Octave Mirbeau ou l’écroulement des trônes

« Mirbeau poursuivit également, et avec la même générosité foncière, l’injustice sociale et l’injustice esthétique »

 Rémy de Gourmont


Tombé dans un oubli quasi absolu au cours du demi-siècle ayant suivi sa mort en 1917 et encore aujourd’hui largement absent des programmes scolaires, Octave Mirbeau représente pourtant, au seuil du vingtième siècle, l’une des figures littéraires les plus célèbres et les plus influentes d’Europe. Écrivain inclassable, polémiste, critique d’art et journaliste, sa plume pour le moins novatrice, volontiers provocatrice, et ses prises de position systématiques en faveur des avant-gardes en font une personnalité complexe et controversée de la « fin de siècle » française. Politiquement incorrect, se saisissant de tous les grands débats publics de son temps, Mirbeau aura également su renouveler les genres romanesque et théâtral, sans fonder d’école mais en se démarquant de toutes, rejetant l’ensemble des tentatives de théorisation et de classification l’ayant précédé. Le mépris, voire l’hostilité des milieux académiques à son égard, expliquent en partie pourquoi l’œuvre de ce « grand démystificateur », pour reprendre l’heureuse expression de la Société Octave Mirbeau, sera négligée, presque refoulée, après sa mort.

Sans nier sa complexité voire ses contradictions, l’œuvre d’Octave Mirbeau peut d’abord se lire, de façon très générale, comme une opposition systématique et caustique aux pouvoirs établis de son temps, en particulier aux grandes institutions, au premier rang desquelles se trouve le triptyque « Famille – École – Église ». Celles-ci, pour Mirbeau, écrasent et compriment l’homme dès sa naissance, le réduisent au statut de « croupissante larve » comme il l’écrit dans son roman Dans le Ciel (1892-1893). Ces institutions s’unissent redoutablement dans un effort de déshumanisation de la personne. Marqué par des jeunes années qu’il jugera ingrates, par des études de droit qui ne l’intéressent pas, sans doute Octave Mirbeau souscrivait-il au jugement de Jules Vallès qui, en 1879, dédiait son roman L’Enfant « à tous ceux qui crevèrent d’ennui au collège ou qu’on fit pleurer dans la famille ». Le travail d’oppression, d’écrasement des âmes et des vies, initié par la famille, poursuivi par l’École, est consacré par une Église catholique qui répand des « superstitions abominables » pour « enchaîner » l’esprit des enfants et « mieux dominer l’homme plus tard » (Dans le Ciel). La religion catholique, en effet, sanctifierait la souffrance et le sacrifice et inculquerait un sentiment de culpabilité, premières étapes vers la soumission des êtres. C’est enfin à l’armée que revient la tâche implicite d’achever ce processus de déshumanisation, elle qui, par sa seule existence, est un défi lancé à l’humanité. Et, comme Mirbeau l’écrit dans la préface d’Un an de caserne (1901), l’armée, « sous le prétexte fallacieux d’apprendre à servir son pays, n’apprend que le crime, et qu’il n’est beau que de voler, piller, tuer … détruire quelque chose ou quelqu’un, n’importe quoi, n’importe qui … pourvu qu’on détruise au nom de la patrie ». Pour lui, la patrie est bien un idéal homicide, ayant conduit à l’aberration la plus cynique, celle de l’expansion coloniale, qui atteint son maximum à l’époque où Mirbeau écrit. Léniniste avant l’heure (« L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme » dira Lénine en 1916), Mirbeau se livre à une critique simultanée de la colonisation et du capitalisme, lequel achèverait l’aliénation de l’individu : puisque « les affaires sont les affaires » (titre d’une pièce écrite par Mirbeau en 1903), peu importe que l’ouvrier mène une vie inhumaine s’il peut être rentable. Forme moderne de l’esclavage, le salariat n’assure qu’avec peine la survie des travailleurs. De façon plus générale, la société capitaliste « s’édifie toute sur ce fait : l’écrasement de l’individu », dont « la vie est un perpétuel sacrifice de ses goûts à on ne sait quelle loi d’intérêt général » (Geoges Rodenbach, L’Elite, 1899).

Libertaire, individualiste, anticlérical, antimilitariste, hostile à toutes les idéologies dominantes, Octave Mirbeau n’a-t-il élaboré sa pensée que de façon négative, dans la critique et l’opposition à un siècle qu’il jugeait oppresseur et corrompu ? Son attitude face aux grandes crises de la Troisième République qui lui sont contemporaines montre qu’il a également su faire preuve de pragmatisme et de réalisme dans un souci d’efficacité, quitte à entrer en contradiction avec ses discours anti-partis et anti-politique. Aussi, lors de l’Affaire Dreyfus, et malgré son dégoût annoncé à l’égard des institutions politiques comme du régime parlementaire démocratique et bourgeois (dès 1890, Mirbeau se rallie officiellement à l’anarchisme), Octave Mirbeau compose avec les partis dreyfusards, notamment les socialistes jauressiens. C’est à leurs côtés également qu’il se bat, au début du vingtième siècle, pour l’abolition de la peine de mort ou contre la répression des grèves ouvrières. Tout au long de l’Affaire Dreyfus, Mirbeau s’affaire même à convaincre des hommes politiques modérés comme Louis Barthou ou Raymond Poincaré de la justesse de son combat.

Toutefois, le mépris d’Octave Mirbeau à l’égard de la politique était si profond qu’il est manifeste que de tels ralliements se faisaient à contrecœur. En 1888, Mirbeau n’appelait-il pas les citoyens à faire La Grève des Électeurs, en s’exprimant en ces mots : « Surtout, souviens-toi que l’homme qui sollicite tes suffrages est, de ce fait, un malhonnête homme, parce qu’en échange de la situation et de la fortune où tu le pousses, il te promet un tas de choses merveilleuses qu’il ne te donnera pas et qu’il n’est d’ailleurs pas en son pouvoir de te donner » ? L’ironie démystificatrice de la plume de Mirbeau lui sert à briser les idoles, à détrôner les puissants, pour qui il n’a aucune considération : non pas seulement les « élites » au sens institutionnel du mot, mais également toute cette petite bourgeoisie qu’il abhorre, lui qui fera dire à la soubrette du Journal d’une femme de chambre, Célestine : « J’en ai vu des intérieurs, et des visages, et des sales âmes ». Car « les honnêtes gens » sont à ses yeux bien pire que les « canailles ». Et même si elles seront des personnages très différents, il est difficile ici de ne pas penser aux Bonnes de Jean Genet (1947) et à la haine de Solange à l’encontre de « Madame » : « Je vous hais ! Je hais votre poitrine pleine de souffles embaumés. Votre poitrine…d’ivoire ! Vos cuisses…d’or ! Vos pieds…d’ambre ! Je vous hais ! »

Pour Mirbeau, toutes ces puissances, qui se couvrent de l’apparat de la richesse ou du pouvoir, transforment nos sociétés en un immense Jardin des Supplices, pour reprendre le titre d’une œuvre majeure de notre auteur, écrite en 1899 et que Mirbeau, très ironique, dédia « aux prêtres, aux Soldats, aux Juges, aux Hommes, qui éduquent, dirigent, gouvernent les hommes ». Dans ce livre, qu’il est convenu d’appeler « roman », mais qui ne ressemble à aucun autre, Mirbeau, nourri de l’imaginaire colonial de l’époque, nous place dans la Chine de la fin du siècle, et nous montre à voir, par les yeux d’un narrateur anonyme guidé par une Anglaise sadique et hystérique nommée Clara, le bagne de Canton, lieu où tortures et expérimentations toutes plus cruelles les unes que les autres sont exercées sur les suppliciés. Mirbeau n’en fait certes pas l’apologie, et, par l’invraisemblable raffinement de leur cruauté, les Chinois sont bien à ses yeux des Barbares : « Ici, c’est parmi les fleurs, parmi l’enchantement prodigieux et le prodigieux silence de toutes les fleurs, que se dressent les instruments de torture et de mort, les pals, les gibets et les croix… ». Et pourtant … : « En Chine, la vie est libre, heureuse, totale, sans conventions, sans préjugés, sans lois…Pas d’autres limites à la liberté que soi-même …». Tel est le paradoxe de la Chine : un jardin des supplices, mais une société moins matérialiste que la nôtre, et, surtout, peuplée d’admirables artistes. Et lorsque Mirbeau peint les bourreaux chinois comme des artistes, ce n’est certainement pas pour justifier ce qu’il appelle « la loi du meurtre », mais pour alerter son public européen : le Beau se trouve-t-il là où la bourgeoisie « éclairée » pense qu’il est ? La bourgeoisie bien pensante rejette l’innovation en Art en même temps qu’elle exècre le pauvre, l’anarchiste ou le juif : chez Mirbeau, combat pour le Juste et combat pour le Beau sont liés. D’un même mouvement, son esthétique doit secouer les milieux académiques et son anarchisme faire trembler les élites politiques et sociales. Et pour cause, l’esthétique de l’auteur du Jardin des Supplices a de quoi ébranler. Confronté à un humour noir particulièrement violent qui accompagne l’éloge apparent que fait Mirbeau de la torture, le lecteur peine à distinguer ce qui tient du beau et ce qui tient de l’horrible. Volontairement ambigu, le texte sape tous les repères et toutes les normes du lecteur bourgeois habitué à ce qu’on lui serve une lecture confortable et plaisante : Mirbeau s’adresse bien à ce lecteur, dont le comportement avait si bien été décrit par Balzac en ces termes : « vous qui tenez ce livre d’une main blanche, vous qui vous enfoncez dans un moelleux fauteuil en vous disant: Peut-être ceci va-t-il m’amuser » (Le Père Goriot, 1834). De fait, le lecteur du Jardin des Supplices ne trouvera pas de quoi « s’amuser » dans cette véritable monstruosité littéraire (caractéristique de la « crise du roman » traversée par Mirbeau), dans laquelle la violence des thèmes s’allie à celle d’un style parlé, décousu et brutal, où les « ça » se substituent aux « cela » et où les points de suspension remplacent bien souvent les points finaux, comme si le travail de démystification n’était jamais fini, et que la forme devait s’unir aux mots pour achever la déstabilisation d’un lecteur mis à rude épreuve, comme lorsqu’il lit, dans la bouche d’un bourreau : « Hier, ma foi… ce fut très curieux… D’un homme j’ai fait une femme… Hé ! hé ! hé… C’était à s’y méprendre… Et je m’y suis mépris, pour voir… ».

Mais Mirbeau ne se contente pas d’ébranler ses lecteurs, il s’attaque avant tout à l’art académique tel qu’il se fait à son époque, au système des Salons autour duquel s’organise la vie littéraire d’alors, et s’engage sans relâche en faveur des avant-gardes, y compris dans les autres arts. D’abord à contre-courant, il défend ainsi systématiquement la cause de Camille Pissarro, Auguste Rodin ou Claude Monet dès leurs débuts. Admirateur de Tolstoï, Dostoïevski et Wilde, il fait connaître Maeterlink, Jules Renard ou Rémy de Gourmont. C’est donc avant tout à un profond renouvellement des arts et des lettres qu’Octave Mirbeau aspire. Peut-être est-ce chez le Mirbeau dramaturge que cette aspiration est la plus visible. En effet, celui-ci était convaincu que le théâtre, depuis longtemps déjà, était en train de mourir : « Le théâtre meurt du théâtre. Depuis plus de trente ans, tous les soirs, sur tous les théâtres, on joue la même pièce ». Cette crise est le symptôme d’une société gangrenée par l’argent et ayant voulu soumettre les écrivains et les artistes aux lois du marché. Mirbeau en appelle donc à une « révolution radicale dans les mœurs et dans les goûts » (« Chronique parisienne », La France, 23 octobre 1885). Et seules les avant-gardes peuvent dépoussiérer le théâtre anesthésiant et émasculant qui règne alors en maître. Mirbeau leur confie une mission : créer un théâtre du réel, désacralisant les puissants, dévoilant les vérités, affranchissant les esprits et mettant en scène non plus des figures de carton mais des personnages qui parlent « la langue de la vie courante » ; sans doute est-ce pour l’auteur plus exigeant, car « quand on cherche la réplique exacte, brève, nerveuse, que doit lancer un individu dans un cas donné et qui doit jaillir automatiquement de son âme même, on reste parfois des heures, des journées, sans la trouver ».  La déconstruction des idéologies et des théories globalisantes, qu’elles soient littéraires, politiques ou sociales, n’est en effet pas chose facile. Heureusement, Mirbeau n’était pas homme à se décourager.

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2012/02/28/octave-mirbeau-ou-lecroulement-des-trones/ © Bulles de Savoir

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