La guerre productrice de Sun Tzu: production de la réalité politique (5/5)

On peut déjà dégager très grossièrement deux échelles de production d’une réalité politique – donc commune – dans les préceptes de l’Art de la guerre : au niveau tactique, et au niveau stratégique, c’est-à-dire d’abord dans le rapport du général à ses propres troupes dans l’immédiat de la bataille, de la marche ou de la manœuvre (le temps de la guerre proprement dite), puis dans le rapport du général à son ennemi, dans le temps de la reddition à venir et de l’incorporation administrative.

C’est la discipline du général qui, au niveau tactique, produit de la « situation », c’est-à-dire ce double réel militaire entre rapport de force et représentation du rapport de force, entre duperie et calcul. La discipline, décrite au début du chapitre V, n’est pas une contrainte apparente, ni l’exosquelette qui enferme une multiplicité dans le schéma conçu par son général et lisible de loin. C’est une articulation efficace qui parcourt l’armée, c’est la condition même de la duperie. La discipline permet de paraitre faible, ou indiscipliné (« La confusion apparente résulte de l’ordre, la lâcheté apparente du courage, la faiblesse apparente de la force », V, 18), permet au général d’imprimer sa marque à la situation, de constituer la situation en tant que telle, c’est ce qui lui donne sa cohérence, sa complexité.

D’abord, elle induit une temporalité qui s’articule autour de ce « bon moment » du coup décisif qui n’est jamais exogène mais toujours construit au sein de la situation. Le moment propice, le moment du Ch’i (force extraordinaire), c’est un moment qui nait dans et par le Cheng (force normale), « car les deux forces se reproduisent l’une sur l’autre, leur interaction est sans fin, comme celle d’anneaux entrelacés. Qui peut dire où commence l’un et où finit l’autre ?». C’est dans ce jeu que, peut-être, se trouve la temporalité de la guerre quand on la pense dans le rapport du général à ses troupes et à sa « situation ». La discipline prolonge ensuite cette temporalité en parcourant l’armée elle-même : les différentes temporalités s’unifient, s’homogénéisent, les hommes la partagent, ils ont le même horizon, sont pris dans le même mouvement. La neutralisation des particularismes au sein de la mécanique vide les troupes des prétentions ou impulsions individuelles. Le brave ne peut avancer seul, le lâche ne peut reculer, et, à terme, « entretenir un niveau uniforme de bravoure, c’est l’objet du commandement militaire » (XI, 41).

Le temps de la manœuvre s’engrène sur les individus, ceux-ci font dispositif, et par là s’intègrent tous à une même temporalité, c’est-à-dire à un même rythme et à une même conscience de ce vers quoi ils avancent. C’est ce qu’exprime l’anecdote par laquelle Tu Mu commente le précepte 18 du chapitre VII : celui qui brise cette temporalité, même par un éclat de bravoure qui est comme un moment de suspension dans le temps de la bataille, est immédiatement exécuté par son propre camp. Ce rôle producteur de la discipline (pas seulement une suite d’empêchements, mais quelque chose de créateur), qui intéressera tant Foucault, n’est donc pas sous-estimé par Sun Tzu, qui semble lui donner comme contenu le façonnement d’un mouvement commun, d’une même temporalité. Il faut donc supposer que la puissance politique n’est pas seulement maîtrise de son espace, maîtrise de ses ressources, mais aussi maîtrise du temps.

A cette maîtrise de son propre temps succède la maîtrise du temps de l’ennemi, ou plutôt de sa temporalité, de sa propre représentation du mouvement politique auquel il participe. Ainsi, l’exigence de Sun Tzu d’épargner l’ennemi, plus (ou peut-être moins) qu’un acte de mansuétude, est une intuition assez profonde que ce qui me donne prise sur l’ennemi consiste peut-être moins en sa rationalité qu’en sa temporalité. Défaire l’ennemi, c’est le forcer à habiter le mouvement que l’on choisit pour lui, celui où l’avance du général parait inexorable et l’horizon temporel se refermer petit à petit. Dans cette optique – certes assez obscure – peut se déployer tout un langage politique qui est plus celui de la temporalité que de la rationalité : espérance, attente, promesse, menace, impatience, etc. Montrer à l’ennemi qu’il existe un « après », lui mettre en tête, avec force, l’intuition de cet « après » qui ouvre son horizon temporel (refermé précédemment par la possibilité de la mort de masse), permet de le défaire de la manière la plus complète, c’est-à-dire en ramenant son altérité à notre spécificité, en le faisant habiter avec nous un même temps de l’après-guerre politique, en lui imposant « notre » situation.

La temporalité de l’ennemi, c’est-à-dire le sens qu’il donne à sa guerre, à sa lutte, ce dans quoi il déploie et met en jeu son existence politique, les horizons auxquels il peut se référer, tout ce qui le rend indépendant du mouvement que l’on tente d’impulser, doit être la première cible du général. Si l’ennemi décide qu’il n’a plus que la mort comme horizon, le général doit tout faire pour dissoudre cette barrière et l’ouvrir sur un après politique qui est celui de l’unification et de l’intégration. La duperie, la désinformation, l’habileté politique, etc., semblent converger dans la construction d’un temps du vainqueur que l’ennemi doit habiter, c’est-à-dire adopter, avoir toujours à l’esprit pour y rapporter son propre quotidien. Cet ascendant de celui qui sait, sans combattre, fixer le calendrier implicite de la vie, de la mort et de la sujétion est le suprême raffinement créateur du stratège, artisan de la « situation », qui est à la fois un mouvement, un temps dans lequel se déploie ce mouvement, et une direction qu’on lui donne.

Ce que je voudrais donc simplement suggérer par ces hypothèses, c’est qu’on trouve peut-être dans l’Art de la guerre, derrière une critique de la guerre et une tentative pour la raccourcir et la rendre moins meurtrière, l’idée qu’elle est le moment d’une production, c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas de combattre pour permettre à quelque souverain d’édifier tranquillement une nation, mais d’établir, dans et par la guerre, une temporalité commune, à tous les niveaux. Ce qui reviendrait finalement à dire que le projet de Sun Tzu est de forcer le triomphe d’une temporalité, celle du temps long de la construction de la Chine, sur celles des différents Royaumes, de donner à tous le sentiment d’être pris dans un même mouvement vers la totalité, qui nous parait évident rétrospectivement mais qui ne l’est pas dans le chaos contemporain de la rédaction du texte. La victoire du souverain qui suit les principes de Sun Tzu organise ce chaos, partout où il se présente, et produit une réalité politique en lui donnant plus qu’un espace protégé et un répit : un territoire et une temporalité.

Ce sont les ressorts et le contenu de cette production qui constituent les mystères de ce texte. La notion de temporalité, à la fois ressort et contenu, riche de promesses mais encore mal définie, est donc peut-être le point central et énigmatique.

La guerre productrice de Sun Tzu: production de la réalité politique (5/5)

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2011/06/25/la-guerre-productrice-de-sun-tzu-production-de-la-realite-politique-55/ © Bulles de Savoir