La guerre productrice de Sun Tzu: historicisation du problème (2/5)

Le contexte dans lequel s’élaborent les problématiques de Sun Tzu est inintelligible si l’on essaie de l’exprimer dans le langage utilisé pour penser le conflit depuis les premières guerres révolutionnaires : il ne s’agit ni de guerre extérieure, ni de guerre civile, ni de guerre idéologique, ni de guerre coloniale, etc. Formellement, l’époque des Royaumes Combattants (les deux siècles qui suivent l’assassinat du comte Chih en 453 avant J.-C.) est le théâtre de la rivalité entre une demi-douzaine d’Etats solidement constitués, chacun tentant d’absorber les autres. Pour autant, il ne s’agit pas de guerre extérieure au sens où bien qu’interétatique, ces guerres n’opposent pas des nations ou des identités mais des populations souvent assez peu différentes – par ailleurs le but de guerre fondamental n’est pas tant la destruction de l’ennemi que sa sujétion en vue d’une totale normalisation. Par contraste, personne ne songerait que, par exemple, l’Allemagne ait souhaité réellement intégrer la France à l’Empire. La guerre extérieure telle que nous la pensons aujourd’hui est plus destructrice qu’intégratrice. Pour le dire crûment, quand on se bat entre Chinois, au bout de la guerre, il y a la nécessité de continuer à vivre ensemble.

Le fait que les différents Etats en lutte aient des fortes affinités culturelles ne suffit pour autant pas à penser ces guerres comme des guerres civiles : ce sont moins des peuplades similaires qui s’opposent que des administrations autonomes et centralisées. Par ailleurs, il n’y a aucun contenu idéologique clairement formulé aux revendications territoriales de tel ou tel souverain, ni aucune différence de fond entre leur manière de gouverner. Le « grand jeu » dans lequel Sun Tzu se situe n’a pas pour horizon la destruction de l’autre, et c’est ce qui rend intolérable la violence considérable déployée au service de ces rivalités sans contenu. La Chine est là dans le moment le plus heurté d’un long mouvement d’unification de « Tout sous le ciel », et c’est à cette prise de conscience que Sun Tzu invite le souverain, sans recourir à autre chose qu’au souci d’efficacité du dirigeant.

Si l’on souhaite donc exprimer en des termes simples la manière dont Sun Tzu pose le problème de la guerre, il faut dire de lui qu’il est un moraliste (au sens où il poursuit un objectif de minimisation de la violence) patriote et intelligent : son souci, c’est la souffrance que la Chine retire de ces guerres interminables, ce qu’il faut, c’est hâter l’unification de la Chine en hâtant le triomphe d’un souverain sur les autres, en leur faisant le moins de mal possible. Par l’enseignement à la cour de nouveaux principes stratégiques, il s’agit de remodeler la guerre par en haut. Le traducteur « officiel » de Sun Tzu dans le monde occidental, S. B. Griffith, résume : il faut triompher « dans les plus brefs délais, au moindre mal et aux moindres frais en vies humaines, en infligeant à l’ennemi le moins de pertes possibles ».

Le point de départ, c’est un donc désaveu sans appel de la guerre qui s’appuie sur une pensée de la Chine comme civilisation : face à l’illégalisme croissant des paysanneries et des gens d’épée, la radicalisation d’oppositions ne prenant appui que sur l’ambition personnelle des souverains, la multiplication des guerres privées entre grandes familles, il s’agit de réinscrire la guerre dans un mouvement de construction d’une civilisation. En cela, on peut voir Sun Tzu comme le penseur de la guerre rationnelle et le porteur de l’espoir d’une civilisation des mœurs guerrières, non pas par des discours moralistes, mais en montrant au souverain où se trouve son réel intérêt.

La guerre productrice de Sun Tzu: historicisation du problème (2/5)

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2011/07/22/la-guerre-productrice-de-sun-tzu-historicisation-du-probleme-25/ © Bulles de Savoir