La guerre productrice de Sun Tzu: penser la guerre positivement, 2500 après le premier traité militaire de l’histoire (1/5)

Sun Tzu

Statue de Sun Tzu, général et théoricien militaire (Yurihama, Japon)

La pensée de Sun Tzu est souvent présentée et reconstruite par ses partisans en opposition aux théories de Clausewitz, c’est-à-dire en en faisant une incarnation du bon sens, de la sagesse, de la souplesse et de la duplicité, en opposition à une pensée de la guerre totale et de l’anéantissement de masse. Cette dichotomie, comme toutes les caricatures, part d’une réalité : le présupposé évident de rationalité partagée dans la pensée de Sun Tzu. Ce qui me donne prise sur mon ennemi, ce n’est pas ma brutalité ou ma puissance, mais le fait que je sache comment il pense – peut-être car il pense comme moi. Cela a des conséquences assez considérables sur la richesse et la diversité des utilisations possibles de ce texte ; on y trouve autant si l’on est un général d’armée conventionnelle qu’un guérillero révolutionnaire, autant si l’on essaie de penser les relations interétatiques officielles que la guerre souterraine, subversive, l’espionnage et la rouerie cynique.

Cette plasticité de la pensée de Sun Tzu, des questions qu’il soulève, vient sans doute en partie de la spécificité historique des guerres qu’il observe et auxquelles il participe en tant que général : à la fois des conflits interétatiques et civils, officiels et subversifs, réguliers et irréguliers, en d’autres termes, des conflits qui ne sont pas adéquats à nos grilles de lectures contemporaines. Le fil conducteur qui permet de se retrouver dans cette complexité historique, c’est l’effacement de l’altérité radicale de l’ennemi au profit d’une supposition de rationalité partagée par des belligérants raffinés et culturellement identiques, bien que politiquement opposés.

Cette entrée sur le problème n’est jamais explicitement formulée, c’est pourquoi il est difficile de savoir si l’étrange passivité ou l’absence de l’ennemi dans les recommandations de Sun Tzu est simplement issue de l’observation d’une relative similarité entre les belligérants, ou si au contraire elle a une portée normative.

Si l’on fait la seconde hypothèse (qui n’exclut pas vraiment la première, à vrai dire) on peut dégager des directions d’interprétation intéressantes. Quel serait en effet le but visé par une telle normativité ? En vue de quoi promouvoir l’effacement de l’altérité de l’ennemi, et non pas son exaltation ? Ce qui semble se dégager d’une telle hypothèse, en termes grossiers, c’est que la guerre n’est pas le moment d’une destruction de l’ennemi, mais d’une production mystérieuse dont l’éclaircissement permettrait de mieux saisir la profondeur des vues de Sun Tzu.

La guerre productrice de Sun Tzu: penser la guerre positivement, 2500 après le premier traité militaire de l’histoire (1/5)

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2011/07/21/la-guerre-productrice-de-sun-tzu-penser-la-guerre-positivement-2500-apres-le-premier-traite-militaire-de-lhistoire-15/ © Bulles de Savoir