Légalisation des « salles de shoot » : la France en retard?

La dernière décennie de recherches de la part de la communauté scientifique internationale sur les retombées de la « guerre mondiale contre la drogue » révèle que la pénalisation accrue de la consommation de drogues n’a pas eu les effets escomptés:

« La criminalisation des utilisateurs de drogues illicites alimente l’épidémie de VIH et a eu des retombées essentiellement négatives sur la santé et la société. Nous avons besoin d’une réorientation complète des politiques. » (déclaration de Vienne, XVIIIe Conférence internationale sur le Sida, 18 au 23 juillet 2009)

Il est donc urgent de réformer les politiques en la matière afin d’éliminer les obstacles à la mise en place de régimes efficaces de prévention, de traitement et de soins du VIH.

Plusieurs pays européens ont vu dans l’instauration de « salles de shoot » ou « salles de consommation supervisées » une solution pour éradiquer ce fléau qui est un problème majeur de santé publique. En revanche, ce dispositif, censé permettre une consommation et une injection de drogue à moindre risque pour les toxicomanes, ne fait pas l’unanimité tant au sein de la classe politique française que parmi les citoyens. Qu’est-ce qui peut bien expliquer ces résistances alors que les dites nations européennes ayant dépénalisé la consommation de drogues présentent des résultats positifs en la matière? Ce paradoxe est-il dû à une plus grande rigidité de la législation française ou, au contraire, à un état d’esprit davantage progressiste, avant-gardiste de la part des autres pays?

Le Premier ministre français, François Fillon, est très clair à ce sujet: les « salles de shoot » ne sont ni « utiles », ni « souhaitables ». Le fait que le sujet se situe au-delà du seul cadre juridique, puisqu’il recouvre également un aspect éthique, explique grandement la frilosité de ce dernier. En effet, si consommer de la drogue est, en soi, moralement condamnable, il ne revient toutefois pas à la loi d’édicter, explicitement, ce qui est bien ou mal -appréciation laissée aux seuls citoyens-, mais plutôt ce qui est légal ou non.

En outre, si réticence il y a en France, cela est dû au fait que légaliser les « salles de shoot » serait, pour certains citoyens, une manière de la part du gouvernement de faire croire qu’on peut « se droguer proprement »: chose intolérable à leurs yeux. François Fillon le rappelle: « la priorité du gouvernement est de réduire la consommation de drogue, non de l’accompagner, voire de l’organiser ». Et son ex-ministre de l’Intérieur, Brice Hortefeux, de rajouter qu’une telle mesure favoriserait « le deal de proximité » et que « quelque part, c’était la porte ouverte à la dépénalisation de certaines drogues ».

Par ailleurs, d’un point de vue juridique, une telle mesure pourrait porter atteinte à l’ordre public, en ne respectant pas strictement l’ensemble de ses composantes. Evoqué aux articles L. 131-2 du Code des communes et L. 2212-2 du Code général des collectivités territoriales, celui-ci renvoie à l’image d’une société idéale caractérisée par le « bon ordre », la « sûreté » et la « sécurité » (tout ce qui touche de près comme de loin à la liberté individuelle, à la protection des personnes et des biens contre les aléas de la vie), la « salubrité (santé, hygiène), la « tranquillité publique » (par opposition aux manifestations et autres tumultes). En l’espèce, les personnes fréquentant ces salles pourraient, certes, s’y shooter dans de bonnes conditions et sous surveillance médicale (répondant donc aux critères de « sécurité » et de « salubrité »). Néanmoins, l’usage de la drogue resterait toujours dangereux pour leur santé (non respect de ces mêmes exigences de « sécurité » et de « salubrité »).

En France, cette mesure est finalement vue davantage comme un coût pour la société que comme un « investissement potentiellement rentable ». Dans d’autres pays, c’est le contraire.

La Suisse (30 salles d’injection -la première au monde ayant vu le jour dans la ville de Berne en 1986), l’Angleterre (4 « shooting galleries »), les Pays-Bas (20), l’Allemagne (21 « Fixerstuben »), l’Espagne (4 « narcosalas »), le Luxembourg (1) et la Norvège (1) ont testé le dispositif. De manière générale, l’expérience s’avère très positive. Premièrement, les centres de shoot, loin d’avoir contribué à une hausse de la consommation chez les toxicomanes, ont, a contrario, conduit à une diminution importante du nombre de décès liés à l’usage de drogue. Deuxièmement, l’ouverture de ces « salles de shoot » a des retombées bénéfiques pour la vie de quartier. En effet, la consommation de drogue dans les lieux publics est en net recul dans les quartiers où ces salles sont justement présentes.

Ce tableau est toutefois entaché par deux points négatifs. Le premier est que les toxicomanes fréquentant régulièrement « ces salles de shoot » auraient tendance, d’après plusieurs études, à repousser leur entrée en cure de désintoxication. La principale raison expliquant ce décalage: le relatif « confort » qu’éprouveraient les toxicomanes dans ces centres spécialisés. Le second est qu’une telle mesure aurait facilité le développement, de manière très ponctuelle, d’un trafic de drogue « à toute petite échelle autour des salles de consommation ».

Au fond, comment peut-on parler de « salles de consommation à moindre risque » quand on connait les ravages provoqués par les drogues? Les dirigeants des pays ayant accepté l’ouverture de ces salles se sont inévitablement posé cette question. Ils sont, bien entendu, conscients que « le fait de se droguer dans un local aseptisé ne rend pas la drogue plus douce et moins dangereuse »! Leur mesure reste, il est vrai, perfectible. Mais force est de constater qu’ils ont su faire preuve d’inventivité, d’un esprit avant-gardiste et non de conservatisme. En cela, on peut parler d’une législation française moins souple, notre droit n’évoluant pas, sur ce point, à la même vitesse que l’état actuel de la société.

Légalisation des « salles de shoot » : la France en retard?

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2011/07/21/legalisation-des-salles-de-shoot-le-retard-de-la-france/ © Bulles de Savoir

Commentaires

  1. Article très intéressant. En ce qui me concerne, je suis pour cette légalisation des « salles de shoot » en France.

    D’abord, on assurerait une sécurité certaine aux consommateurs. une sécurité sanitaire avant tout, et cette question est suffisamment bien traitée dans l’article. Mais surtout, ces salles « confortables » changent des squats miteux dans lesquelles saletés, maladies et agressions forment le quotidien de beaucoup de toxicomanes.

    Pour ma part, je ne vois pas en quoi l’ordre public serait troublé par l’apparition de ce type de centre. Ces salles seraient placées dans des endroits discrets répondant à un double objectif. En premier lieu, celui de respecter la tranquilité des citoyens qui ne souhaitent pas voir de telles infrastructures près de chez eux. Et, en second lieu, celui de respecter l’anonymat des visiteurs, connaissant la réalité de leur situation et ne désirant pas l’étaler aux yeux de tous.

    Par ailleurs, ces salles ne doivent pas se résumer à l’expression « salle de shoot ». On peut très les penser comme la première étape dans un processus de désintoxication. par exemple, en limitant la consommation des toximanes. Et pour être sûr qu’ils n’aillent pas continuer ailleurs, on pourrait imaginer un système ne les autorisant à profiter que d’une seule salle. La présence sur place d’un psychologue et/ou d’un assistant social serait plus qu’utile. Bref, les démarches à prendre ne manquent pas; seule la volonté politique est défaillante…

    Pourquoi? sans doute parce que la question des « salles de shoot » pose inévitablement la question de la dépénalisation de certaines drogues, sujet ultra-sensible tant pour des raisons politico-électorales qu’éthique. Ce problème pose une autre question importante: Jusqu’où l’Etat doit-il prendre en charge les marges de la société? Car la toxicomanie est souvent synonyme d’isolement et donc de marginalité.

  2. Les salles de shoot constitueraient une avancée majeure en France, on ne pourrait que se réjouir d’en voir s’ouvrir dans les grandes villes. Mais malheureusement elles n’empêchent pas les usagers de devoir trouver eux-mêmes leur drogue, et l’argent pour la payer. Du coup, ces salles sont efficaces en terme de santé publique, mais elles n’ont donc pas beaucoup d’impact sur la criminalité et les réseaux mafieux.

    Une meilleure solution encore que les salles de de consommation consisterait à distribuer gratuitement de l’héroïne aux toxicodépendants, en milieu hospitalier.

    Voir ici l’exemple de la Hollande :
    http://www.rnw.nl/afrique/article/la-distribution-gratuite-d%E2%80%99heroine-est-benefique

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