Mademoiselle, la case en trop

Au revoir « Mademoiselle »

Ni baiser sur la main, ni larmes de départ, c’est en toute retenue que le gouvernement français a fait cette semaine ses adieux à « Mademoiselle ».

Dans une circulaire datée du mardi 21 février, le Premier ministre François Fillon a ordonné la suppression de la mention « Mademoiselle » des formulaires administratifs. Le document rappelle que « les civilités « Madame » ou « Mademoiselle » ne constituent pas un élément de l’état civil des intéressées. Le choix de l’une ou de l’autre n’est commandé par aucune disposition législative ou réglementaire. L’emploi de la civilité « Madame » devra donc être privilégié comme l’équivalent de « Monsieur » pour les hommes, qui ne préjuge pas du statut marital de ces derniers. » Le terme de « nom de jeune fille » est également supprimé au profit de « nom de famille » au regard de « la possibilité reconnue à un homme marié de prendre le nom de son épouse comme nom d’usage. »

La circulaire signée par le Premier Ministre fait suite à l’action dynamique de deux organisations féministes françaises, « Osez le féminisme » et « Les Chiennes de Garde », qui avaient lancé en septembre 2011 une campagne intitulée « Mademoiselle, la case en trop ».

Une civilité sexiste et intrusive

La lutte contre la distinction madame/mademoiselle peut paraître un détail, alors que certaines femmes dans le monde se battent encore pour le droit de vote ou de sortir seule, mais une telle pratique est symbolique des inégalités homme-femme et du sexisme diffus qui règnent encore au sein de l’Hexagone. L’imposition d’un choix entre « Mademoiselle » ou « Madame » dès qu’il est requis de donner son nom – pour ouvrir un compte bancaire, faire des achats sur Internet ou encore pour régler ses impôts par exemple – oblige la femme à exposer une situation personnelle et familiale. Le passage d’une civilité à l’autre repose en grande partie sur le statut marital, soulignant que seul le mariage, et donc l’époux, peut conférer une véritable légitimité sociale. Une telle distinction n’existe pas du côté des hommes auxquels il n’est pas demandé de choisir entre « Monsieur » ou « Mondamoiseau »…

Par ailleurs, « Mademoiselle » possède un caractère intrusif, voire même condescendant, qui se manifeste tout particulièrement dans le milieu professionnel. Pourquoi les femmes devraient-elles rendre public le fait qu’elles soient mariées ou pas, au risque de se voir discriminées au profit de leurs collègues masculins ? Même si certaines femmes apprécient de se faire appeler « Mademoiselle » parce que le terme souligne la jeunesse et le charme de ces dernières et serait par là une marque de politesse de la part de l’interlocuteur, il est bien plus poli d’appeler une femme « Madame», en ne portant ainsi pas de jugement sur sa vie privée. Dans l’environnement professionnel, la civilité « Mademoiselle » crée un manque de crédibilité et est le plus souvent attribué aux femmes moins expérimentées dans leur domaine tandis que « Madame » est employé systématiquement pour une femme aux fortes responsabilités.

Et ailleurs ?

La France emprunte la voie de nombreux autres pays à l’instar du Danemark, des États-Unis, du Portugal et de l’Allemagne. Après des décennies de débats, l’ensemble des nations anglophones a remplacé « Mrs. » et « Miss » par la civilité « Ms. ». En Allemagne, « fräulein » (petite femme) n’est plus utilisé officiellement tandis qu’en Italie, les termes honorifiques ne sont plus employés dans les documents officiels. Au Québec, « Madame » est utilisé de façon généralisée à l’exception des très jeunes et de celles qui insistent pour se faire appeler « Mademoiselle ».

Le langage, producteur de réalité

Si de son côté la présidente de l’association « Paroles de Femmes » s’inquiète que la mesure ne consiste qu’en une concession facile de la part du gouvernement français sans réelle avancée au regard d’autres questions telles que les inégalités de salaires, les représentantes d’ « Osez le Féminisme » voient dans la suppression du terme « Mademoiselle » le premier pas vers la réduction des inégalités dans le monde réel. La langue reflète tout autant qu’elle sculpte la réalité. Étymologiquement, « Mademoiselle », issu du bas-latin « dominicella », est un diminutif de « Madame » (« domina » : maîtresse de maison). A l’origine, l’emploi de l’un ou l’autre de ces termes repose sur le statut social, haute ou petite noblesse, indépendamment du statut marital. Cependant, dès le XVIIIe siècle, le terme « demoiselle » est attribué aux femmes vierges et « à marier ». Alors que le terme « Mondamoiseau » est tombé en désuétude, l’usage en 2012 de la civilité « Mademoiselle » renvoie donc à une époque où les femmes passaient successivement sous l’autorité du père puis du mari.

Alors que la culture française semble toujours accorder une importance à la distinction madame/mademoiselle et donc à la disponibilité sexuelle de ces dames, l’initiative du gouvernement est à saluer, non pas comme une fin en soi, mais comme un début de réajustement de la définition de la femme en elle-même et non pas dans sa relation à un homme.

Mademoiselle, la case en trop

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2012/02/27/mademoiselle-la-case-en-trop/ © Bulles de Savoir

Commentaires

  1. Justine

    Cher Caumont, cet article n’a pas la prétention de répondre à une question qui mériterait bien plus que les quelques lignes de ce commentaire, mais je crois comprendre où vous voulez en venir.
    Finalement, est-ce que dans l’esprit de la société une telle manipulation de la langue par la suppression officielle de la civilité « Mademoiselle » (r)établit-elle une perception de la femme en tant qu’égale de l’homme, de « Madame » en tant qu’égale de « Monsieur » ? Rien n’est moins sûr, et les comportements sont encore imprégnés comme je l’ai mentionné de ce sexisme diffus qui doit être combattu chaque jour. Mais je pense toutefois que la suppression de « Mademoiselle » et du « nom de jeune fille » va dans le bon sens et pourra faciliter le respect et l’indépendance des femmes dans la vie de tous les jours.

  2. On peut encore en douter… Bien que toutes les associations oeuvrent (ou pédalent dans la semoule) afin de faire une place respectable aux femmes dans notre société, on peut néanmoins contater que la journée de la femme reste un sujet de vaste rigolade pour la gente masculine…

    Je constate que, dans le milieu scolaire, par exemple, on s’adresse à un jeune garçon en lui disant « Monsieur XY, (voire jeune homme), vous viendrez en colle mercredi… » je ne vois pas pourquoi l’équivalent féminin ne fonctionnerait pas ? Madame XX (ou jeune fille), vous me ferez 20 lignes … c’est ensemencer la graine de non discrimination qui aboutira dans le futur, c’est mon voeux, à la suppression de la journée de la femme…

  3. Bonjour,

    Agissant aux intérêts de l’association « Libérez les Mademoiselles ! », Alexandre-Guillaume Tollinchi a déposé par devant le Conseil d’Etat une requête en annulation pour excès de pouvoir contre la circulaire ayant supprimé le terme « Mademoiselle ».

    La requête est en cours d’instruction.

    Vous pouvez la consulter intégralement ici :

    http://www.calameo.com/books/000104262bf9299149461

    Cordialement,

    Lisa Dell’Utri, chef de cabinet d’Alexandre-Guillaume Tollinchi

Laisser un commentaire à Cabinet Tollinchi Annuler réponse