Pour un décentrement du regard sur le monde arabo-musulman

 

Ce qu’il est désormais convenu d’appeler le «Printemps arabe » a provoqué un regain d’intérêt paradoxal pour le monde arabe. Paradoxal en ce sens que les commentaires ne se sont attachés qu’au phénomène immédiat. Seules semblent dignes d’être étudiées les mutations politiques actuelles de ces pays. Cela tient sans nul doute aux nécessités journalistiques, dont la priorité est le traitement de l’actualité. Ainsi, si le monde arabe intéresse, c’est parce que les implications politiques et géopolitiques des mutations qu’il vit intéressent. Les évolutions en cours ne sont scrutées avec inquiétude et passion que dans l’exacte mesure où l’on tente de prévoir leurs conséquences sur l’avenir de nos propres sociétés. Le monde arabe n’est pas étudié pour lui-même. Or, comprendre une aire géographique, et plus largement une entité politique (si tant est que le monde arabe en soit une) implique de sentir sa logique interne. Ce faisant, il importe de considérer le monde arabo-musulman comme le produit d’une histoire longue. Le fait de parler d’un « monde arabo-musulman » est en soi problématique puisque c’est l’envisager comme un bloc, de fait, sans chercher à définir ses contours, ou du moins sans chercher à expliquer comment ses contours ont été formés par son histoire. La notion de « monde » n’est souvent même pas interrogée. En suivant l’usage, nous emploierons ici cette expression de « monde arabe », sans la questionner (il faudrait pour cela bien plus que quelques lignes), mais considérons nécessaire de noter qu’elle fait problème. Nous avons choisi ici de nous intéresser plus spécifiquement à l’islam. Puisque c’est la religion et le rôle qu’elle est susceptible de jouer dans l’avenir politique des pays arabes qui inquiètent nombre de commentateurs, il nous a semblé nécessaire de s’attacher à l’histoire de cette religion et aux liens qu’elle entretenait, dès sa naissance, avec le politique. Nous attirons l’attention sur le fait qu’il ne s’agit pas ici d’illustrer la banale expression selon laquelle « l’histoire passée nous aide à comprendre le présent ». Cette affirmation nous semble galvaudée par les usages qui en ont été faits. S’y intéresser sérieusement pourrait donner lieu à une série d’interrogations philosophiques sur les rapports entre passé et présent, passionnantes au demeurant, mais qui ne sont pas l’objet de cet article. Celui-ci se veut plus modeste, et n’a pas d’autres prétentions que d’attirer le regard sur le passé de l’islam pour lui-même. En admettant le monde arabo-musulman comme objet d’une connaissance pure, il sera plus aisé de se familiariser avec lui. Il ne s’agit pas, encore une fois, de dire que l’étude des débuts de l’islam comme religion et de l’Islam comme principe politique aidera à mieux comprendre l’actualité (de la même façon, nous n’affirmons pas qu’au contraire, cette étude n’a aucune utilité). Nous nous plaçons hors de l’utilité immédiate de l’étude historique, en affirmant que cette étude permet l’établissement d’une connivence profonde avec un monde que nous percevons encore sous l’angle d’une trop radicale altérité. C’est en somme à un décentrement du regard que nous vous invitons.

L’histoire des débuts de l’islam est dense, et nous nous proposons d’y pénétrer par l’intermédiaire d’un grand historien tunisien, Hichem Djaït. Dans La Grande Discorde. Religion et politique dans l’Islam des origines [1989, Gallimard], ce dernier retrace pour nous l’histoire de la Fitna (« Discorde »), période d’environ 5 ans durant laquelle les guerres civiles ont ravagé la Umma, la communauté des croyants en islam, ou encore « Nation de Muhammad ». Dans l’introduction de son ouvrage, Hichem Djaït nous dit : « J’ai essayé pour ma part de pratiquer une histoire largement compréhensive, de m’enfoncer jusqu’au coeur de l’atmosphère mentale du temps, d’essayer de comprendre comment ces hommes pensaient, quelles étaient leurs catégories et leurs valeurs, de parler même leur langage » (p. 16). C’est cette implication personnelle de l’historien qui nous semble fondamentale. La démarche de Hichem Djaït a pour but une compréhension non pas simplement mécanique, mais presque intuitive, au sens où cette compréhension est le résultat d’une attitude intellectuelle visant à s’engouffrer dans certaine une atmosphère. C’est cette démarche qui nous semble salutaire à qui veut se familiariser avec le monde arabe car elle permet, comme nous le notions plus haut, de littéralement sentir sa logique interne. Certains diraient que nous devons comprendre la « culture » arabe. Le terme de « culture » désigne une réalité poreuse et fuyante que nous ne prétendrions pas ici définir. Néanmoins, nous pensons que cette imprégnation de l’histoire de l’islam primitif est nécessaire pour en comprendre la dynamique interne.

Dès le départ, il y a l’islam comme religion (din : religion, ou voie) et l’Islam comme principe politique. Dès l’origine, les liens entre le religieux et le politique sont forts. C’est à ces liens que s’intéresse Hichem Djaït. Dans l’introduction du texte précédemment cité, il ajoute en effet : « la problématique des rapports entre religion et politique, dans la dynamique de la Fitna-Discorde, a été tout au long de cet ouvrage le centre de mes préoccupations » (p. 13). Il serait fastidieux de rapporter tous les événements de la Grande Discorde tels qu’énoncés par Hichem Djaït dans son livre, par ailleurs remarquablement détaillé. Nous nous proposons donc ici de nous en tenir à quelques rappels historiques, avant d’insister plus particulièrement sur l’assassinat du calife Uthman. C’est en 622 qu’a lieu l’Hégire (de l’arabe hijra signifiant émigration). Ce tournant désigne la naissance d’un pouvoir prophétique avec l’installation de Muhammad et de ses Grands Compagnons à Yathrib, qui deviendra plus tard Médine. Pendant les treize années qui ont précédé cet épisode, Muhammad, né à Yathrib, a prêché à La Mecque, importante pour lui puisqu’il descendait du fondateur de la ville comme entité urbaine, Qusayy. Il est né dans un milieu où dominaient les normes tribales de la Jahiliyya (période pré-islamique, perçue comme une période de troubles et de violences). Ce sont ces principes tribaux qui ont été dépassés par l’Hégire ainsi que par la visée de constitution d’une communauté des croyants, une Umma. C’est avec l’Hégire que la prédication de Muhammad acquiert un caractère politique. Selon Hichem Djaït, « l’élément politique était (…) inexistant dans la phase mecquoise » (p. 37).

C’est donc bien avec l’émigration que naît l’Islam politique, les Compagnons du Prophète originaires de La Mecque et ayant émigré se définissant comme des muhajirun (« ceux qui ont émigré »), et cet élément pèsera dans la hiérarchie sociale ultérieure. À la mort de Muhammad, en 632, la question de sa succession est posée. C’est finalement Abu Bakr qui est élu « successeur de l’Envoyé de Dieu » (« khalifat Rasul Allah »). Il est en effet «élu », par les ansar, les compagnons du prophète originaires de Médine, n’ayant pas eu à émigrer. Hichem Djaït note alors que « l’idée d’élection prouve l’existence d’une manière de démocratie communautaire restreinte à l’élite » (p. 57). Cette succession par l’élection nous semble ainsi être un point de saillance de la période. C’est dans une communauté définie par la religion que l’on voit surgir ce principe politique de l’élection. Si nous ne pouvons parler d’une démocratie, il nous semble avec Hichem Djaït permis de parler d’une « manière de démocratie » intéressante. Cette évolution aux accents démocratiques en islam se posera avec encore plus d’acuité par la suite. Pour l’heure, il importe de noter que l’action de Abu Bakr contribue à renforcer l’idée d’une unité de l’Etat et de la religion puisque toute désobéissance à l’Etat est assimilée à une apostasie de l’islam. La politique de son successeur, Umar, sera similaire et orientée vers la conquête. C’est avec Uthman que les problèmes surgiront. Celui-ci est élu au terme de la shura (consultation), procédure souhaitée par Umar de son vivant. Il désigne parmi les Compagnons du prophète six hommes à qui il confie le soin de délibérer à sa mort et d’élire le calife, parmi eux. Uthman, qui dispose d’un grand prestige et d’une grande légitimité, est élu. Son califat est marqué par le clientélisme et ce que Hichem Djaït appelle la « concentration des richesses » (p. 95). Très vite, sa politique fait contraste avec celles de Abu Bakr et Umar, perçus par l’ensemble de la communauté comme vertueux. 

La révolte ne tarde pas à gronder, et Uthman sera assassiné. Pour l’historien tunisien, « pendant les onze ans du règne de Umar, l’ordre islamique et donc la conscience historique ont eu largement le temps de jeter leurs racines dans le réel social » (p.111). Ceci va peser de tout son poids dans l’événement et dans la période qui le précède. En effet, selon Hichem Djaït, Uthman va bénéficier d’un sursis du fait du prestige de l’institution califale. Il nous dit que « la révolte a eu lieu parce que, aux yeux de certains musulmans, ce que faisait Uthman était intolérable mais, en même temps, que la majorité était restée silencieuse, voire réprobatrice, parce que rien ne justifiait la rupture de l’unité de la communauté (…). Si l’islam s’est donc approfondi, du même mouvement s’était affirmée l’image de l’imam, incarnation de la communauté et aussi sacré qu’elle » (p. 115).

Par les questionnements que l’épisode de la mort de Uthman a suscité chez Hichem Djaït, il nous semble emblématique de l’intérêt de sa méthode « compréhensive » pour décrypter les « rapports entre religion et politique ». Pendant longtemps, la politique de Uthman a été critiquée. Pourtant, la majorité se tait. Son assassinat sera repoussé jusqu’au bout, et même lorsqu’une foule assiège sa maison, cela dure 40 jours, comme si l’on cherchait à éviter le moment ultime du régicide. Nous nous permettons de parler de «régicide » dans la mesure où Hichem Djaït attribue à Uthman un « monarchisme latent » (p. 183). C’est justement ce caractère monarchique du pouvoir de Uthman qui provoque le mécontentement. Les insurgés demandent le retrait du calife. L’historien tunisien se demande ainsi avec raison : « où ont-ils pu trouver un telle idée, inexistante dans l’expérience islamique récente de l’autorité et du pouvoir ? (… ) Etait-ce une idée neuve, inventée, sécrétée par leur propre dynamique historique ? » (p. 183). Les insurgés, acquis à la cause de l’islam, et respectant par dessus tout l’unité de la Umma, par opposition aux rivalités tribales de la Jahiliyya, ont ainsi produit une contestation d’un pouvoir autoritaire. Or, les seuls instruments à leur disposition étaient ceux de l’islam. C’est au nom de principes religieux qu’ils s’opposent à la croissance d’un Etat tout puissant.

Pour Hichem Djaït, « l’enjeu réel et historique dans le meurtre de Uthman » était « le conflit entre religion et Etat, entre Empire et démocratie, entre une première forme de monarchisme et une notion vague de la souveraineté de la Umma» (pp. 185/186). Ainsi, l’idée d’une souveraineté populaire existait. Elle était certes floue, et rien ne dit que, si elle avait abouti, elle aurait permis l’existence d’une « démocratie », dans son sens le plus profond. Néanmoins, elle témoigne du fait que l’islam est dès ses débuts une force politique, et que, à certains moments, il a pu être au fondement de revendications anti-autoritaires. Uthman est finalement tué, et pourtant l’empire islamique n’acquiert pas une forme « démocratique ». C’est bien parce qu’il s’agit d’un « empire » que cela pose problème.

Hichem Djaït conclut la deuxième partie de son ouvrage par ces mots : « le problème restera posé de savoir si l’islam a perdu sa chance, avec Uthman, d’incarner un esprit de justice et une forme de ‘démocratie’ durable ou si les nécessités politiques et impériales menaient inévitablement vers une monarchie autoritaire, puis despotique. Dans le premier cas, Uthman aura vraiment trahi un legs magnifique, dans le second, il aura été simplement un précurseur de l’inévitable» (p. 188). L’ouvrage de l’historien se poursuit avec la Bataille du Chameau, puis la bataille de Siffin, et l’explication de la naissance des différents courants de l’islam. Nous avons toutefois choisi de rapporter cet épisode de la mort de Uthman, parce qu’il permettait à notre sens, grâce à Hichem Djaït, de sortir de notre perception habituelle du monde arabo-musulman. Ici, donc, nulle référence au sunnisme, au shiisme, etc. Le but de cet article introductif était d’appréhender le monde arabo-musulman comme objet d’une connaissance pure, sans s’inquiéter de son évolution actuelle. Il ne s’agit pas de dire que son évolution actuelle est sans intérêt mais d’affirmer l’intérêt de son étude historique. Il importe ainsi parfois de suspendre les enjeux brûlants d’un objet, pour adopter sur cet objet un point de vue différent, permettant d’accéder à une richesse insoupçonnée. 

Pour finir, et afin d’éviter toute ambiguïté, nous insistons sur le fait que notre but n’était pas ici de démontrer la compatibilité de l’islam contemporain et de notre conception actuelle de la démocratie, ni même de l’islam et de la démocratie en son sens profond. Notre objectif n’était pas de répondre à des problèmes qui appelleraient bien plus de rigueur, de travail, et de documentation qu’un simple article. Il était simplement de lancer des questionnements, et l’on notera que le dernier extrait du livre de Hichem Djaït que nous reproduisons est empreint d’interrogations.

Ces lignes entendent signifier que la richesse du monde arabe n’est pas que la richesse matérielle et fantasmatique des Mille et Une Nuits telle que les orientalistes du XIXe siècle nous l’ont fait connaître et qui participe de notre imaginaire collectif ; elle est aussi une richesse historique réelle. Elles se veulent donc une introduction, une invitation à décentrer notre regard pour appréhender le monde arabo-musulman comme le produit d’une histoire longue et riche de contradictions, sans se borner à évaluer les implications politiques immédiates des mutations actuelles au prisme de nos propres catégories historiques.

Pour un décentrement du regard sur le monde arabo-musulman

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2011/06/25/introduction-a-un-decentrement-du-regard-sur-le-monde-arabo-musulman/ © Bulles de Savoir

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