« Maori, leurs trésors ont une âme »

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L’exposition du quai Branly ne ment pas sur la marchandise : les pièces présentées sont bel et bien « animées », animées d’une spiritualité partout à l’œuvre. Chacun des 250 objets est le reflet nécessaire d’une culture qui tente de préserver son identité, son autorité, et son territoire comme le suggère judicieusement le découpage en trois parties de l’exposition.

Les Maori sont un peuple d’Océanie apparut aux environs du VIIIe siècle sur le territoire de l’actuelle Nouvelle-Zélande et qui subsiste encore à l’heure d’aujourd’hui, malgré des luttes incessantes pour conserver sa souveraineté. Les trois notions de Whakapapa, de Mana et de Kaitiakitanga sont à la base de l’aptitude à choisir sa propre destinée, concept fondamental de la tradition maori.

Ta Moko : Masque de vie de Wiremu

Ta Moko : Masque de vie de Wiremu

Le Whakapapa est l’interconnexion entre les personnes, l’environnement naturel et les objets, toujours liés. Il s’exprime à travers les généalogies, les rites et l’histoire. Il relit une personne à son waka (canot ancestral), à sa whare tupuna (maison de réunion ancestrale) et à son Ta Moko (art de sculpter et d’inciser sa peau).

Une herminette, exemple de taonga

Une herminette, exemple de taonga

Le Mana est une qualité spirituelle qui réside dans les personnes, les animaux et les objets. Il s’acquiert par les réalisations de chacun. Les taongas (trésors personnels) traduisent le prestige et l’autorité d’une famille ou d’une tribu qui assoit ainsi son identité.

Le Kaitiakitanga exprime la relation entre les êtres humains et l’ordre naturel dont ils sont les gardiens. Tous les éléments descendent de la terre-mère et du père-ciel. Le peuple maori doit gérer et protéger les ressources de ses propres zones tribales.

Ainsi, c’est tout un système de pensées, de croyances et d’actions que dépeignent les artistes maori. Francis Bacon écrivait que « Le travail de l’artiste est toujours de sonder le mystère ». Cette idée, valable pour toute création artistique, est particulièrement notable dans les productions d’arts premiers. Les œuvres primitives exposées sont récentes, elles datent pour la plupart, du XVIIIe, XIXe ou XXe siècle. En restant attachées aux techniques et traditions ancestrales, elles ont surtout conservé une esthétique toujours profondément liée à la dimension spirituelle de leur culture. Alors que l’art occidental se détache dès le XIXe siècle de la spiritualité – du moins elle n’est plus intrinsèque à l’art – ces œuvres maori y restent profondément attachées. C’est d’ailleurs le ressort nécessaire de leur art. S’il est vrai que l’art en Europe et aux Etats-Unis a su montrer une indépendance par rapport au spirituel, il n’empêche qu’ils ont en commun leur lien à l’inexpliquable. C’est pour cela que l’art est ce qui matérialise le mieux le spirituel : qu’il soit sous forme textuelle, plastique ou musicale, il est le reflet d’un mystère, de la dimension infinie et transcendante de toute spiritualité (un tableau peut-être regardé des milliers de fois, on y voit toujours quelque chose de nouveau).

Tiki

Tiki

Les nombreux tiki – divinités de la fécondité ou culte des ancêtres – représentés en pendentifs ou sur les barques et les maisons, dégagent par leur forme monstrueuse voire terrifiante, une réelle force mystique.

L’exposition est d’une grande richesse du fait de l’entrelacement de vidéos et d’explications sur les débats actuels, sur la situation des maori aujourd’hui en Nouvelle-Zélande, avec des œuvres de traditions ancestrales, et avec des tableaux d’artistes contemporains maori. La forme de l’exposition pose néanmoins plusieurs questions :

Peut-on dissocier la fonction et l’esthétique de l’œuvre ? Qu’est ce qui transparait davantage à travers les œuvres maori ? L’exposition du Quai Branly insiste beaucoup sur la fonction et le contexte des œuvres, et parle assez peu de la technique, de l’esthétique ou même de la symbolique de l’œuvre. Or, les arts premiers ne sont pas des objets archéologiques : l’archéologie répond à un besoin de connaissances historiques et civilisationnelles, l’objet est ainsi un support de l’histoire. L’art primitif maori, dont je le rappelle que les œuvres sont récentes et continuent à être réalisées actuellement, ne sert donc pas à connaître une civilisation qui aujourd’hui peut être connue grâce notamment aux études ethnologiques. Les différents objets présentés ne sont pas seulement les témoins d’une civilisation, ils possèdent une véritable beauté qui les fait s’émanciper de tout aspect utilitaire – une beauté désintéressée – qui ainsi rejoint la définition kantienne du beau.

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La vierge à l’enfant version maori

La vierge à l’enfant version maori

Se pose également la question d’une possible adaptation contemporaine de l’art maori. L’exposition dévoile plusieurs tableaux d’aristes contemporains maoris, utilisant de nouveaux matériaux autres que le bois, les tissus et les minéraux naturels. Les représentations deviennent très abstraites, les couleurs très vives. Ce registre d’œuvres montre une évolution de l’art maori récent, influencé par l’art occidental, et extirpe alors l’art maori de la simple qualification d’arts premiers. Le contact avec l’Occident se trouve déjà dans des sculptures maori plus anciennes au caractère hybride, dont la plus significative est la Vierge à l’enfant, mais ce contact ne touche pas la forme même des productions artistiques.

Reuben Paterson, Nemesis poussière de diamants et paillettes, 2011

Reuben Paterson, Nemesis poussière de diamants et paillettes, 2011

La tutelle européenne à partir du XIXe siècle – bien qu’elle soit liée à une coexistence pacifique entre les tribus maori et Européens avec le traité de Waitangi en 1840 – a naturellement influé sur la culture maori bien qu’il y ait eu de vives résistances. Si les Maori vivent une véritable renaissance depuis les années soixante, époque à laquelle ils cherchent à raviver les coutumes ancestrales et la spécificité de la culture maori notamment à travers l’art, des œuvres très influencées par l’art occidental se mettent à cotoyer des ouvrages de type ancestral. Il est particulièrement interessant de noter une différence qui me semble fondamentale entre les œuvres contemporaines (des tableaux le plus souvent) et les œuvres traditionnelles. Les œuvres contemporaines sont signées par le nom des artistes, elles sont individualisées. A contrario, pour les œuvres de facture traditionnelle, l’artiste n’est pas connu car n’a pas d’importance, il est considéré comme un simple artisan, anonyme, au service d’une communauté et de ces cultes. Néanmoins, ces oeuvres très contemporaines réussissent le pari d’être, encore et toujours, « animées » à la manière des Taonga par une attention portée aux forces cosmiques et divines à l’origine de la tradition maori.

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Maud MARRON-WOJEWODZKI

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2011/03/18/maori-leurs-tresors-ont-une-ame-3/ © Bulles de Savoir

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