Chongqing ou l’avenir du monde

Chongqing (prononcer Ch’ung-ch’ing en Pinyin) est étrangement méconnue. Ancienne capitale politique et militaire chinoise pendant l’occupation japonaise, elle entretient depuis cette époque un rapport ambigu avec l’armée, le gouvernement et les triades. Ceci explique peut-être cela.

Pourtant, les enjeux sont énormes, et c’est un euphémisme. En 2011, suite à plusieurs fusions successives, elle devient la plus grande et la plus peuplée des quatre municipalités autonomes de Chine avec 32,6 millions d’habitants (devant Pékin, Shanghai et Tianjin). Son développement est directement corrélé à la mise en production du barrage des Trois-Gorges en 2009, dont le réservoir commence à l’Est de la Ville. Son dynamisme économique et démographique repose donc sur l’ouverture récente de la plus grande centrale électrique du monde, mais elle s’appuie sur d’autres bases solides. En plus d’importantes ressources naturelles, la ville dispose d’une position stratégique sur la route du Tibet, mais le facteur principal de son développement est sans doute à mettre au crédit de responsables politiques d’envergure nationale et internationale, entretenant des liens étroits avec Taiwan, avec les Triades et avec le gouvernement central.

En termes d’ordre de grandeur du poids économique de cette ville, il suffit de donner un chiffre : son PIB officiel en 2011 équivaut à lui seul à celui du Maroc ou du Qatar (même si son PIB/hab est comparable à celui des îles Fidji/île Maurice). Aujourd’hui Chongqing aspire à devenir le centre financier, industriel et commercial de l’intérieur du pays.

Mais l’intérêt intellectuel de cette mégalopole ne s’arrête pas à l’ampleur de son potentiel économique. Outre ses spécificités historiques et culturelles (la ville est par exemple le siège de l’archidiocèse de Chine), Chongqing apparait comme un enjeu de développement durable unique. La rapidité de sa croissance entraine une pollution des fleuves et de l’atmosphère hors de toute mesure, et les questions d’urbanisme se posent ouvertement, au regard des kilomètres de bidonvilles qui jonchent la périphérie du centre-ville.

Les grandes entreprises françaises de l’eau, du bâtiment et de l’énergie ne s’y trompent pas, elles sont présentes sur place depuis des années. Il suffit de se rendre sur le site officiel du« Gouvernement municipal de Chongqing », étrangement traduit en français, pour réaliser que les enjeux écologiques sont omniprésents et urgents.

La ville est devenue en quelques années la démonstration de l’imminence du danger écologique, d’autant que le potentiel touristique de la région en pâtit. Avec ses gorges sublimes, ses falaises typique et sa végétation luxuriante, Chongqing et sa campagne pourraient drainer un véritable tourisme de masse.

Le pouvoir politique communiste souhaite faire de cette municipalité la preuve de sa capacité à protéger la nature. Le secrétaire du PCC en charge de la zone se nomme Bo Xilai,et il devrait faire parler de lui en 2012, lors de la toute prochaine élection présidentielle.Cetancien ministre du Commerce de 62 ans ferait partie des prétendants à la Présidence ou à un poste clé, en tant que fils légitime de Bo Yibo, l’un des« eight elders » du Parti Communiste Chinois.

L’enjeu politique de Chongqing est donc incontestable. La véritable question est celle de la capacité du gouvernement central à impulser un changement. L’accent est mis depuis la création de la municipalité sur le quantitatif, c’est-à-dire exclusivement sur le développement économique de la région, au détriment de la nature, de l’urbanisme, des hommes et de la loi. Ce laxisme est en fait probablement un symptôme de l’inertie du pouvoir local.

En effet, comme nous le rappelions en introduction, la ville est l’ancien siège du gouvernement du Guomindang pendant l’occupation japonaise avant son départ vers Taiwan. Les intérêts de ce mouvement républicain et capitaliste y sont encore fortement ancrés, malgré la présence dissuasive de l’armée gouvernementale.

Il est par ailleurs très probable que les Triades, héritières des organisations secrètes nées au XVIIème, jouent un vrai rôle à Chongqing. Depuis leur éviction par le parti communiste en 1949, elles défendent des intérêts plus ou moins communs avec le Guomindang et il semble légitime d’imaginer que certains de leurs dignitaires ont une certaine influence sur la ville.

La question en filigrane devient claire et précise : le gouvernement de Pékin aura-t-il les moyens de faire suffisamment pression sur les Triades et sur les intérêts taiwanais ?

S’ils échouent, Chongqing gagnera probablement en notoriété, mais pour son taux de pollution, sa criminalité et sa taille démesurée. Si d’aventure une crise éclatait en Chine, on peut imaginer que la ville prendrait les traits d’une version orientale de la Chicago des années 30, industrielle, symbole de la conquête de l’Ouest, et siège du grand banditisme. Les similitudes a priori, sont troublantes. La réputation de Chicago a cette époque dépassait les frontières, celle de Chongqing pourrait connaitre un destin semblable. Pire, si la population continuait à croître, et si l’industrialisation s’intensifiait, un rapprochement avec la Babylone biblique deviendrait chaque jour un peu plus envisageable.

En revanche, si le pouvoir politique réussit à convaincre les intérêts sur place de l’imminence du danger écologique et humain, et si les efforts sont orientés vers l’urbanisme et le développement durable, Chongqing pourrait devenir un exemple pour le monde entier, symbole d’un tournant décisif de l’Histoire.

La plus grande municipalité de la planète, étouffée par sa propre progéniture, noyée dans sa propre industrie, pourrait se muer en ville verte, propre et autonome sur le plan énergétique. Je vous conseille de visiter la ville depuis le ciel, grâce à google maps, vous apprécierez davantage l’étendue du chantier.

D’une certaine manière, sur le plan économique (la croissance du PIB de la ville oscille entre 20 et 30 % par an d’après les sites officiels), sur le plan écologique (voir photos ou le film Chongqing Blues de 2009), sur le plan social et sur le plan politique (avec les élections présidentielles de 2012), dans cette ville, peut-être plus qu’ailleurs, se joue l’avenir du monde…

Chongqing ou l’avenir du monde

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2012/01/06/chongqing-ou-lavenir-du-monde/ © Bulles de Savoir

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