Dictature de la démocratie

Le concept originel de démocratie est profondément païen: il ne fait que rompre avec la tradition monocratique antique en plaçant en son centre le « peuple ». Ce dernier est défini géographiquement par l’appartenance à un même dème, unité administrative grecque. Le terme a néanmoins subi un glissement sémantique depuis, puisque le critère géographique s’est doublé de requis conceptuels et institutionnels –citons ici la séparation des pouvoirs, la liberté et l’égalité des citoyens, et leur protection plus dernièrement. La notion de « peuple » est également devenue plus inclusive, en ce que seuls les hommes libres avaient accès à la citoyenneté originellement. Rien ne permet donc apparemment d’établir un lien entre une religion particulière et le fonctionnement démocratique. A l’époque de sa théorisation, la démocratie n’envisage en effet qu’une sorte de religion dissoute dans la politique, au service du bon fonctionnement et de la cohésion de la cité.

Alexis de Tocqueville

Les nations pionnières dans l’établissement de démocraties -en substance et au sens actuel du terme- sont celles dont l’histoire est profondément marquée par le christianisme : les Etats-Unis dès la fin du XVIIIème siècle, suivis par certains pays ouest-européens au XXème, sud-américains à partir des années 1980, et l’on observe aujourd’hui que les sociétés confucéennes qui se démocratisent sont celles qui parallèlement connaissent un engouement pour le christianisme. La nature de la relation entre démocratie et christianisme est alors à interroger, tout en restant averti sur les  variations spatio-temporelles qui confèrent au terme « démocratie » un sens contextuel. Sans chercher une corrélation simpliste, on observe que le système démocratique s’adapte facilement à certains points de doctrine chrétienne, en ce que démocratie et religion chrétienne ont des visées universaliste et inclusive et se veulent contrepoint à des traditions holistes : l’homme ou le citoyen est au centre de leur système, et son intérêt prime sur celui de la communauté. En découle une appréhension proche des notions d’égalité, de liberté et de justice. Il fut donc aisé pour les nations historiquement chrétiennes de s’adapter à un système démocratique. La vague de sécularisation qui touche une majorité de ces Etats au XXème siècle est mal acceptée par une partie de la société civile à l’époque, mais elle n’est en réalité pas incompatible avec la doctrine chrétienne. En énonçant une séparation entre temporel et spirituel (« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu », Matthieu 22, 21, ou encore « Le Royaume de mon père n’est pas de ce monde » Jean 18,36), cette doctrine stipule qu’il est possible de pleinement honorer Dieu tout en se conformant aux lois temporelles et humaines d’un Etat et d’une époque donnés.

Si l’on se fie aux textes sacrés des deux autres monothéismes, la démocratie semble être un système moins idoine.

La notion centrale qui se dégage de la lecture du Tanakh est celle de « communauté ethnique ». Les liens de sang y ont une place majeure: l’importance de la mémoire familiale est suggérée par les nombreuses généalogies et par l’attachement au nom et à la filiation -il est par exemple fréquent dans la Genèse que le patronyme suggère l’ascendance, ou que les prénoms d’enfants informent sur la vie de leurs géniteurs. Le peuple évoqué dans ces textes partage une filiation avec Abraham, ses liens sont donc proprement familiaux. Le droit du sang semble alors prévaloir sur celui de la terre. Ainsi la notion de peuple serait-elle plus déterminée par des traits ethniques que géographiques dans le Tanakh, ceci étant corroboré par le fait que les diasporas n’érodent pas l’identité du peuple juif ni sa cohésion. De nos jours également, la diaspora conserve une importance première pour le foyer juif qu’est Israël, précisément parce que cette communauté envisage le critère géographique et national comme mineur par rapport au critère ethnique.

Israël étant le seul exemple d’Etat, à cette date, dont le judaïsme est pivot, il convient de s’arrêter sur son cas –sans pour autant envisager son régime comme le seul système auquel la religion juive invite. La plupart des théoriciens s’accorde aujourd’hui pour définir Israël comme une démocratie libérale, l’identifiant aux systèmes politiques du « bloc de l’Ouest » duquel Israël a choisi de se rapprocher lors de sa formation puis pendant la Guerre Froide. Sammy Smooha nuance en suggérant le modèle novateur de « démocratie ethnique ». Parce que celui-ci conçoit son peuple de façon ethnique plutôt que géographique, il ne peut être une démocratie que dans la mesure où ethnos et demos sont confondus. Or l’occupation des territoires palestiniens et la bi-ethnicité d’Israël ne rentrent pas dans le plan communautaire –donc politique ?- suggéré par les textes sacrés du judaïsme. Ainsi Oren Yiftachel souligne-t-il que le système politique israélien s’apparente plus à une ethnocratie qu’à une démocratie. Dans la mesure où les textes saints du judaïsme n’envisagent pas la présence de minorités sur le dème, la place centrale de cette religion dans le fonctionnement de l’Etat favorise la mise en place d’une ethnocratie plutôt que d’une démocratie.

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Quant au Coran, il est dit « incréé »: ses lois émanent directement d’Allah et existent de toute éternité. Les rapports sociaux –d’où politiques- qui y sont proposés ont donc une légitimité incommensurable avec ceux, différents voire incompatibles, qui seraient définis humainement dans un contexte spatio-culturel et temporel particulier. La théocratie apparaît alors comme le système le plus adapté et naturel pour que les lois temporelles soient confondues avec celles que le Coran édicte. Plaçons une fois encore ces hypothèses dans un contexte contemporain, c’est-à-dire post-« printemps arabe ». Si les démocraties de l’Ouest soupiraient d’abord de soulagement en projetant leurs désirs sur ceux des sociétés civiles révoltées et imaginant déjà l’avènement de nouvelles démocraties à l’occidentale, la transition politique vécue par ces pays n’emprunte pas un chemin aussi net que prévu. La mise en place de démocraties n’y semble pas évidente: cette progressivité est-elle gage de stabilité, ou symptôme d’une non-adéquation du système démocratique avec les sociétés civiles en question et leur religion ?

L’appui de textes saints des trois religions monothéistes et les quelques réflexions précédentes soulèvent plusieurs questionnements. Les premières démocraties, historiquement chrétiennes, ont fait a posteriori de la laïcité un signe de tolérance et un critère démocratique, puis ont énoncé que la démocratie et les droits de l’homme étaient des principes universels. Par un faux syllogisme elles ont tendance à conclure sur le principe suivant: pour cohabiter pacifiquement dans un monde internationalisé et pour que chaque entité comprenne les autres, il faut adopter un système universel. Il faut donc adopter la démocratie.

Déconstruisons alors ce paralogisme et mettons en question ses prémisses mêmes. Le concept de droits de l’homme est-il chrétien? Parallèlement, les religions monothéistes façonnent-elles leurs peuples au point de les mener vers l’érection d’un système politique particulier? Alors est-ce violent de proclamer universel un système qui ne serait en fait intégralement compatible et cohérent qu’avec le christianisme? Est-il temps de procéder à un décloisonnement des catégories politiques, et d’arrêter de considérer comme dégénérescentes les variantes acculturées du modèle occidental de démocratie?

Dictature de la démocratie

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2011/07/30/dictature-de-la-democratie/ © Bulles de Savoir

Commentaires

  1. Cher Jean,

    lorsque tu écris qu’il est « dommage que les seules questions intéressantes soient posées à la fin et laissées sans réponse », cela n’engage naturellement que toi. Je pense pouvoir dire que d’autres lecteurs auront justement trouvé cet article intéressant. Il a le mérite de poser certaines questions, pas toutes, et d’y apporter certaines réponses, pas toutes là encore.
    Permets-moi aussi de te dire que nos articles ne se veulent pas exhaustifs, quand bien même cela serait impossible. Nous avons clairement mentionné dans notre manifeste que nous attendons que tout lecteur qui s’arrête sur ce site fasse de sa lecture une lecture active. Nous nous proposons ainsi de lui donner quelques pistes pour ce faire. Apporter impérativement des réponses c’est, souvent restreindre le débat.
    Enfin, sache que nos portes te sont grandes ouvertes si tu penses justement pouvoir apporter les réponses aux questions que tu estimes, toi, intéressantes. Veille cependant à ne pas mettre un point final au débat.

  2. PH

    Très bonne ouverture sur la thématique des Droits de l’Homme, concept essentiel dans les divergences culturelles entre les mondes chrétien et arabo-musulman.

  3. Ulysse

    « Très bonne ouverture sur la thématique des Droits de l’Homme, concept essentiel dans les divergences culturelles entre les mondes chrétien et arabo-musulman. »

    … Mais encore ?

  4. PH

    Mais encore « Est-il temps (…) d’arrêter de considérer comme dégénérescentes les variantes acculturées du modèle occidental de démocratie? Oui.

    Deux interventions agrémentées d’un soupçon de dubitatisme : Ulysse, redeviens notre Héros et offre nous ta clairvoyance à laquelle on ne sait accéder.

  5. Il y a quand même beaucoup de choses très générales : tu parles de l’occident démocratique comme d’une entité homogène, mais n’y a-t-il pas dans cette région du monde, plusieurs conceptions de la démocratie, qui va de la démocratie libérale à la République démocratique telle qu’elle a été incarnée par les Jacobins ? (avec toutes les nuances que l’on peut trouver entre ces deux extrêmes). Et puis c’est une vision de l’histoire qui est quand même très idéaliste (ou très hégélienne), l’Esprit du monde (ou les religions) s’incarnant dans des peuples et des institutions, sans vraiment savoir comment ça se passe concrètement. En fait tu identifies la démocratie en occident à la démocratie libérale, ce qui est vraiment problématique, et certains auteurs considèrent à mon avis à juste titre que la démocratie libérale n’a rien de démocratique (de Marx à Carl Schmitt) au contraire pour ce dernier la véritable démocratie c’est la dictature, mais pas au sens faible où tu l’entends (« exporter la démocratie à l’étranger »), mais au sens fort d’une véritable dictature intérieure, ce que Schmitt appelle la dictature souveraine ou dictature démocratique. Rappelons que Carl Schmitt n’est pas un païen adepte de paganisme malgré son engagement au sein du parti nazi, mais qu’il est un catholique affirmé, qui construit sa pensée en cohérence avec une certaine vision du catholicisme, tout ça pour dire que l’identification libéralisme/christianisme n’est pas si évidente

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