« Danser sa vie »

« Je déplace le corps comme je déplacerais le crayon » (Trisha Brown)

« Le danseur produit en se mouvant les mêmes courbes, les mêmes droites que le peintre et le sculpteur inscrivent dans la matière immobile ». C’est cette citation de Kupka que l’exposition « Danser sa vie » jusqu’au 2 Avril au Centre Pompidou tente d’éclairer et d’interpréter. Comment exposer la danse dans les arts plastiques? Comment représenter ce qui substantiellement est mouvement et rythme dans ce qui ne se donne à voir qu’immobile au spectateur à travers une peinture, une sculpture ou une photographie?

Ernst Ludwig Kirchner – Variete,1910

Cette difficile transposition passe avant tout par l’invention d’un nouveau vocabulaire plastique touchant aux formes, aux couleurs et aux motifs. Certains artistes tentent de capter le mouvement par un jeu sur les formes. Ainsi, dès son entrée dans la première salle, le visiteur est saisi par l’immensité du tableau La danse de Paris de Matisse, une huile sur toile formée de trois panneaux géométriques qui capte le mouvement des corps qui s’élèvent, sautent ou chutent. Le spectateur ne peut pas ne pas rester insensible non plus au jeu sur les couleurs.  « Le rythme continu et ondulant du tango incitait mes couleurs à bouger » écrit Sonia Delaunay pour justifier son refus de représenter une danseuse dans une pause photographique et son choix de superposer les attitudes et les lumières pour brouiller les plans et donner l’impression de mouvement, de « faire danser les couleurs ». Représenter le mouvement requiert donc de la part des arts plastiques de se rapprocher un peu plus de la danse pour mieux la saisir. La danse devient alors une sorte de métaphore de la conception spatio-dynamique de la représentation. C’est ce qui pousse Frantisek Kupka à adopter un format panoramique pour la « Contredanse ». Cette représentation du mouvement passe aussi par un jeu sur les techniques mêmes utilisées par l’artiste. Il s’agit par exemple de démultiplier pour donner au spectateur l’impression de rythme. La photographie possède ici des atouts certains. Si certains artistes comme Étienne Chambaud ont recours au collage photographique pour superposer les corps, d’autres comme Kertész choisissent de faire poser des danseuses devant des miroirs incurvés pour reproduire ainsi sur des clichés sur verre la déformation des corps par la danse. Mais les peintres ne sont pas non plus dépourvus d’idées. Le visiteur découvre dans les dernières salles de l’exposition que si l’art plastique doit à travers les formes et les couleurs se rapprocher de la danse, l’artiste doit lui se rapprocher du danseur comme le fait Caroline Schneeman en suspendant son corps à un harnais pour dessiner des lignes serpentines sur des pages blanches.

Plus généralement, l’exposition dévoile au spectateur les liens entres arts visuels et arts de la danse depuis les années 1900 jusqu’à aujourd’hui. Si l’exposition recèle de sculptures, peintures et photographies, le spectateur est aussi saisi par le vaste choix d’installations, d’œuvres audiovisuelles et de pièces chorégraphiques, l’extrait le plus prisé des visiteurs restant le Sacre du printemps de Pina Bausch. Trois axes articulent cette histoire de la danse et son lien aux arts visuels. La danse serait tout d’abord vue comme l’expression de soi. Les danseurs expriment alors une ferveur sensuelle à l’image de Vaslav Nijinski dans « l’Après Midi d’un faune », source d’inspiration dionysiaque pour les artistes comme le montrent les tableaux de Matisse ou de Derain représentant des cortèges bachiques, des corps nus et libérés. La danse peut aussi être vue comme abstraction et mécanisation du corps devenant alors géométrisé et élémentarisé en résonance avec les évolutions d’un 20e siècle en pleine industrialisation. Des ballets abstraits et mécaniques sont ainsi générés par la danse, de Francis Picabia à Fernand Léger. Le dernier volet de l’exposition explore les liens de la danse avec l’art de la performance et réciproquement. Le Black Mountain College a été le berceau d’une intense activité où danse et performance se sont étroitement rapprochées avec la complicité de John Cage et de Merce Cunningham. Les échanges entre chorégraphes et artistes sont alors devenus incessants et la notion d’art total s’est vue être renouvelée par la comparaison effectuée par Merce Cunningham entre espace scénique et tableau non figuratif.

Finalement, c’est par la quantité, la qualité et la diversité des média proposées par l’exposition que le spectateur se trouve presque envoûté par la danse et le mouvement. Et cela tombe bien puisque l’œuvre de Félix González-Torres qui clôt son parcours avec une guirlande d’ampoules à l’image des bals populaires l’invite à revêtir un casque et à entamer une valse viennoise. L’exposition aurait cependant gagné à donner plus de détails sur les diverses biographies des danseurs et chorégraphes présents dans le titre «Danser sa vie» et à moins se focaliser seulement sur l’histoire de la danse occidentale. Ces quelques critiques ayant été dites, l’exposition demeure une visite incontournable.

« Danser sa vie »

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2012/01/16/danser-sa-vie/ © Bulles de Savoir

Commentaires

  1. Je salue cet article remarquable, ainsi que l’exposition dont il fait l’éloge.
    Je trouve toutefois dommage qu’aucune trace ne soit gardée de la performance des spectateurs-valseurs. Une bonne petite vidéo pour immortaliser tout ça n’aurait pas été de trop!!!

Laisser un commentaire