Contre l’ornière libérale, la République

Le Monde n’ayant  pas souhaité  publier ce droit de réponse à la tribune de Mathieu Laine ‘L’antilibéralisme, le seul point d’accord entre les dix candidats’ parue dans l’édition du 12 avril 2012, Bulles de Savoir se propose de le relayer. Cette tribune est disponible ici: http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/04/12/l-antiliberalisme-le-seul-point-d-accord-entre-les-dix-candidats_1684574_3232.html

 

Le libéralisme, nous ne l’avons jamais oublié, n’est pas aimé par la France. Le 12 avril dernier, Le Monde ouvrait ses pages à une tribune passionnée du libéral et iconoclaste Mathieu Laine. Ce dernier y pourfendait le consensus borné de notre classe politique s’obstinant dans un étatisme hors de saison, condamnation d’une France vouée à un isolationnisme idéologique, à l’heure où le reste du monde reprendrait la marche du progrès. Pour M. Laine, cette marche est mue par le libéralisme économique. Le libéralisme, en général, est la prévalence de la volonté individuelle ; en économie politique, il repose sur l’intervention minimale de la force publique, tout en exigeant de cette même force qu’elle garantisse, par son intervention, justice et droit de propriété. La politique française ne saurait se satisfaire d’un tel paradoxe.

Le directeur du cabinet de conseil Altermind s’offusquait de l’unanime rejet du libéralisme par les candidats. Loin d’être un calcul électoral rationnel, ce refus général signe un trait de civilisation. Dans la marche au progrès, le fil conducteur de l’histoire de France, c’est l’Etat. Telle est l’essence de l’exception française. Parce qu’une somme d’individus n’a jamais fait société, c’est une liberté collective que celle du citoyen. « L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté » (Rousseau, Contrat social, I, 8). Puisque l’État dit et exécute la loi, c’est par lui que nous sommes libres. Questionner ce lien intime n’est-ce pas remettre en cause les fondements mêmes de notre pacte social ?

Non seulement provocateur et spécieux, son argumentaire est dangereux. Voir un « ordre social » dans le « résultat spontané des actions humaines » c’est oublier qu’on ne peut blâmer l’homme d’être désirant plus que de raison ; c’est méconnaître la maxime politique la plus fondamentale : de la guerre de chacun contre chacun a surgi le Léviathan. Dénier au politique la légitimité de construire, c’est condamner l’Autre à subir sa propre résignation. Où voir la foi en la perfectibilité humaine dans la complaisance à l’égard de ses caprices ? Ne cherchons pas ailleurs l’origine de cette irresponsabilité systémique qui nous a conduit à la crise – qui est celle des libéraux, pas la nôtre. Souhaiter bruyamment la déchéance de la puissance publique (« too public to fail ») c’est accepter, demain, de voir sur le fronton du Parthénon le logo de Mastercard.

A des lieues du modèle libéral, la France est fière de ses 56,3% de dépenses publiques (pour 2011, Projet de loi de finance pour 2012), signe d’un État puissant qui seul peut responsabiliser l’économie. Le véritable problème est à chercher dans le déficit structurel de nos comptes nationaux, et nul plus que celui qui croit en un État fort n’en mesure aujourd’hui l’acuité : la France se doit d’être orthodoxe budgétairement parce qu’elle n’est pas orthodoxe économiquement. Le prétendu déni, brocardé par The Economist (31 mars), n’est autre que l’objection de conscience de la France face au coup d’État de l’économie sur le politique. Ailleurs, pourtant, tout se met en place : « l’innovation » de David Cameron n’est que le commencement d’une grande braderie, vendant aux enchères les droits régaliens (police, armée) et la mobilité sociale (augmentation des droits d’inscriptions à l’université), le tout au son endiablé d’un « vaste plan de diminution de la pression fiscale » sur les plus favorisés. Clemenceau ne s’y était pas trompé, lui qui voyait dans le libéralisme « un renard libre dans un poulailler libre ».

Malheur aux Français, qui, face aux désordres du monde, viennent chercher dans le sein nourricier de la République une protection contre les bestiae economicae ; eux qui ne placent pas sur le même plan viande halal et débat sur l’espace Schengen. Car l’ordre libéral est doux aux forts et dur aux faibles, et il lui paraît indécent que les plus fragiles de nos concitoyens puissent espérer un quelconque secours. Pour nous, l’indécence est ailleurs.

« Nul n’est plus esclave que celui qui se croit libre sans l’être ». La sentence de Goethe résonne au-dessus des sourds dans la frénésie des salles de marché. L’individu est prisonnier de ses plus bas instincts, le citoyen en est libéré : il répond des actes de la collectivité. La charge de la liberté est plus grande et plus noble que le petit fardeau de chacun. Être responsable c’est accepter le prix du sacrifice de sa solitude. C’est à cet autel que se forme une communauté de destin, de laquelle seule peut naître une nation.

La Nation, s’emparant de l’État par la Révolution française, révélait au monde le projet politique de la France moderne. De cette rencontre de la volonté de la Nation avec la machine de l’État naissait la République. A l’heure de son enfantement les peuples européens ont espéré quand les monarques ont tremblé. La République c’est l’État de l’intérêt général, par l’intérêt général, pour l’intérêt général. Du service de l’intérêt général ensuit l’action républicaine qui « ne se satisfait pas d’une conjonction provisoire et aléatoire d’intérêts économiques, incapable à ses yeux de fonder durablement une société » (CE, Réflexions sur l’intérêt général, 1999). Contre la loi du plus fort, l’intérêt général est une perpétuelle torsion de l’ordre naturel des choses, bien au delà d’une synthèse illusoire des intérêts particuliers. Il est le grand absent de la tribune du professeur de philosophie politique. C’est pourtant en vertu de lui que chaque citoyen se sent partie du projet de la France. Quelle coupable inconséquence, dès lors, que d’avilir le second mot de notre devise en égalitarisme ! L’égalité devant la loi, à l’opposé de tout nivellement, est la condition suprême de la Liberté. Asservis par les coutumes, nous sommes affranchis par les Codes. Rejetant la primauté de l’intérêt général, le libéral est un défenseur du féodalisme qui ne dit pas son nom. Et qu’est ce que l’histoire de la France sinon celle de la lutte pour briser le joug des féodalités sans cesse renaissantes ?

Notre histoire nous l’apprend, la qualité des institutions de l’État est la condition même du progrès. Mais ce n’est certainement pas « surtout en ce qui concerne la protection du droit de propriété et la protection contre la prédation publique » (sic !). Au contraire, ce n’est que par la capacité à poursuivre l’intérêt général et donc par la lutte contre la prédation privée que le progrès et la prospérité sont rendus possibles. C’est dans cet esprit que fut forgé le droit administratif, pour donner à l’État les armes juridiques nécessaires à son intervention. Au cours des 350 dernières années, à travers des figures telles que Colbert, Carnot, Bonaparte ou Jean Monnet, la France, dans des circonstances diverses, a organisé et théorisé ce que nous appelons désormais l’économie mixte. Et n’avons nous pas prospéré ? Quant aux pays émergents, et quoi qu’en dise l’auteur de La grande nursery (JC Lattès, 2010, sous-titré « En finir avec l’État nounou »), ils ont compris que c’est dans l’orientation de l’économie qu’ils trouveraient la voie du développement. Voilà donc pourquoi le libéralisme n’est justement à l’agenda d’aucun des candidats à l’élection présidentielle. Répondons ainsi à Mathieu Laine que sur ce plan, c’est la France, le seul point d’accord entre les dix candidats.

L’action de l’État est plus que jamais nécessaire. Et c’est pourquoi nous aspirons au service. Ainsi que le rappelait le général de Gaulle devant le Conseil d’État « [il] n’y a eu de France que grâce à l’État. La France ne peut se maintenir que par lui ». C’est pourquoi en servant l’État, nous entretiendrons la migraine des libéraux.

Thomas BARNIER, Tristan CLARET-TRENTELIVRES et P.V.

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2012/04/25/contre-lorniere-liberale-la-republique/ © Bulles de Savoir

Commentaires

  1. Seule une compréhension libérale du libéralisme, c’est à dire, une incompréhension quasi totale, peut permettre de tenir sincèrement ce genre de propos. Du NPA au FN, tous partagent les mêmes affects qui sont les relais de 150 ans de conquête libérale.

  2. Pour préciser :

    Mais ce qui frappe, pour l’heure, ce ne sont pas les arrogances de l’empire, c’est plutôt la faiblesse de la contre-attaque. Comme une colossale paralysie. Une paralysie de masse, qui dit tantôt qu’il n’y a rien à faire, quand elle parle encore, tantôt qui concède, poussée à bout, qu’ « il y a tant à faire » – ce qui n’est pas différent. Puis, en marge de cette paralysie, le « il faut bien faire quelque chose, n’importe quoi » des activistes.
    Seattle, Prague, Gênes, la lutte contre les OGM ou le mouvement des chômeurs, nous avons pris notre part, nous avons pris notre parti dans les luttes des dernières années ;
    et certes pas du côté d’Attac ou des Tute Bianche.
    Le folklore protestataire a cessé de nous distraire.
    Dans la dernière décennie, nous avons vu le marxisme-léninisme reprendre son monologue ennuyeux dans des bouches encore lycéennes.
    Nous avons vu l’anarchisme le plus pur nier aussi ce qu’il ne comprend pas.
    Nous avons vu l’économisme le plus plat – celui des amis du Monde diplomatique – devenir la nouvelle religion populaire. Et le négrisme s’imposer comme unique alternative à la déroute intellectuelle de la gauche mondiale.
    Partout, le militantisme s’est remis à édifier ses constructions branlantes,
    ses réseaux dépressifs,
    jusqu’à l’épuisement.
    Il n’a pas fallu trois ans aux flics, syndicats et autres bureaucraties informelles pour avoir raison du bref « mouvement anti-mondialisation ». Pour le quadriller. Le diviser en « terrains de lutte », aussi rentables que stériles.
    A l’heure qu’il est, de Davos à Porto Alegre, du Medef à la CNT, le capitalisme et l’anti-capitalisme décrivent le même horizon absent. La même perspective tronquée de gérer le désastre.
    Ce qui s’oppose à la désolation dominante n’est en définitive qu’une autre désolation, moins bien achalandée. Partout c’est la même bête idée du bonheur. Les mêmes jeux de pouvoir tétanisés. La même désarmante superficialité. Le même analphabétisme émotionnel. Le même désert.
    Nous disons que cette époque est un désert, et que ce désert s’approfondit sans cesse. Cela, par exemple, n’est pas de la poésie, c’est une évidence. Une évidence qui en contient beaucoup d’autres. Notamment la rupture avec tout ce qui proteste, tout ce qui dénonce et glose sur le désastre.
    Qui dénonce s’exempte.
    Tout se passe comme si les gauchistes accumulaient les raisons de se révolter de la même façon que le manager accumule les moyens de dominer. De la même façon c’est-à-dire avec la même jouissance.
    Le désert est le progressif dépeuplement du monde. L’habitude que nous avons prise de vivre comme si nous n’étions pas au monde. Le désert est dans la prolétarisation continue, massive, programmée des populations – comme il est dans la banlieue californienne, là où la détresse consiste justement dans le fait que nul ne semble plus l’éprouver.
    Que le désert de l’époque ne soit pas perçu, cela vérifie encore le désert.
    Certains ont essayé de nommer le désert. De désigner ce qu’il y a à combattre non comme l’action d’un agent étranger mais comme un ensemble de rapports. Ils ont parlé de spectacle, de biopouvoir, d’empire. Mais cela aussi s’est ajouté à la confusion en vigueur.
    Le spectacle n’est pas une abréviation commode de système mass-médiatique. Il réside aussi bien dans la cruauté avec laquelle tout nous renvoie sans cesse à notre image.
    Le biopouvoir n’est pas un synonyme de Sécu, d’Etat providence ou d’industrie pharmaceutique, mais se loge plaisamment dans le souci que nous prenons de notre joli corps, dans une certaine étrangeté physique à soi comme aux autres.
    L’empire n’est pas une sorte d’entité supra-terrestre, une conspiration planétaire de gouvernements, de réseaux financiers, de technocrates et de multinationales. L’empire est partout où rien ne se passe. Partout où ça fonctionne. Là où règne la situation normale.
    C’est à force de voir l’ennemi comme un sujet qui nous fait face – au lieu de l’éprouver comme un rapport qui nous tient – que l’on s’enferme dans la lutte contre I’enfermement. Que l’on reproduit sous prétexte d’« alternative » le pire des rapports dominants. Que l’on se met à vendre la lutte contre la marchandise. Que naissent les autorités de la lutte anti-autoritaire, le féminisme à grosses couilles et les ratonnades antifascistes.
    Nous sommes, à tout moment, partie prenante d’une situation. En son sein, il n’y a pas des sujets et des objets, moi et les autres, mes aspirations et la réalité, mais l’ensemble des relations, l’ensemble des flux qui la traversent.

    […]

    A mesure qu’il est réagencé et progressivement repris, l’espace public se couvre de caméras. Ce n’est pas seulement que toute surveillance semble désormais possible, c’est surtout qu’elle semble admissible. Toutes sortes de listes de « suspects » circulent d’administration en administration, dont on devine à peine les usages probables. Les escouades de toutes les milices, parmi lesquelles la police fait figure de garant archaïque, prennent partout positon en remplacement des commères et des flâneurs, figures d’un autre âge. Un ancien chef de la CIA, une de ces personnes qui, du côté adverse, s’organisent plutôt qu’elles ne s’indignent, écrit dans Le Monde : « Plus qu’une guerre contre le terrorisme, l’enjeu est d’étendre la démocratie aux parties du monde [arabe et musulman] qui menacent la civilisation libérale, à la construction et à la défense de laquelle nous avons oeuvré tout au long du XXème siècle, lors de la première, puis de la deuxième guerre mondiale, suivies de la guerre froide – ou troisième guerre mondiale. »
    Dans tout cela, rien qui nous choque, rien qui nous prenne de court ou qui altère radicalement notre sentiment de la vie. Nous sommes nés dans la catastrophe et nous avons établi avec elle une étrange et paisible relation d’habitude. Une intimité presque. De mémoire d’homme, l’actualité n’a jamais été que celle de la guerre civile mondiale. Nous avons été élevés comme des survivants, comme des machines à survivre. ON nous a formés à l’idée que la vie consistait à marcher, à marcher jusqu’à s’effondrer au milieu d’autres corps qui marchent identiquement, trébuchent puis s’effondrent à leur tour, dans l’indifférence. A la limite, la seule nouveauté de l’époque présente est que rien de tout cela ne puisse plus être caché, qu’en un sens tout le monde le sache. De là les derniers raidissements, si visibles, du système : ses ressorts sont à nu, il ne servirait à rien de vouloir les escamoter.
    Beaucoup s’étonnent qu’aucune fraction de la gauche ou de l’extrême gauche, qu’aucune des forces politiques connues ne soit capable de s’opposer à ce cours des choses. « On est pourtant en démocratie, non ? » Et ils peuvent s’étonner longtemps : rien de ce qui s’exprime dans le cadre de la politique classique ne pourra jamais borner l’avancée du désert, car la politique classique fait partie du désert. Quand nous disons cela, ce n’est pas pour prôner quelque politique extra-parlementaire comme antidote à la démocratie libérale. Le fameux manifeste « Nous sommes la gauche », signé il y a quelques années par tout ce que la France compte de collectifs citoyens et de « mouvements sociaux », énonce assez la logique qui, depuis trente ans, anime la politique extra-parlementaire : nous ne voulons pas prendre le pouvoir, renverser l’Etat, etc. ; donc, nous voulons être reconnus par lui comme interlocuteurs.
    Partout où règne la conception classique de la politique règne la même impuissance face au désastre. Que cette impuissance soit modulée en une large distribution d’identités finalement conciliables n’y change rien. L’anarchiste de la FA, le communiste de conseils, le trotskiste d’Attac et le député de l’UMP partent d’une même amputation. Propagent le même désert.
    La politique, pour eux, est ce qui se joue, se dit, se fait, se décide entre les hommes. L’assemblée, qui les rassemble tous, qui rassemble tous les humains abstraction faite de leurs mondes respectifs, forme la circonstance politique idéale. L’économie, la sphère de l’économie, en découle logiquement : comme nécessaire et impossible gestion de tout ce que l’on a laissé à la porte de l’assemblée, de tout ce que l’on a constitué, ce faisant, comme non-politique et qui devient par la suite : famille, entreprise, vie privée, loisirs, passions, culture, etc.
    C’est ainsi que la définition classique de la politique répand le désert : en abstrayant les humains de leur monde, en les détachant du réseau de choses, d’habitudes, de paroles, de fétiches, d’affects, de lieux, de solidarités qui font leur monde. Leur monde sensible. Et qui leur donne leur consistance propre.
    La politique classique, c’est la mise en scène glorieuse des corps sans monde. Mais l’assemblée théâtrale des individualités politiques masque mal le désert qu’elle est. Il n’y a pas de société humaine séparée du reste des êtres. Il y a une pluralité de mondes. De mondes qui sont d’autant plus réels qu’ils sont partagés. Et qui coexistent.
    La politique, en vérité, est plutôt le jeu entre les différents mondes, l’alliance entre ceux qui sont compatibles et l’affrontement entre les irréconciliables.
    Aussi bien, nous disons que le fait politique central des trente dernières années est passé inaperçu. Parce qu’il s’est déroulé dans une couche du réel si profonde qu’elle ne peut être dite « politique » sans amener une révolution dans la notion même de politique. Parce qu’en fin de compte cette couche du réel est aussi bien celle où s’élabore le partage entre ce qui est tenu pour réel et le reste. Ce fait central, c’est le triomphe du libéralisme existentiel. Le fait que l’on admette désormais comme naturel un rapport au monde fondé sur l’idée que chacun a sa vie. Que celle-ci consiste en une série de choix, bons ou mauvais, Que chacun se définit par un ensemble de qualités, de propriétés, qui font de lui, par leur pondération variable, un être unique et irremplaçable. Que le contrat résume adéquatement l’engagement des êtres les uns envers les autres, et le respect, toute vertu. Que le langage n’est qu’un moyen de s’entendre. Que chacun est un moi-je parmi les autres moi-je. Que le monde est en réalité composé, d’un côté, de choses à gérer et de l’autre, d’un océan de moi-je. Qui ont d’ailleurs eux-mêmes une fâcheuse tendance à se changer en choses, à force de se laisser gérer.
    Bien entendu, le cynisme n’est qu’un des traits possibles de l’infini tableau clinique du libéralisme existentiel : la dépression, l’apathie, la déficience immunitaire – tout système immunitaire est d’emblée collectif -, la mauvaise foi, le harcèlement judiciaire, l’insatisfaction chronique, les attachements déniés, l’isolement, les illusions citoyennes ou la perte de toute générosité en font aussi partie.
    A la fin, le libéralisme existentiel a si bien su propager son désert que c’est désormais dans ses termes mêmes que les gauchistes les plus sincères énoncent leurs utopies. « Nous reconstruirons une société égalitaire à laquelle chacun apporte sa contribution et dont chacun retire les satisfactions qu’il en attend. [ … ] En ce qui concerne les envies individuelles, il pourrait être égalitaire que chacun consomme à mesure des efforts qu’il est prêt à fournir. Là encore il faudra redéfinir le mode d’évaluation de l’effort fourni par chacun », écrivent les organisateurs du Village alternatif, anticapitaliste et anti-guerre contre le G 8 d’Evian dans un texte intitulé Quand on aura aboli le capitalisme et le salariat ! Car c’est là une clef du triomphe de l’empire : parvenir à tenir dans l’ombre, à entourer de silence le terrain même où il manoeuvre le plan sur lequel il livre la bataille décisive : celui du façonnage du sensible, du profilage des sensibilités. De la sorte, il paralyse préventivement toute défense dans le moment où il opère, et ruine jusqu’à l’idée d’une contre-offensive. La victoire est remportée chaque fois que le militant, au terme d’une dure journée de « travail politique », s’affale devant un film d’action.

    L’Appel (extraits)

  3. Tout ça donc pour dire, au cas où ça n’était pas très clair, que tous les candidats, et la majeure partie des gens, en fait, décrivent cet « horizon absent » qui est celui du libéralisme existentiel et que réduire le libéralisme à la guéguerre entre le Medef et l’Etat, c’est ne pas voir d’une part que l’Etat est le défenseur des intérêts de classe de la bourgeoisie libérale depuis bien longtemps, et qu’à part une frange radicale qui peut tendre vers l’anarchisme, les libéraux ont besoin, théoriquement, de l’Etat quasiment tel qu’il est. La victoire du libéralisme, à travers l’Etat libéral (pas un oxymore bien au contraire) est tellement éclatante que les libéraux eux-mêmes ne s’en rendent pas compte.

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