Comment les élites s’approprient l’espace dans les beaux quartiers

Ouvrage de référence: Dans les beaux quartiers, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, L’Epreuve des Faits/Seuil (octobre 1989), 254 pages

 

« L’un des privilèges des classes supérieures est de pouvoir se ménager dans l’espace des lieux préservés de tout contact avec les classes populaires, avec les classes moyennes et avec les fractions les moins légitimes des classes supérieures elles-mêmes. » (p 253)

Avec Dans les beaux quartiers (1989), Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, sociologues de gauche, marxistes, célébraient à leur manière le fameux Bicentenaire en nous donnant « quelques clés nous permettant d’entrebâiller les portes d’un monde clos », celui des familles de l’aristocratie fortunée et de la grande bourgeoisie ancienne de Paris, regroupées principalement dans trois arrondissements (VIIe, VIIIe et XVIe) et « dans quelques rares communes de l’ouest, dont Neuilly constitue l’archétype ». L’appui d’une tierce personne, quelqu’un de confiance, et le peu de considération que ces familles accordaient au métier de chercheur allaient permettre aux auteurs de contourner l’extrême sélectivité des lieux de résidence et le tri social des plus stricts. Résultat: pendant deux ans, le couple a pu réaliser « une trentaine d’entretiens auprès des familles, et une quarantaine auprès de personnes qui, à des titres divers, pouvaient fournir des informations sur la vie quotidienne des ghettos dorés. » Le projet des Pinçon-Charlot n’était « pas de dénoncer, de dévoiler richesses et privilèges », mais simplement de « comprendre les raisons de la discrétion, de la volonté de demeurer à l’écart, entre soi » de ces familles. Ce pourquoi ne peut trouver de réponses qu’en se posant la question de savoir, d’abord, comment demeurer entre soi. Les auteurs découvrirent que parmi les stratégies déployées par les élites pour préserver ces « ghettos du Gotha », figurait une mise sous contrôle de leur espace résidentiel ainsi que des équipements publics. Ces formes d’appropriation, dans une commune comme Neuilly s/Seine, dont il est question dans l’ouvrage, varient. Ainsi, les élites impriment différemment leur marque suivant que l’espace considéré est le bois de Boulogne, l’école communale, l’église, mais aussi la rue.

Globalement, les familles de la grande bourgeoisie maîtrisent les lieux où elles vivent. Pourtant, le bois de Boulogne est, comme le soulignent les Pinçon-Charlot, un « espace qui échappe partiellement au contrôle des habitants privilégiés de Neuilly et du XVIe arrondissement ». Cette situation est le résultat de ce que l’on pourrait appeler une  »nationalisation » avant l’heure de ce domaine, survenue dans la première moitié du XIXe siècle : « A l’origine bien de la Couronne, le bois de Boulogne devient propriété de l’Etat en 1848, puis de la Ville de Paris par une loi du 8 juillet 1852 ». C’est donc dans l’Histoire que nous trouvons les raisons du partage actuel de ce lieu entre différentes catégories de population -Parisiens, banlieusard, familles espagnoles et portugaises, prostitués. Pour épanouir leurs modes de vie tout à leur aise, les grandes familles, réunies au sein de cercles (Cercle des patineurs fondé en 1865, Racing Club de France en 1882, Polo de Paris en 1892, Cercle de l’Etrier en 1895, Cercle du bois de Boulogne en 1899), se sont vues accordées, dans la seconde moitié du XIXe siècle, diverses concessions par le Conseil Municipal de Paris, parce qu’elles disposaient, grâce à la « notoriété des fondateurs et des membres des instances dirigeantes de ces clubs », des « moyens d’influencer les édiles parisiens » : au total ce sont plus de 25 hectares qui leur revinrent. Pour se préserver des promiscuités indésirables, un contrôle draconien (excellence sociale, cotisation élevée, nécessité d’être parrainé) est opéré à l’entrée des clubs. Par ailleurs, de hautes murailles et des haies fournies assurent une parfaite étanchéité. La multiplication des lieux privés a pour effet d’entraîner une diminution de la superficie allouée aux lieux publics. Les autorités ne sont toutefois pas prêtes à revenir sur les concessions accordées un siècle plus tôt à une minorité, certes fortunée et influente : « A la mairie de Paris, la Direction de la jeunesse et des sports et celle des parcs, jardins et espaces verts considèrent qu’il s’agit là pratiquement d’un droit acquis parce qu’inscrit dans les faits depuis le Second Empire, et dont la remise en cause est impensable. » En contrepartie et pour créer une certaine mixité sociale, les services municipaux autorisent les écoles de Paris à se servir, à des créneaux précis, des équipements sportifs de ces clubs. Force est toutefois d’admettre qu’une telle coexistence est, dans les faits, inexistante. Les deux sociologues tentent de justifier l’inutilisation de ce « droit d’usage » premièrement par « l’éloignement des installations », deuxièmement par la « distance sociale ». Aux « processus administratifs et matériels de fermeture du bois de Boulogne aux autres usagers », ces groupes privilégiés préfèrent, dans le cas de l’école primaire et de l’église, contrôler directement le fonctionnement de ces lieux publics fréquentés.

Concernant l’école primaire, le désir de ces élites de  »privatiser » cette institution est motivé par l’extrême importance qu’elles attachent à l’éducation de leurs enfants. Afin de construire un lieu d’étude dans le prolongement de leur lieu de résidence et, ce faisant, leur donner les meilleures chances de réussite, les parents des élèves de l’école Charcot peuvent compter sur leurs moyens importants : un capital culturel, économique et social élevé, autorisant les plus grandes ambitions. Ainsi, que ce soit pour s’entretenir avec un enseignant au sujet de leur enfant, obtenir des leçons particulières alors même qu’il ne rencontre pas de difficultés, l’orienter vers telle classe ou tel instituteur, ou pour faire changer un manuel lorsqu’elles estiment que son contenu est inapproprié, ces familles n’hésitent pas à user de leurs larges réseaux (« municipalité, préfecture, cabinet ministériel »), à se montrer tantôt menaçantes (« chantage »), tantôt reconnaissantes en faisant bénéficier les enseignants de leurs relations (« Pour trouver à un adolescent un emploi temporaire pendant l’été. Pour éviter à la femme d’un instituteur le long temps d’attente nécessaire pour un examen au scanner. », pour ne citer que ces deux exemples) ou en leur ouvrant les portes de leurs univers réputé fermé (s’il n’est pas rare que les « parents les reçoivent à leur table », cette invitation, loin d’être une preuve d’une réelle intégration des instituteurs dans la sociabilité bourgeoise, masque plutôt une certaine « condescendance » des premiers à l’égard des seconds). De plus, elles n’hésitent pas à financer elles-mêmes, d’une part, l’achat d’équipements audio-visuels dernier cri, d’autre part la venue de professeurs du secondaire chargés de dispenser des cours d’anglais. Ces techniques se révèlent être efficaces, puisque les enseignants s’inclinent constamment (« attitude conciliante (…) souple (…) tolérante »). L’emprise de ces familles va donc bien au-delà de leur seul domaine privé. S’instaurent alors des rapports dominants-dominés, à l’intérieur desquels les enseignants sont contraints de s’oublier (du fait des exigences d’ordre pédagogique des parents, les demandes de rendez-vous par exemple, les instituteurs se doivent d’être en permanence disponibles, « disponibilité implicitement exigée, qui semble aller de soi pour les parents, et qui n’est pas sans rappeler en quelques façons celle dont devaient savoir faire preuve les domestiques qui, eux aussi, ne pouvaient compter sur le respect d’horaire fixés d’avance. »), d’obéir en toutes circonstances (« la réponse de l’enseignant ne saurait être que positive. », « Bon, très bien, je prendrai un autre manuel »). Et les Pinçon-Charlot d’en conclure : « il faut savoir être accommodant car le client n’est pas n’importe qui. »

Les trois capitaux, précédemment énoncés, expliquent de nouveau la forte implication de ces familles dans la vie paroissiale neuilléenne. Cette volonté « d’être servie comme elle estime être en droit de l’être », observée à l’école Charcot, se retrouve dans l’ensemble des églises de la commune, puisqu’en « alimentant les caisses », ces familles attendent en retour que les discours contraires à l’idéologie à laquelle elles adhèrent soient proscrits des offices. Dit autrement, le contrôle qu’elles opèrent sur l’Eglise est rendu possible par des apports financiers permettant d’établir avec le clergé une relation où celui-ci, se sentant  »redevable », va calquer ses sermons et ses pratiques sur les attentes de ces fidèles mécènes, « fidèles d’exception » dans le langage des Pinçon-Charlot. Un membre de cette grande bourgeoisie dénonce on ne peut plus clairement « tous ces curés gauchistes qui nous emmerdaient dans leur sermon. Dans le fond nous sommes leur clientèle, c’est nous qui alimentons leur caisse; on ne va pas aller à la messe pour faire des comptes. » Ainsi donc, le client est roi. D’où l’existence « d’un hiatus entre l’Eglise et les fidèles dans les beaux quartiers lorsque les sermons et la pratique des prêtres s’inspirent d’une certaine critique sociale, ou même lorsque la liturgie prend, par sa modernité, un aspect déroutant. » Le capital culturel et le capital social, mobilisés à l’école Charcot, le sont tout autant par les membres de cette élite pour faire de l’Eglise un espace où ils se sentent comme chez eux. Grâce au premier, ils jouent un rôle actif dans la liturgie, en choisissant notamment les textes et les musiques. Grâce au second, ils recourent à leurs relations sociales (« des prêtes membres de leur famille ») pour assurer certains offices, à l’instar des mariages et des obsèques. Un dernier point, non des moindres, témoigne d’une appropriation particulièrement forte et contrôlée de l’espace religieux : plus que la répartition des fidèles dans les paroisses de Neuilly en fonction de leur position sociale, l’hégémonie de la grande bourgeoisie sur cet espace se perçoit plutôt à l’existence de messes réservées uniquement aux Espagnols et aux Portugais, lesquels constituent pour les familles fortunées les principaux viviers en personnel de service. La subordination de ceux-ci, et donc leur effacement du territoire religieux, se manifeste de la sorte: « à l’heure de l’office, ils doivent passer par une petite porte dérobée, difficile à trouver, presque une entrée de service. » Nouvel avatar de rapports maîtres-serviteurs, déjà rencontrés à l’école Charcot, cette séparation contraste avec le discours clairement reconnu dans un tel lieu, celui de l’égalité entre chaque individu.

Le quatrième espace public sur lequel les hautes classes ont réussi à imprimer profondément leur marque est la rue. Plus que par la présence de « boutiques de luxe », c’est à travers celle de commerces classiques que se reflète leur pouvoir de contrôle sur cet espace. En effet, derrière leur apparence ordinaire, ces commerces sortent justement de l’ordinaire. Les auteurs mentionnent un magasin Monoprix, à Neuilly, se singularisant par la qualité des produits vendus (« produits alimentaires rares et coûteux qui ne figurent pas dans les autres établissements du groupe » -notamment des grands crus à plusieurs milliers de francs) et par le niveau de prestations offertes, inexistantes ailleurs (« livraison à domicile …« caddie-boys » »). Or en correspondant aux besoins et à la solvabilité de la grande bourgeoisie, ce magasin « populaire » nous (re)dévoile un trait de cette dernière, évoqué lorsqu’il était question de l’école Charcot, celui « d’attendre en tous domaines d’être servie comme elle estime être en droit de l’être ». Et c’est également pour satisfaire les exigences d’un « client qui n’est pas n’importe qui » que M. Pinaud, boucher, vend « deux catégories de biftecks, le bifteck ordinaire, standard, et le « bifteck personnel », comme son nom l’indique destiné au personnel, commandé à voix haute dans le magasin sous cette appellation par des patronnes aisées mais économes. » Le salon de coiffure « échappe aussi à la banalité, au caractère interchangeable qu’il peut avoir dans d’autres quartiers ». Ameublement du lieu sur le modèle du foyer domestique et comportement courtois des coiffeuses expliquent que les clientes fortunées s’y sentent comme chez elles. Agrégées, ces particularités font que « les beaux quartiers sont véritablement les quartiers de la grande bourgeoisie: ils sont faits pour elle, elle est faite pour eux. » Ce ne sont pas les « vitrines, musées en miniature des modes de vie » qui nous feront dire le contraire. Encore moins les habitants qui, par leur démarche, leur posture, leur langage, leurs vêtements, sont une remise en cause (« des exemples et des rappels à l’ordre permanents ») du corps de l’étranger à ce monde. D’où le désamour des classes populaires pour Neuilly.

Comment les élites s’approprient l’espace dans les beaux quartiers

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2012/04/13/comment-les-elites-sapproprient-lespace-dans-les-beaux-quartiers/ © Bulles de Savoir

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