Eloge de la photographie au nom du hasard

Pour soutenir que l’acte photographique n’est pas un acte artistique, il est fréquent que soit avancée l’idée que la création photographique dépend d’un processus mécanique, et que par conséquent nous devrions parler de « production » plutôt que de « création ». L’art semblerait incompatible avec la notion de machine, et l’idée d’un « art mécanique » relèverait de l’oxymore. Cette thèse peut philosophiquement se fonder sur la distinction classique entre corps vivant organisé et machine, que l’on trouve par exemple dans le texte de Locke intitulé Essai sur l’entendement humain : dans le vivant, « la justesse de l’organisation et du mouvement, en quoi consiste la vie, commence tout à la fois, le mouvement venant de dedans », alors que « dans les machines la force qui les fait agir [vient] du dehors » (II, 27). Ainsi, le corps vivant organisé a pour caractéristique de trouver son principe d’action en son dedans, là où la machine est supposée le trouver dans son dehors, c’est-à-dire dans une impulsion donnée par un agent extérieur. L’appareil photographique répond clairement au deuxième cas de figure, puisque de lui-même il ne crée rien, il ne constitue qu’une suite d’enchaînements mécaniques devant être enclenchés par le photographe, qui appuie sur le déclencheur et donne lieu à la mise en marche des rouages. Or la conception idéale de l’œuvre d’art supporte mal de réduire l’artiste à un seul déclencheur, une simple impulsion : l’artiste ne doit pas simplement donner une chiquenaude à l’œuvre qui ensuite se développe elle-même en se suffisant à elle-même. Dans l’œuvre idéale, telle qu’on la mystifie, le créateur doit être présent à tous les niveaux, dans chaque petite parcelle, et non de manière seulement extérieure ou étrangère. C’est ainsi que l’on assimile l’œuvre véritable à un organisme vivant, qui contient en son dedans son principe de constitution et d’organisation. Il s’avère être assez difficile de le concilier avec ce que l’on a vu du système photographique : car l’artiste est dans tout art impulsion, mais ce n’est que dans peu d’arts que l’on a tendance à le réduire à cette fonction, et la photographie semble en être l’exemple par excellence. L’Ontologie de l’image photographique de A. Bazin en constitue une illustration, puisque l’auteur y considère la photographie comme une « image du monde extérieur formée automatiquement sans intervention créatrice de l’homme, selon un déterminisme rigoureux. »

Mais à y mieux réfléchir, on constate que l’intervention du photographe ne se borne pas à cette fonction de déclenchement, et que le photographe insère dans le « déterminisme rigoureux » dont parle A. Bazin des prises de décision que l’on peut voir comme des gestes artistiques déterminant l’œuvre de l’intérieur et non uniquement de l’extérieur. C’est ainsi que l’on peut aller dans le sens de Jiri Benovsky, qui thématise au sein de l’acte photographique des « décisions nécessaires ». Or la décision, c’est peut-être une forme de hasard voulu, pris en main, puisque il n’y a pas de décision possible si tout est rigoureusement déterminé, sans laisser de place à une possible déviance, à une éventuelle surprise, autrement dit à la contingence. Le paradoxe de cette contingence dont on parle, c’est qu’elle est nécessaire : sans ces « décisions nécessaires », la photographie ne verrait pas le jour. La focale, l’ouverture, la vitesse d’obturation, de même que le cadrage, le zoom, le moment de la prise n’en sont que des exemples, auxquels on peut ajouter la décision suprême, celle d’appuyer ou non sur le déclencheur. On peut d’ores et déjà couper court à l’objection selon laquelle je peux prendre une photographie sans régler tous ces paramètres, en montrant que ces décisions sont les mêmes pour les amateurs : la seule différence, c’est que ces décisions ne sont présentes que sous forme automatisée, étant reléguées à un « décideur antérieur » qui les programme. L’existence de ces « décisions nécessaires » pourrait aller à l’encontre de la conception d’un acte photographique qui ne serait que machinal.

La genèse de la photographie en viendrait par conséquent à être frappée de contingence: la photographie, non seulement pourrait ne pas être (la configuration des paramètres conditionnant le fonctionnement ou non de la prise de vue), mais encore pourrait être autrement. On peut y voir, avec J.M. Schaeffer, le symptôme d’une « précarité de la photographie », au sens où le simple hasard peut produire un résultat esthétique égal au résultat d’une prise de vue longuement réfléchie. Aussi écrit-il : « Le photographe est peut-être toujours responsable d’une photo ratée, il ne l’est pas toujours d’une photo réussie. » Mais plutôt qu’une malédiction de la photographie, ne peut-on pas y voir un autre moyen d’éviter de réduire l’acte photographique à un acte machinal ? C’est ce hasard qui fait le sel de l’œuvre, et l’étonnement du photographe lui-même à l’égard de sa propre création. On loue l’étonnement en philosophie, pourquoi ne pourrait-on pas le louer en art ? Il nous faut peut-être revoir notre jugement et faire de cette malédiction une bénédiction de la photographie qui ne se restreint ainsi pas aux capacités de configuration du photographe. Walter Benjamin, dans sa Petite histoire de la photographie, utilisait l’expression poétique d’une « petite étincelle de hasard », pour évoquer cette forme de magie qui peut nous réconcilier avec la vision fascinée de l’œuvre d’art. On pourrait d’ailleurs, à ce sujet, écouter la voix de l’artiste même, plutôt que de s’en tenir au discours du théoricien. Diane Arbus, photographe américaine du XXème siècle, eut ces paroles : « Je n’ai jamais pris la photo que j’avais l’intention de prendre. Elles sont toujours ou meilleures ou pires ».

Ainsi une telle idée pourrait discréditer l’artiste en faisant de lui une simple composante de la création que le hasard même parvient à dépasser. Mais elle constitue plutôt la preuve de la richesse d’un art fasciné par lui-même en vertu de ce surprenant hasard. Il s’agit, en un sens, de lancer au photographe le défi suivant : faire une œuvre qui lui soit propre, malgré l’irréductibilité du hasard, c’est-à-dire faire sien le hasard.

Eloge de la photographie au nom du hasard

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2012/02/06/eloge-de-la-photographie-au-nom-du-hasard/ © Bulles de Savoir

Commentaires

  1. Bonjour,

    Je tombe pas vraiment hasard sur votre texte puisque j’échange avec un ami cinéaste sur le hasard en photographie en désaccord avec le texte de présentation que j’ai écrit en préface d’une série série de mes images publiées dans la Revue Paysages écrits de janvier ( p.10 à 25).
    Bref, je m’empresse d’adresser votre texte (remarquable de synthèse et de clarté sur un sujet complexe) à cet ami qui ne jure que par la toute maîtrise de l’artiste ….

    Cordiamement

    Bernard Chevalier

Laisser un commentaire