Campagne anti-obésité : la controverse enfle

Une pièce sombre, deux chaises pliantes sur lesquelles viennent s’asseoir face à face une mère et son enfant, tous les deux visiblement en surpoids. « Maman, pourquoi je suis gros ? » demande alors le garçon à sa mère qui, l’air désemparé, baisse la tête et ne dit mot. Son silence prend tout son sens lorsqu’apparait à l’écran le message suivant : « En Géorgie, 75% des parents d’enfants en surpoids ne reconnaissent pas le problème. » Alors que le nombre d’enfants obèses a triplé aux États-Unis depuis 1980, l’État américain de Géorgie possède, après le Mississippi, le plus haut taux d’obésité infantile du pays. Des études ont en outre révélé qu’une saisissante majorité de parents d’enfants en surpoids sous-estiment ou refusent de reconnaître l’étendue du problème. Afin d’inverser la tendance, un hôpital d’Atlanta a lancé une campagne de sensibilisation au nom évocateur : « Stop Sugarcoating it, Georgia », ou littéralement « n’édulcorez pas le problème ».

« Difficile d’être une petite fille, si tu ne l’es pas » ; « il a les yeux de son père, son rire, et peut-être aussi son diabète », les mots sont volontairement accusés et accusateurs, et ont pour objectif de faire prendre conscience aux parents de l’ampleur et de la gravité du phénomène. A l’instar des spots anti-tabac et anti-drogue destinés à choquer l’opinion, la campagne est accueillie avec malaise et scepticisme au sein de la population. La crudité de l’opération de sensibilisation est entièrement assumée par ses organisateurs, convaincus qu’il s’agit de l’unique façon d’attirer l’attention du public sur un problème sanitaire qui atteint un million d’enfants en Géorgie, soit 40% de l’ensemble de la population infantile de l’État.

Néanmoins, la stratégie déployée suscite bien des questions. La campagne met l’accent sur l’exclusion sociale que subissent au quotidien les enfants atteints de surpoids tandis que les bénéfices d’une meilleure hygiène de vie sur leur bien-être sont relégués au second plan. La pression sociale, plus forte que les recommandations médicales ? Peut-être, mais les enfants ne devraient pas être encouragés à perdre du poids parce que leurs camarades les tourmentent et une telle tactique n’apparaît pas le meilleur choix si l’objectif est de lutter positivement contre l’obésité infantile et éviter tous les problèmes psychologiques liés à celle-ci. Si une telle mise en avant en de jeunes enfants en surcharge pondérale permet d’alerter de manière efficace sur la gravité de la situation et de susciter le débat au sein de la société, jeter ainsi la faute sur les victimes et leurs parents est par bien des aspects contre-productif. En effet, on est en droit de se demander si l’opération de sensibilisation ne fait pas plus de mal que de bien en ce qu’elle contribue à la stigmatisation de segments de la population déjà fragilisés moralement et socialement, amplifiant ainsi le manque de confiance en soi et les risques de dépression. Outre l’incitation à stopper le « sugarcoating » du problème, la campagne est dépourvue de proposition concrète pour lutter contre l’obésité des enfants. On peine ainsi à percevoir le message cachés derrière des spots publicitaires qui blâment directement les parents pour leur manque d’action et d’attention sans proposer en contrepartie de solutions claires et intelligibles.

Par ailleurs, la question de savoir quelle est vraiment la source de l’obésité des jeunes enfants mérite d’être posée. Aux États-Unis, les problèmes de surpoids chez les jeunes enfants proviennent dans bien des cas davantage du milieu scolaire que de l’environnement familial. Les repas scolaires se composent trop souvent de pizzas, frites et soda, en particulier dans les institutions publiques. En Géorgie, la réduction des temps de récréation, la suppression des cours d’éducation sportive et la limitation budgétaire des programmes nutritionnels semblent être autant de causes additionnelles. Attribuer la responsabilité uniquement aux parents tandis que de multiples facteurs entrent en jeu ne permettra en aucun cas de faire face de manière efficace à cet enjeu sanitaire.

L’action se doit d’être globale et continue, ce dont les organisateurs de la campagne de sensibilisation sont parfaitement conscients. C’est la raison pour laquelle cette opération ne constitue que la première étape d’un plan de 25 millions de dollars qui doit se déployer sur cinq ans. Il comprend entre autres la formation de pédiatres, la promotion de la pratique sportive en milieu scolaire, ainsi que la mise en place d’une clinique destinée au traitement des problèmes médicaux et psychologiques liés à l’obésité. L’objectif à long terme est ainsi d’encourager les adultes ayant un direct contrôle sur l’alimentation et la pratique sportive des enfants – parents, grands-parents, professeurs, pédiatres – à passer à l’action.

Pour en savoir plus :

http://www.youtube.com/watch?v=ysIzX_iDUKs&feature=player_embedded

www.strong4life.com/

Campagne anti-obésité : la controverse enfle

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2012/02/14/campagne-anti-obesite-la-controverse-enfle/ © Bulles de Savoir

Commentaires

  1. Bonjour,

    j’ai plutôt l’impression que la campagne – d’une violence assez incroyable pour un petit Français – stigmatise les parents, plus que les enfants. Les enfants apparaissent en victimes (Mom, why am I fat?).

    A vrai dire, je trouve qu’il y a dans cette campagne une violence symbolique très forte. En effet, si la consommation de junk food est un cultural pattern, c’est aussi un econimic patern. Au EU (comme au RU d’ailleurs), la junk food est bon marché, et la nourriture saine et verte et bio est très chère. Par conséquent, la campagne s’en prend avec violence à un style de vie économico-culturel. C’est chaud.

    On aurait pu penser une campagne plus pédagogique (en France, on a bien le « manger 5 fruits et légumes par jour », qui, selon mon expérience, est assez bien intégré par les gens que je côtoie). Le ton didactique est néanmoins potentiellement violent aussi…

    Mais si un certain atavisme culturel entre dans le faisceau des causes de l’obésité infantile – ce qui apparaît vraisemblable – alors pourquoi se priver de viser le mal où il se trouve? Il faut bien envisager qu’il s’agit d’une attaque ciblée d’une politique publique contre le style de vie d’un segment de la population. C’est un conflit évidemment très violent.

    Est-ce là bien libéral?

    Mais si l’obésité infantile joue comme marqueur social et comme facteur de stigmatisation, alors il s’agit d’une politique d’égalité. Le secteur public s’en prend aux parents pour préserver les enfants. Cela me semble juste. Mais bon… c’est violent l’égalité!

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