Éloge de la transdisciplinarité

Pour illustrer l’hyperspécialisation d’un sujet, quel meilleur exemple que le marteau ? Cet outil si noble n’a, en théorie, qu’une seule compétence et qu’une seule fonction. Les cordonniers, les charpentiers ou les cadreurs vous le diront, il joue son rôle à la perfection. Pourtant, même s’il pensait, un marteau ne s’interrogerait vraisemblablement jamais sur le sens de son existence, ni sur son rôle, ni sur la globalité du chantier auquel il participe. Son hyperspécialisation le rend certes irremplaçable pour la tâche qui lui est dévolue, mais pourrait-il seulement imaginer le problème d’un tournevis ?

« Pour un marteau, tous les problèmes ont la forme d’un clou » disait Mark Twain.

La transdisciplinarité est une posture intellectuelle théorisée par un grand épistémologue suisse, Jean Piaget, au début des années 1970, avec dès son origine la vocation de mettre en relation les disciplines scientifiques, surtout au niveau de l’Enseignement.

Basarab Nicolescu, bien plus tard, en 1996 avec son Manifeste, étend cette posture à la Philosophie, et promeut un regard placé à la fois au travers et au-delà de toute discipline.

Chantres de la théorie du Tiers-inclus, de la complexité et des niveaux de réalité, Basarab Nicolescu et Edgar Morin sont sans doute à l’origine d’un changement de paradigme. La division du travail, induite par un système optimal de production de valeurs tend inexorablement vers la spécialisation des unités. Ce qui, dès le début du XXème siècle, était vrai pour les ouvriers (dit spécialisés et qualifiés), s’est étendu progressivement aux cadres, aux scientifiques, et aux dirigeants politiques. Toute la pensée occidentale est aujourd’hui valorisée par l’expertise, ce qui entraine une manifeste impuissance à « sortir du cercle ».

L’impuissance à intégrer définitivement l’écologie à nos modes de production est une illustration évidente de nos difficultés à modifier notre réalité, et cela peut certainement s’expliquer par un enracinement profond dans la spécialisation et la division du travail. Comment appréhender la complexité de notre habitat si les questions que nous identifions ne s’extraient pas d’un schéma spécialisé ?

Ce discours n’est certes pas nouveau. Il est même redondant. Il suffit d’énumérer les grandes révolutions paradigmiques, et de s’intéresser aux hommes qui en sont à l’origine pour comprendre que cette posture est systématique. De Vinci, Pascal, Adam Smith ou Isaac Newton ont adopté des points de vue ostensiblement transdisciplinaires.

Nous vivons aujourd’hui plusieurs révolutions simultanées, nous sommes à l’ère du Trois, pour reprendre les termes de Descartes. L’accession d’une idéologie au rang de monopole de la pensée occidentale dès 1989 a mis un terme à l‘ère du Deux. Nous attendons donc l’avènement d’un nouveau regard, d’une nouvelle posture. L’avènement d’Internet, tout à fait comparable à l’avènement de l’Imprimerie en pleine Renaissance, est un des signes annonciateurs d’une nouvelle ère.

Nous avons la chance de faire partie intégrante d’une génération charnière. La transdisciplinarité est un des moyens de contribuer au changement, c’est la condition nécessaire pour appréhender la complexité du monde moderne, et pour s’interroger sur les troisièmes voies possibles.

Si nous ne sommes que des marteaux aujourd’hui, réapprenons à penser.

 

Éloge de la transdisciplinarité

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2011/06/27/eloge-de-la-transdisciplinarite/ © Bulles de Savoir

Commentaires

  1. Complètement marteau ! Il sert aussi à philosopher paraît-il… Et parfois à briser des crânes, à défaut de les bourrer.
    Longue vie à la transdisciplinarité, aux mélanges créateurs, et à l’épanouissement de toutes les facultés humaines en chaque individu !

  2. Job

    Cher Maxim,

    En fait vous venez de découvrir les limites de la modernité qui a rompu avec la période scolastique médiévale justement en cherchant la segmentation des disciplines. C’est ainsi que progressivement les matières ont été cloisonnées pour aboutir au XIXe entre autre, au positivisme qui pense la matière pour elle même, interdisant au « scientifique » de toute matière, d’aller voir la discipline voisine au nom de l’objectivité.

    La modernité a voulu mettre fin à la vision médiévale des savoirs. En effet le savant médiéval se devait d’être complet et cultivé dans de nombreux domaines (les médecins étaient souvent aussi juriste, philosophes). Il y avait un enjeu de compréhension globale du monde visible et invisible, avec un couronnement des disciplines par la théologie (et philosophie encore liées à l’époque).

    Bref ne serions nous pas simplement dans une crise de l’hypermodernité avec une redécouverte de l’eau chaude à savoir qu’une discipline pensée pour elle même peut mener à la barbarie ? Que le projet Hegelien de vouloir rendre autonomiser au maximum les disciplines, notamment la politique, peut conduire à l’inhumanité sous couvert d’un pseudo crédit scientifique ?

    Qu’en dîtes vous ?

    Alexandre, dit « Job »

    • Cher Job,

      Je rejoint pleinement votre analyse. D’autant qu’il n’y a qu’un pas entre l’autonomisation et l’automatisation. L’inhumanité pourrait certainement prendre ce visage.

      Pour aller plus loin, je propose à titre ludique un spectre encore plus large. Tout porte à croire que l’histoire des idées est étrangement cyclique, c’est pourquoi je parlais de redondance.

      Descartes l’avait clairement identifié; Sur les ruines fumantes du Moyen-Age, ère du 2, dans le prolongement de la Renaissance qui a modifié la perception du monde occidental dans presque toutes ses dimensions, ère du 3, il a reconstruit un tout nouveau système de pensée, ce fut à nouveau l’ère du Un.

      Ce qui est intéressant avec votre remarque, c’est bien que pendant la période qui a posé les bases du nouveau de l’Occident, au bas-moyen age ou pendant la Renaissance, la transdisciplinarité était de rigueur. Mais qu’en est-il du Haut-Moyen age ? Mes connaissances historiques sont trop étroites, mais se pourrait-il qu’au moment où les peuples découvraient la forge, la maçonnerie ou la boulangerie, dans leur frénésie de savoir, ne sont-ils pas initialement passé par une phase de spécialisation excessive ?

  3. Ulysse

    Job dit : « C’est ainsi que progressivement les matières ont été cloisonnées pour aboutir au XIXe entre autre, au positivisme qui pense la matière pour elle même, interdisant au « scientifique » de toute matière, d’aller voir la discipline voisine au nom de l’objectivité. ».

    Je me permets juste de rappeler que la segmentation des disciplines chez Comte est là pour dissiper des confusions. Ce n’est que la première étape d’une recomposition des connaissances sur l’homme. La « sociologie », justement, va des sciences physiques aux sciences humaines et sert à articuler ensemble différentes disciplines qui gagnent en pertinence au fur et à mesure qu’on en précise les définitions. Donc attention au contresens.

  4. J’arrive ici après avoir tapé « transdisciplinarité ».

    Après en avoir parlé avec un ancien de science po qui est passé par la banque de france et qui enseigne l’économie monétaire et financière à l’IEP de Grenoble nous sommes arrivé à un constat : l’enseignement des IEP a été transformé.

    Apparemment pas tant dans les programmes mais dans la manière d’enseigner : les profs se contentent pour la plupart de rester dans leur monolithisme pour ne pas perdre les élèves. Du moins, j’en ai le sentiment. Le mythe de la perte de niveau n’est pas faux dans ce domaine précis.

    La culture générale prônée dans ces établissement consiste désormais à empiler des paquets de connaissances sans vraiment les relier. Théories des relations internationales par là, théories des sciences économiques par ci… Et le contexte on l’oublie.

    A mon sens, c’est le niveau d’un certain nombre d’élève qui est à blâmer. En cours, dès qu’il y a une disgression, c’est une perte de productivité. Le professeurs devient un livre ouvert d’où il faut copier une synthèse.
    Et en conférences de méthodes, c’est l’élève qui rempli ce rôle. Sauf que pour maîtriser une partie d’un domaine, mieux vaut connaître le tout. D’où des superpositions de clichés et de fiches wikipédia.

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