La mort par l’image

Au cœur du XIXème siècle, l’apparition de la photographie redéfinit la place des images dans la vie sociale. Selon Jean-Marie Schaeffer, « elle a modifié profondément les relations qu’entretenait l’homme avec le monde des signes, comme avec la réalité ». Ce changement tient principalement à la similitude physique du cliché avec la nature de ce qui est photographié, à cette ressemblance parfaite et spontanée avec la réalité, appelée indicialité par Pierce. L’avènement d’autres dispositifs visuels, comme le cinéma et la télévision, viendrait accentuer la force de ces changements, au devant desquels des sauts spatiaux-temporels nouveaux. Mais ces dispositifs nouveaux ont changé quelque chose de bien plus profond encore que nos habitudes quotidiennes et nos relations sociales, je veux parler de notre rapport à la vie et à la mort.

La photographie et la mort

L’expérience photographique n’a jamais été aussi bien décrite que dans « la Chambre claire » de Roland Barthes : « la photographie représente un moment subtil dans lequel, à vrai dire, je ne suis ni sujet ni objet, mais plutôt un sujet qui se sent devenir objet : je vis alors une micro-expérience de la mort, je me convertis vraiment en un spectre ». Ce processus est communément appelé « médusation photographique » et consiste non seulement en une coupure dans le flux du temps réel, mais aussi en l’idée d’un passage d’un temps évolutif à un temps figé, d’un glissement de l’instant à la perpétuation, du mouvement à l’immobilité. La médusation porte en elle l’effroi ressenti à la vue de l’animal marin, une sorte de congélation d’horreur, une transformation infernale et irréversible de la personne photographiée en ce qu’est un mort et, bien pire, cet effroi vient aussi de la propre vision de soi en un mort, de soi-même comme un autre, c’est-à-dire comme ce qu’on a été un instant et que l’on est déjà plus.

Le statut du sujet photographié s’apparente à celui d’un mort naturel mais avec pourtant une nuance importante. Alors que le mort réel est physiquement destiné à se transformer, le mort photographique accède, au moment même de la photographie, à la perpétuité. La photo agit comme une momification, une vitrification, une congélation. Comme le dit Dubois en somme, la photographie « opère une coupure dans la vie pour pouvoir perpétuer la mort » : en cela, elle porte un paradoxe immense, sauver le sujet de la disparition en le faisant disparaître du monde vivant, exactement à la manière d’un fossile. Le photographié est un mort éternel.

La photographie entretient un autre lien avec la mort en ce qu’elle prend une place toute particulière dans le processus du deuil. Les rites funéraires passent, dans toutes les sociétés humaines, par le souvenir des morts, mais un souvenir de ces morts en tant que morts. La photographie, bien mieux que le film nous le verrons, se prête donc à cette opération psychosociale complexe qu’est le deuil, parce qu’elle supprime dans l’apparence de l’être disparu les marques premières de « l’être vivant ».

Les spectres du cinéma

L’image animée, multiple et en mouvement, n’a, bien sûr, pas le même lien avec la mort que l’image fixe. Le cinéma est souvent perçu comme un dépassement, même partiel, de la mort. Noël Burch, en retranscrivant l’une des premières chroniques écrites au moment des projections préliminaires des frères Lumières, écrit : « quand le grand public pourra prendre des images de proches, non plus dans leur forme immobile, mais en mouvement, dans leur action, avec leurs gestes familiers, des mots sur le bout des lèvres, et les enregistrer, la mort cessera d’être absolue ». Alors que la personne photographiée se transforme en mort éternel, l’être filmé serait plutôt un fantôme, tout aussi mort que le premier, mais conservant à jamais l’apparence du vivant.

Fred Astaire

Cette différence de statut est importante à considérer dans la démarche du deuil. La vidéo a introduit une expérience qui, d’entrée, se trouve entre la vie et la mort ; la mort n’est pas absolue mais la vie n’est pas non plus entière (Fred Astaire n’est ni tout à fait mort ni tout à fait vivant pour nous, quand on regarde ses films). Christian Metz en tire la conclusion suivante : « l’expérience du deuil ne se voit pas favorisée par l’enregistrement vidéo, car nous nous souvenons de l’être cher avec les traits de l’être vivant, et non pas mort. La blessure ne se referme pas ».

Le direct à la télévision ou le contraire de la mort

Le statut de la réalité transmise par des images en direct n’a rien à voir avec celui de l’image photographique (la congélation) ni avec celui de l’image cinématographique (monde d’ombres habité de fantômes). Le direct médiatique nous met en face de l’imprévisibilité même de la vie et offre une expérience distincte, en ce qu’il nous implique pleinement. Le téléspectateur se convertit en témoin médiatique : il n’y a plus cette distanciation de l’enregistrement qui se fonde sur la vision d’une image qu’un autre témoin a déjà vu et nous montre. Cette « vie imagée » réside aussi dans le public médiatique, sorte de construction supra-individuelle, qui rassemble des millions de personnes simultanément et également impliquées dans l’événement retransmis.

Au contraire de la photographie et du cinéma (ou de tout enregistrement), le direct médiatique amplifie la relation sociale en face à face, sans en changer la nature intrinsèquement vivante.

La mort par l’image

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2012/01/23/la-mort-par-limage/ © Bulles de Savoir

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