Peut-on penser le rien ?

Le rien paraît être par excellence l’objet de la pensée le plus évasif, le plus ineffable, le plus vide qui soit, et pourtant il jouit dans l’histoire de la philosophie d’une place non négligeable ; depuis les réflexions de Parménide sur l’être et le non être, dans lesquelles Hegel voit la philosophie toute entière, le concept du rien a pris sa place dans les débats les plus fondamentaux de la philosophie. Mais il apparaît que cette place centrale fut conquise malgré et contre une pensée du rien, dans l’affirmation et le questionnement de l’Être, le rien étant plutôt l’antithèse dont il s’agissait de s’éloigner si l’on était décidé à faire de la philosophie sérieuse. Tel était le message premier de Parménide : « l’être est et le non-être n’est pas […] tu ne peux avoir connaissance de ce qui n’est pas, tu ne peux le saisir ni l’exprimer » ; message qui connut une grande postérité dans la tradition platonicienne et aristotélicienne sous la forme d’une pensée de l’essence, d’une unité qui caractérise toute chose et qui se retrouve de façon absolue dans les « Idées » de Platon, ou les « universels » d’Aristote.

Cependant, si l’on s’en tient à cela, la pensée du rien n’a aucun sens, car le rien n’est-ce pas justement « ce qui n’est pas », le non-être ? Le mot rien, paradoxalement, vient de l’accusatif de < res >, ou « chose » en latin, et a pris comme sens son opposé étymologique : « nulle chose ». Et en effet le rien s’oppose à l’être (en tant que verbe) car l’existence est toujours existence de quelque chose, et le rien est précisément l’absence et le vide de toute chose. Ainsi, le rien (le pronom indéfini) signifie « ne pas être », le non-être, et serait par son essence, « impensable, indicible ». D’autant plus que la pensée elle aussi est toujours pensée d’un objet, pensée de quelque chose, et qu’entre penser le rien et rien penser le pas semble être petit. Mais il faut aussi remarquer que le rien se prête à des confusions faciles. C’est un sujet de sophiste par excellence, car il permet toute sorte de jeu de mots, d’abus de logique et de… sophismes. Il s’agit donc, lorsqu’on le prend comme question, de porter une attention particulière à la rigueur avec laquelle le concept est manié, et il faut pour cela toujours établir les distinctions les plus strictes. Ainsi par exemple la distinction entre le rien comme concept et le rien comme fait (il n’y a rien) permet de remarquer qu’il y a une différence entre penser le rien et penser à rien, entre l’approche théorique du concept et la manifestation réelle de l’objet du concept (tout comme le concept du sucre n’est pas sucré, le concept du rien n’est pas lui même inexistant). De là, il semblerait que le concept du rien n’est pas proprement indicible, nous l’avons déjà compris comme non-être, et pas nécessairement impensable. Or une seconde tradition philosophique, tout aussi vénérable que celle de Parménide, ne paraît pas devoir se fonder sur l’exclusion du rien pour se développer, et même semble jouer explicitement sur son terrain, celui de la négation, du vide, du non-être.

Cette tradition, partagée d’abord entre sceptiques et cyniques antiques autour du refus d’accorder aux discours théoriques une valeur absolue, trouve comme son paroxysme, sa réalisation pleine et entière dans le concept plus tardif de nihilisme. En effet, le nihiliste – à l’issue de son mouvement désillusionné de négation radicale, de néantisation – se retrouve avoir abattu tous les rideaux de la pensée pour découvrir qu’il se cachait au fond le rien. La vérité, le sens, la valeur se découvrent un fond vide, un rien. Le néant mène donc au rien, mais remarquons qu’il n’est pas anodin que ça soit d’abord par la négation que le nihiliste arrive au rien. Il y arrive comme par détour, le mouvement de la négation n’est pas a priori un mouvement de pensée du rien en soi ; libre à ceux qui font l’expérience de ce rien d’en suite l’embrasser (par la pensée) ou le fuir, partageant alors le nihilisme en deux tendances, le nihilisme qui cherche à penser une vie en accord avec le rien et le nihilisme qui cherche à vivre malgré le rien. Or, crucial pour nous, ceux-là qui ne verront pas de possibilité ou de nécessité d’échapper au rien, c’est-à-dire ceux que nous pourrions appeler les ‘pessimistes heureux’ (dans le sens d’une acceptation pleine du rien en soi), seront capables de faire du rien une pensée philosophique. Seuls eux en effet développeront une pensée du rien en reconnaissant en lui un véritable principe, c’est-à-dire ce de quoi part la pensée et ce vers quoi elle tend.

Nous l’avons dit, ce genre de pessimistes existe dans la pensée occidentale, et la philosophie de Schopenhauer en est sans doute un bon exemple. Celle-ci peut être comprise selon notre notion de pessimisme heureux en ce que Schopenhauer apercevait au fond de toute réalité un principe de volonté dont la raison n’était pas de nature à être comprise et même tout à fait absurde, causant à l’homme plus de douleur que de bonheur et instaurant donc la non-existence comme préférable à l’existence, précisément plaçant le rien au dessus de tout. Il faut voir que la pensée que nous avons évoquée comme « pessimisme heureux » peut en un sens proposer une façon de vivre avec le rien, une façon de s’y confronter, justement en ce qu’elle trouverait dans le rien un principe au moins partiellement positif pouvant faire lieu de refuge philosophique, de principe créateur ou de calme quasi ontologique (comme le propose Schopenhauer dans la lignée du bouddhisme).

Pour comprendre le rien, il va de soi qu’il ne faut pas le prendre pour autre chose que ce qu’il est, ce qui implique qu’il ne faut pas même le prendre pour quelque chose. Cependant, cela révèle simplement comment ne pas rendre le concept du rien impensable. Penser complètement le rien passe par une pensée du rien substantielle. Une telle pensée est caractéristique du mouvement du nihilisme que nous avons appelé pessimisme heureux.

Ainsi, il apparaît que l’on peut tout à fait penser le rien, au travers d’une philosophie du rien.

Peut-on penser le rien ?

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2011/07/26/peut-on-penser-le-rien/ © Bulles de Savoir

Commentaires

  1. C’est faire très peu cas de Platon qui a réussi à penser le « rien » comme un non-être relatif dans le Sophiste en bravant l’interdit de Parménide et qui a réussi ce défi avec autrement plus de force que le nihilisme.
    En effet, il semble exister une contradiction dans vos conclusions : d’une part, éloge du rien comme libérateur de la pensée, quelque chose qui puisse « calmer » donc arrêter le tourbillon de la pensée ; d’autre part, cette même philosophie serait la pensée du « rien ». La pensée du « rien » serait donc une absence de pensée du « rien », fort étrange paradoxe pour une philosophie qui tentait de trouver une solution à ce problème.

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