La guerre productrice de Sun Tzu: l’effacement de l’ennemi (4/5)

Black in White (Luke Chueh)

 Cette sous-théorisation vient de ce que Sun Tzu a compris que dans le cadre administratif dans lequel l’armée se déploie, c’est sur la figure du général qu’il faut indexer la rationalité pour que celle-ci investisse réellement le conflit, c’est-à-dire faire du chef militaire suprême le moteur de toute décision, pour ensuite le « reprogrammer » pendant sa formation. Ainsi, malgré la surprenante continuité entre les structures hiérarchiques et les principes de gestion de l’armée et ceux de l’administration publique, il faut qu’une fois la guerre déclarée le général s’autonomise du souverain, dont l’ambition démesurée et l’absence de compétence militaire pourraient donner lieu à des ordres qui par leur éventualité même fausseraient le jeu bien huilé des rationalités, censé prévenir la mort de masse. Il faut réduire toutes les prises que l’extérieur pourrait avoir sur la décision : on veut un général sans honneur, sans humanité, sans lâcheté, sans témérité, sans impulsivité. Il faut, dans l’idéal, faire de cette figure froide le lieu où n’a droit de cité que la rationalité la plus stricte. Et à défaut de ce général parfait, il faut enseigner au chef des armées où est sa vraie gloire : non dans la démonstration de puissance, ni l’anéantissement de l’ennemi, mais bien dans la finesse décrite par Sun Tzu.

Par ailleurs, en élaborant la figure du général, Sun Tzu l’autonomise aussi, d’une part de son État-major (« [le général] doit savoir maintenir ses officiers et ses hommes dans l’ignorance de ses plans », XI, 43) d’autre part, par la discipline, des complications liées à la multitude. La discipline permet de ramener la direction de millions d’hommes à la direction de quelques-uns, et donc ramène le général dans un cadre où son intelligence peut s’exercer comme à l’entrainement, en quelque sorte. Il n’y a guère que les espions, introduits au dernier chapitre, qui représentent des figures de pouvoir non complètement subordonnées au général.

Le reste du temps, la victoire (ou la défaite) dépend exclusivement des actions du général – forcément en conformité avec les préceptes de Sun Tzu. En conséquence, l’ennemi est très peu présent dans ce texte, et quand il l’est, c’est simplement comme alter ego, symétrique. Si parfois, effectivement, Sun Tzu recommande d’adapter son action à la « situation » de l’ennemi, c’est toujours selon des principes rigides et extérieurs (résumés dans le chapitre III), de sorte que n’importe quel ennemi ayant lu l’Art de la guerre sera à même de tendre un piège au général en maquillant sa force en faiblesse, etc. Ce que Sun Tzu appelle s’adapter à l’ennemi, ce qui s’approche le plus d’une théorisation de l’ennemi, c’est sa métaphore de l’eau : comme l’eau épouse le terrain, nous devons épouser la situation de l’ennemi – dans cette métaphore le rôle de l’ennemi comme simple substrat du génie du général apparait clairement. Comme ce qui dépend de l’ennemi n’est pas sûr, contrairement à ce qui dépend de nous, c’est sur ce qui est facteur de certitude que le général doit construire sa stratégie (« Il s’ensuit que ceux qui sont versés dans l’art de la guerre peuvent se rendre invincibles mais ne peuvent rendre à coup sûr l’ennemi vulnérable », IV, 3).

Plutôt que critiquer, avec plus de deux mille ans de recul, une sous-théorisation de l’ennemi, on peut se demander si cet effacement est positif ou normatif. Le texte suppose-t-il vraiment que les Chinois ont tous une même rationalité stratégique donnée d’emblée ? On peut se laisser aller à imaginer que ce que Sun Tzu présuppose sans clarté dans sa théorie, c’est que le but de la guerre n’est pas l’exacerbation de l’altérité politique jusqu’à l’anéantissement, mais bien plutôt sa réduction dans l’assimilation. La victoire comme intégration de l’autre en tant qu’il peut être notre semblable. Et donc, l’analyse intuitive que l’on peut mener en termes de rationalité déjà partagée, c’est-à-dire en présupposant une non-altérité relative entre les belligérants, n’est peut-être pas suffisante. On peut essayer de la compléter par une interprétation du texte comme une suite de préceptes nous enseignant l’imposition de cette non-altérité à l’ennemi, par exemple par le façonnement d’une temporalité commune et victorieuse, d’un même sens donné aux évènements, d’une même conscience historique. En exagérant, on pourrait dire qu’il ne faut pas s’adapter à l’ennemi, mais adapter l’ennemi à soi.

En d’autres termes, ce qu’entend enseigner Sun Tzu, c’est comment, dans et par la guerre seulement, créer un monde commun rassemblant « Tout sous le Ciel » (traduction possible de 天下, l’Empire Céleste). « Votre but doit être de prendre intact « Tout ce qui est sous le Ciel » […] Tel est l’art de la stratégie offensive » (III, 11), la conquête militaire consacrant et déterminant l’existence politique. La Chine unifiée n’a pas de dehors.

La guerre productrice de Sun Tzu: l’effacement de l’ennemi (4/5)

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2011/06/24/la-guerre-productrice-de-sun-tzu-leffacement-de-lennemi-45/ © Bulles de Savoir