La guerre productrice de Sun Tzu: la guerre rationnelle (3/5)

Le samouraï Sato Tadanobu attaque un de ses ennemis avec un goban

Le samouraï Sato Tadanobu attaque un de ses ennemis avec un goban

La guerre selon Sun Tzu nécessite une stratégie qui préfère la calme évaluation des forces à l’impulsivité, où la violence d’état n’est déployée que quand l’économie ou la diplomatie échouent à apaiser les tensions. C’est une guerre qui défait la bataille d’anéantissement comme horizon temporel des belligérants. Elle est donc relativement homogène à la temporalité de l’administration politique en temps de paix. C’est ce qu’exprime la récurrente métaphore de l’eau, qui évite les points hauts mais submerge les terres basses – comme le général rationnel ne cherche pas à anéantir l’ennemi là où il est le plus fort, mais à contourner tout ce qu’il a investi de force ou de fierté pour se trouver là où personne ne l’attend.

En quelque sorte, l’ennemi d’aujourd’hui est virtuellement le sujet de demain, non pas un sujet dominé en tant que vaincu, mais un sujet assimilé administrativement. C’est une guerre dotée d’un après, un après politique que l’ennemi doit pouvoir se représenter à chaque instant si l’on veut le phagocyter à peu de frais. Ainsi une des principales recommandations de Sun Tzu est de ne jamais poursuivre ou pousser à bout un ennemi près de la défaite : clore la temporalité dans laquelle il évolue par l’horizon d’une mort inévitable le poussera à se battre plutôt qu’à se rendre. Laisser ouverte la voie de la reddition honorable permet de se prémunir de pertes inutiles et préparer, après une guerre réussie, une politique victorieuse. Comme le résume Tu Mu, un commentateur de Sun Tzu : « Mettez lui dans l’esprit qu’il existe une solution autre que la mort. Puis frappez. ».

Dans ces conditions, le grand général est celui qui obtient la victoire sans même se battre. Au lieu d’une guerre toute entière ramassée dans un point dramatisé, l’horizon de l’anéantissement, Sun Tzu théorise une guerre diluée dans le temps de la gestion politique classique : elle commence bien avant l’entrée en action des forces armées, et se prolonge après la victoire sur le terrain par une politique d’annexion sans destruction et de densification des relations administratives avec l’ennemi. Cette dilution de la temporalité propre à la guerre dans la temporalité politique permet l’introduction de ce qui passe souvent pour le plus grand apport théorique de Sun Tzu, à savoir l’utilisation systématique du mensonge et de la duperie dans l’élaboration d’une stratégie.

Ainsi, le général habile ne fait pas que déjouer les plans de l’ennemi une fois que ceux-ci sont établis, mais frappe le lieu même de l’intellection de la guerre, en empêchant l’ennemi de réfléchir, de faire des plans, de se représenter par lui-même la guerre, de l’habiter. « Ce qui, donc, est de la plus haute importance dans la guerre, c’est de s’attaquer à la stratégie de l’ennemi » (III, 4), ce que Li Ch’uan commente ainsi : «Attaquez vous aux plans dès leur principe » – c’est-à-dire faites en sorte qu’aucun plan ne puisse être formulé. S’attaquer à la manière dont l’ennemi peut penser la situation, c’est le forcer à habiter une image que l’on choisit pour lui, une temporalité qu’on forge pour avoir prise sur lui, etc. D’où la recommandation (chez certains commentateurs) d’éliminer les conseillers ennemis avant toute opération d’envergure, ou bien la mise en avant de la désinformation. Déjà s’ébauche une piste intéressante : à toutes les échelles, faire la guerre chez Sun Tzu, c’est créer une réalité, une temporalité, une situation (rassemblant rapport de force et représentation de ce rapport) et forcer l’ennemi à la partager, à s’y positionner, à l’habiter. « Le général doit créer des situations » (I, 15), à la fois par la disposition de ses troupes et la duperie.

Néanmoins, cette guerre fine et rationnelle dysfonctionne, assez simplement : le souci civilisateur de Sun Tzu impliquerait que tout le monde lise l’Art de la guerre, et en adopte la rationalité, mais la victoire d’un général sur un autre vient de ce qu’il a scrupuleusement suivi les principes des Treize chapitres – pour des raisons qui ne sont pas simplement liées à la traduction, le ton de Sun Tzu, dans son entreprise rationalisante, est celui de la certitude : « Si un général qui a retenu ma stratégie est employé, il est certain de vaincre. Gardez-le ! Si un général qui refuse de porter attention à ma stratégie est utilisé, il est certain d’être vaincu. Révoquez-le ! » (I, 15). Mais si les deux belligérants adoptent le même langage stratégique, la guerre, bien loin d’atteindre une résolution rapide, sera une suite de neutralisations parfaites, résultant du jeu croisé des anticipations identiques. Je sais que tu sais que je sais que tu sais … comment je pense.

D’où certains paradoxes curieux : d’un côté, Sun Tzu précise que la clarté dans la manœuvre doit être totale pour ne laisser aucune place à l’imprévu. Un certain nombre de signaux (drapeaux, cymbales, trompettes) permettent à n’importe quel soldat de lire dans la confusion d’une bataille les stratégies de son général. Tout un système de signes hiérarchisés s’organise pour encadrer les troupes et défaire les hésitations. Mais Sun Tzu, à d’autres moments, dit : « Le fin du fin, lorsqu’on dispose ses troupes, c’est de ne pas présenter une forme susceptible d’être définie clairement. Dans ce cas, vous échapperez aux indiscrétions des espions les plus perspicaces et les esprits les plus sagaces ne pourront établir de plan contre vous » (VI, 24). Pourtant si tout le monde a lu l’Art de la guerre, et si un simple soldat peut déchiffrer la stratégie de son commandant, alors a fortiori le général ennemi n’y verra pas de difficultés.

Le texte frôle parfois cette difficulté, sans pour autant l’affronter clairement. Le passage sur l’attaque de nuit (VII, 19) est symptomatique de ce dysfonctionnement. Après une longue réflexion montrant comment se défendre de manière absolument infaillible face à une attaque de nuit, Tu Mu conclut, penaud : « Pour nous, il n’y a qu’une ombre à ce tableau, c’est que l’ennemi n’attaquera pas la nuit, car, s’il le fait, il est sûr d’avoir le dessous ». Voilà la première, on peut l’imaginer, d’une longue suite de neutralisations des préceptes de Sun Tzu. Ces paradoxes limitent la portée du « calcul » stratégique («En se livrant à de nombreux calculs, on peut gagner », I, 28) car celui-ci devient impossible à clore, en s’enfermant dans des régressions à l’infini. Le fond du problème, c’est que dans l’Art de la guerre l’ennemi est, au pire un substrat passif aux actions du général-lecteur, et, au mieux, son alter ego parfait. Son altérité, la possibilité qu’il pense différemment, soit totalement imprévisible et irréductible aux grilles de lecture de notre rationalité, n’est jamais envisagée. La figure de l’ennemi est radicalement sous-théorisée.

La guerre productrice de Sun Tzu: la guerre rationnelle (3/5)

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2011/07/23/la-guerre-productrice-de-sun-tzu-la-guerre-rationnelle-35/ © Bulles de Savoir