La société civile comme la sphère publique

Depuis les années 1990, la société civile fait l’objet d’un engouement massif, principalement auprès des chercheurs en sciences politiques et sociales. Toutefois, cette notion est aujourd’hui, comme hier, particulièrement sujette à controverse. En cause? Sa polysémie. Ainsi, elle peut s’interpréter comme un lieu de contestations ou d’oppositions, mais également d’innovations sociales. Elle peut désigner l’ouverture d’un système politique démocratique en proie à une crise de la représentativité. Elle peut renvoyer à des acteurs politiques, à des agents économiques, à la société dans son ensemble, à des organisations patronales ou syndicales, etc. Il faut cependant se garder de tout relativisme et penser que ces approches se valent, si bien qu’une conception -la société civile en tant que sphère publique-, parmi celles existantes, a un plus bel avenir. Pourquoi?

Une précision de vocabulaire s’impose pour commencer: celle de savoir de quoi on parle au juste lorsqu’on parle de sphère publique.

On peut appréhender cette expression comme une arène où se mêlent argumentation et délibération, essentiellement à l’intérieur d’un tissu dense d’associations et d’institutions.

En traduisant la société civile comme la sphère publique, il faut donc comprendre que la première devient un espace public au sein duquel les différences sociales, les problèmes sociaux, les politiques publiques, l’action gouvernementale, ainsi que les affaires communautaires et les identités culturelles sont développés et débattus.

Cette première approche, aussi simple paraît-elle, permet néanmoins de déduire, en toute logique, un certain nombre de caractéristiques fondamentales de ce que nous entendons par société civile. Elle suggère premièrement que l’intérêt général (ou sans doute serait-il plus approprié de parler seulement d’optimum social, au sens où la maximisation du bien-être du plus grand nombre se fera nécessairement au détriment d’un certain nombre d’individus, dont il s’agit de s’efforcer qu’il soit le plus réduit possible) ne peut être atteint que par le débat et le combat démocratique. D’où la nécessité pour les individus de cesser la poursuite de leur intérêt personnel. La perspective d’une société civile comme la sphère publique s’oppose donc catégoriquement à celle d’une vision marchande, celle-là même que défendent les Lumières anglo-écossaises et que Bernard Mandeville illustre à la faveur de sa Fable des Abeilles (1714) très justement sous-titrée « Les vices privés font le bien public ». Cette vue d’une société censée contribuer -par le libre jeu des intérêts personnels, des besoins et des désirs de chacun- au profit et au bien être des hommes est d’autant plus condamnable qu’en entraînant la faiblesse de tous, elle les expose davantage aux abus de pouvoir. Dépasser cette condition et ériger une « digue à toute sorte de tyrannie » (Tocqueville) est possible en s’associant. Donc au sein de la sphère publique.

Elle répond deuxièmement à une exigence démocratique majeure: celle de la légitimité. Légitimité, d’abord, morale, car les acteurs de cette sphère publique luttent pour l’affirmation, la garantie de principes fondamentaux: égalité des hommes, dignité, impartialité, justice, liberté, responsabilité personnelle et collective. Légitimité due, ensuite, à la représentativité, puisque ces mêmes acteurs parlent non pas uniquement de cette pauvreté, cette oppression, ces inégalités (NB: reproches fréquemment adressés aux ONG dans la mesure où rares sont ceux au sein de ces structures à être issu d’un milieu défavorisé, à avoir fait l’expérience de la pauvreté, des souffrances de la guerre ou de catastrophe) mais aussi comme ces victimes d’injustices, avec ceux dont la dignité a été bafouée, pour ces défavorisés et ces opprimés incapables de faire entendre leur voix et qui sont comme « muets ». Légitimité créée, enfin, par la bonne performance. Pour ce faire, il faut des moyens, à l’instar des capitaux sociaux. De la même manière, les acteurs de cette société civile en tant que sphère publique peuvent « mobiliser les relations familiales, amicales ou professionnelles en cas de crise ou simplement pour obtenir un gain quelconque » (Woolcok, Narayan). Leur capacité d’influence est d’autant plus forte que la sphère publique se caractérise par un fourmillement associatif, donc par une forte participation des citoyens, et donc par un stock important de réseaux sociaux. En outre, en jouissant d’un soutien populaire et en n’étant pas financés par des multinationales, ou par d’autres institutions internationales (FMI, ONU, OMC) elles-mêmes contrôlées par les élites occidentales et par les multinationales, les acteurs au sein de cette sphère publique sont dans « de meilleures positions pour lutter contre la pauvreté et la vulnérabilité, résoudre des conflits » (G. Priotte). Ce faisant, le risque de conflit d’intérêt pour les acteurs de cette société civile est inférieur à celui auquel sont confrontées les ONG recevant des fonds de ces institutions.

Derrière la notion de société civile se cache, en réalité, la question de l’«être ensemble»: on s’associe car on a en commun, on chérit, on protège une conception du monde, une vision idéale d’une société juste et bonne. Cette approche implique néanmoins de définir les frontières de la société civile. Dans la cas contraire, il faudrait alors admettre que le Klu Klux Klan est au même titre que le NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) un élément de cette société civile. La dimension parfois abstraite de l’espace public rendra cette entreprise difficile, voire impossible.

Nouvel avatar de cet espace public, les réseaux sociaux tels Facebook suscitent, d’une part, un regain d’intérêt des individus pour la res publica mais, surtout, participent à ce que la société civile cesse d’être un concept occidental mais bien global. Kant aurait incontestablement été fier…

La société civile comme la sphère publique

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2011/12/11/la-societe-civile-comme-la-sphere-publique/ © Bulles de Savoir

Commentaires

  1. On s’associe car on a en commun, je suis tout à fait d’accord. Et pour rebondir, on peut aussi se demander : pourquoi a-t-on en commun ? D’où vient ce commun s’il précède toute action délibérative et associative ? J’émet une opinion peut-être fausse, ce commun est une donnée de « nature » (on naît Français, homme ou femme, ouvrier ou cadre, en l’an 1950 ou en l’an 1980…), donc ce commun existe parce qu’il est déterminé par autre chose que lui-même, c’est à dire par la différence (Je suis homme parce que je ne suis pas femme – omnis determinatio est negatio), il n’y a du commun que parce que ce commun s’oppose et se différencie de quelque chose. Mais alors, si la société civile est cet espace où les individus s’associent parce que au préalable ils ont déjà des choses en commun, alors la société civile est aussi cet espace où il y a des différences (autrement dit plusieurs communautés), et des différences irréductibles car constitutives des individus (et non seulement le fruit d’une option ou d’un choix dont on peut débattre), et au sein de laquelle les gens s’associent pour faire taire les ennemis de leur communauté. Mais alors la société civile n’est ni la fable libérale du libre équilibre des différences, ni le débat démocratique au service d’un intérêt général, il est ce champ de lutte, et de lutte à mort, il est le véritable état de nature au sein même de la culture.

  2. Tout à fait d’accord avec Robespierre (qui que tu sois ! humhum), tout cet article c’est un peu du Habermas pacifié, optimiste, où l’antagonisme le plus violent parait soluble dans le débat rationnel démocratique … C’est un peu la pointe émoussée de la théorie critique.

    Je pense que ce qu’il/elle veut dire, c’est que la « société civile » c’est avant tout un espace où il faut « entendre le grondement de la bataille », comme dit Foucault à la fin de SP, parce que toute cette machine à consensus qui semble te fasciner repose sur l’exercice continu des pouvoirs de normalisations, et donc que tout ce débat démocratique présuppose quand même qu’on élague beaucoup dans la multiplicité. C’est aussi dire que l’adhésion au dispositif démocratique peut être plus stratégique qu’autre chose.

    Enfin bref, je suis assez d’accord avec ce que je crois comprendre de son discours.

  3. Salut Victor, Ulysse reformule de manière plus claire ce que je voulais dire, et je te le concède mon expression est ici particulièrement lourdingue, et j’essaye tant bien que mal de me libérer de cette gangue hégéliano-marxiste que j’affectionne tant mais que je maîtrise si mal. En gros, la société civile, c’est avant tout non pas une sphère abstraite de la délibération et de la pensée, mais la sphère concrète de la Vie (sphère économique dirait un marxiste orthodoxe, mais c’est à mon avis réducteur), c’est à dire la sphère de la production des choses et des hommes, c’est la sphère de la différenciation parce qu’on y trouve pas des citoyens abstraits mais des Bürger (Bourgeois) concrets embarqués dans le processus de production, on y trouve donc des ouvriers (et cette catégorie se subdivise à l’infini, ouvrier spécialisé/ouvrier qualifié, étrangers/nationaux, vieux/jeunes…) ou trouve des patrons (patrons d’industrie/petits artisans/Patrons du teriaire…) et toutes les catégories intermédiaires entre salariat et indépendance. A partir de là ce que je veux souligner, c’est qu’une vision optimiste tend à opposer Economie et Société civile (qui s’opposent toutes deux à l’Etat), la position à laquelle j’adhère (qui est celle de Hegel comme de Marx), c’est que la société civile au contraire se confond avec l’économie (ou de manière plus extensive avec la Vie), car les individus qui agissent au sein de la société civile agissent en tant qu’ils sont des ouvriers, des cadres… Jusque là tout va bien et à la limite on pourrait être d’accord, car ça n’empêche pas tout ce joli monde de s’engager dans associations, des partis… Là où le problème survient, c’est que tout ce monde s’agite dans l’objectif d’obtenir un minimum de consensus (principe de la démocratie délibérative qui serait porté par l’opinion publique). Or si les individus dans la société civile sont définis non pas par la pensée ou les idées mais par la Vie (c’est la vie qui comme un destin fait que nous sommes un vieux ou un jeune, un Français ou un Chinois, un ouvrier ou un cadre), alors l’accord est impossible, car ce qui est en jeu ce ne sont pas des idées dont on pourrait éprouver dans la discussion la vérité ou l’erreur, idées d’un autre que l’on pourrait adopter car finalement plus juste après discussion, mais ce qui est en jeu c’est la Vie même, c’est à dire par exemple l’ouvrier en tant qu’il est un ouvrier, et on ne peut demander à un ouvrier d’être d’accord avec le patron (je prends des personnages-caricatures) sans qu’il se nie lui-même en tant qu’ouvrier, on ne peut pas non plus demander à un patron de s’aligner sur la position des syndicats sans qu’il se nie comme patron (et c’est pour ça qu’on obtient toujours que des vieux compromis qui ne satisfont personne et qui résultent plus d’un rapport de force qu’autre chose), c’est pour ça que je dis que ce qui est en jeu ce ne sont pas des idées sur lesquelles on pourrait toujours se mettre d’accord, mais la Vie même des membres de la Société civile, et donc que c’est, métaphoriquement, une lutte à mort qui est engagée. Je sais pas si je suis plus clair ?

Laisser un commentaire