Edvard Munch, L’oeil moderne (Centre Pompidou, Paris)

Edvard Munch, Le Baiser, 1897

Le centre Pompidou accueille du 21 septembre 2011 au 9 janvier 2012 une exposition dédiée à l’artiste norvégien Edvard Munch. L’accent est porté sur les indices de modernité qui peuvent expliquer la fascination éprouvée face à cet artiste : chacun se souvient des tons et des contours de ce visage hurlant dans le Cri, célèbre tableau devenu véritable icône. L’exposition ne se contente pas d’afficher Edvard Munch dans sa tendance symboliste ou pré-expressionniste, mais tend à montrer l’extraordinaire ouverture d’un artiste qui, dès les années 1880, entretient un étonnant dialogue avec de nouveaux médias. Ainsi, théâtre, photographie, cinéma sont au rendez-vous, là où le spectateur pourrait s’attendre à ne voir que de la peinture.

On notera l’ingéniosité de la disposition des œuvres, qui fait largement honneur à une thématique centrale chez Munch, à savoir la reprise, la répétition, et dans laquelle on peut voir une profonde réflexion sur l’ère de la reproductibilité technique, tout comme sur la fonction cathartique de l’art : à force d’être répété, le motif s’autonomise et devient presque une signature, c’est-à-dire un objet propre à l’artiste mais qui pourrait aussi s’en détacher, lui devenir comme lointain, presque étranger. Deux procédés rendent ces fonctions de la répétition particulièrement claires : la reprise d’une salle à l’autre de la même disposition des motifs d’une version à une autre, ou l’autonomie d’une salle dédiée à un motif, comme c’est le cas pour la Femme nue en pleurs. Une idée audacieuse, peut-être, est celle de placer le tableau des Travailleurs rentrant chez eux dans un trou architectural qui donne au spectateur l’occasion de voir le tableau par une fenêtre, obstruée par le passage du public qui immanquablement cherche de « l’objet » une vision directe. Car l’influence de la parenté esquissée entre ce tableau et son ancêtre le film des frères Lumière, la célèbre Sortie d’usine de 1896, est puissante, de sorte qu’on ne peut que se rapprocher des corps de ces travailleurs pour mieux les voir surgir, mieux en être submergés. Ces lignes de force diagonales, le mouvement suggéré des personnages rendent la fenêtre comme nécessaire et lui donnent en même temps une allure d’entrave.

La diversité des médias fait du parcours un voyage de ruptures et de tournants, ce qui empêchera les plus réfractaires à conclure à une monotonie de l’oeuvre de Munch, dont on a vu qu’elle était si répétitive et parfois même obsessionnelle. On va ainsi d’autoportraits photographiques où Munch se met en scène – par la technique de la pose longue – comme un spectre veillant sur ses œuvres, à un court film tourné à Paris par l’artiste fasciné face au mouvement des piétons et à la trajectoire du tramway, en passant par des dessins mystérieux, presque délirants, qui correspondent à la période de l’oeil malade de l’artiste. Ces dessins ne représentent alors plus le monde mais la vision elle-même. Cette idée correspond bien à l’humeur général de l’exposition, centrée sur un regard interne plus qu’externe. Car c’est bien le fonctionnement thématique de cette rétrospective, n’ayant au fond plus rien de chronologique, qui permet ce cheminement original à travers l’oeuvre de Munch.

Edvard Munch, L’oeil moderne (Centre Pompidou, Paris)

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2011/12/23/edvard-munch-loeil-moderne-centre-pompidou-paris/ © Bulles de Savoir

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