« Pourquoi les gays sont passés à droite » (Didier Lestrade)

Ouvrage de référence: Pourquoi les gays sont passés à droite, Didier Lestrade, H.C. ESSAIS/Seuil (février 2012), 144 pages

Sorti en 2012, quelques mois avant les élections présidentielles, le nouvel essai de Didier Lestrade, militant et journaliste de la scène gay, a l’avantage d’aborder la question gay, absente des débats, tout au moins passée au second plan, derrière les questions économiques -et les coups médiatiques.

Lestrade n’en est pas à son coup d’essai en ce qui concerne la question gay, ce militant co-fondateur de Act up-Paris et de plusieurs revues gays a déjà écrit, entre autres, sur les années sida et l’association militante Act up.

Ce dernier livre, dans le contexte actuel, a tout pour intriguer. En effet, d’un premier abord, il semble « logique » de penser que les homosexuels soient plus enclins à s’identifier à la gauche, seul bord politique parlant d’égalité dans son programme en ce qui concerne la question homosexuelle, que ce soit par l’autorisation du mariage ou de l’homoparentalité. La droite propose bien toutes sortes d’ « unions » mais jamais de mariage, refusant ainsi un droit naturel accordé aux hétérosexuels (et encore eut-il fallu qu’il y ait réclamations pour qu’il soit accordé). Être homosexuel et être de droite, communément, reviendrait à renier une part de soi-même puisque, à travers l’orientation sexuelle se dessinent des inégalités juridiques et institutionnelles: inégalité face au mariage, non reconnaissance de l’homoparentalité et inégal accès à la parentalité, déni de l’identité de genre, absence de lutte contre les discriminations en sont des exemples. Être de gauche, ce serait accéder à cette égalité tant réclamée, du moins en théorie. Ce serait au moins une avancée, ce qui n’a pas eu lieu depuis le Pacs à la fin des années 1990.

Pourtant, le livre de Lestrade ne convainc pas entièrement. Hormis la provocation, qu’on retrouve du début à la fin, intrinsèquement liée au personnage, Pourquoi les gays sont passés à droite est davantage un pamphlet personnel visant à dénoncer les frasques de personnages publics qu’une véritable réflexion sociologique et politique. Toutefois, l’auteur revient sur des thèmes importants et à la lecture de ce livre, des questions se posent: qu’en est-il vraiment de cette « homonationalisation » que dénonce tant Lestrade? Y a-t-il un réel passage à l’antisémitisme gay? Le Front National drague-t-il les gays, comme le croit l’auteur?

Que dit Lestrade dans son manuscrit? En guise d’introduction, Didier Lestrade rappelle tout le travail accompli, tant journalistique, avec notamment la création de journaux comme Gai Pied en 1979 ou Lesbia en 1982, que militant avec le FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) ou Act up. Les années 1980 sont dépeintes comme l’âge d’or du mouvement homosexuel auquel l’auteur oppose les années 2000, les années du déclin. De l’accès au PACS, Lestrade n’en retient que l’homophobie, certes latente, dans la sphère publique et politique. Les gays, désormais, « sapent, sans relâche, l’idée communautaire ». Pire, il affirme qu’ils sont maintenant ouvertement racistes. Son essai a donc pour visée de donner une leçon à ces jeunes gays qui n’ont jamais milité. Il écrit, pour clore l’introduction: « Le temps de la morale a sonné ».

Dans un premier temps, il met en parallèle la montée du Front National Français et des partis d’extrêmes droites en Europe avec la montée du racisme chez les homosexuels. On en vient même à se demander, à la lecture de ces chapitres, dans quel sens va cette influence puisque les leaders d’extrême droite sont soit ouvertement gay, soit des homosexuels refoulés et au placard. Il cite notamment Pim Fortuyn, élu au Conseil de district de Rotterdam, lui ouvertement gay et populiste.

Avec la montée des partis d’extrême droite, qu’on ne peut évidemment nier (il suffit de regarder les sondages en période de campagne ou des résultats électoraux pour le constater), Lestrade y associe la montée du racisme dans le milieu gay, allant même jusqu’à parler de culture gay: « Il s’agit là d’une dimension fondamentalement nouvelle de la culture gay contemporaine ».

En France, le constat est le même. Pire, Marine Le Pen draguerait les homosexuels et cela marcherait. Le FN, protecteur des homosexuels? Cela justifierait en tous cas la position du leader FN (rejet du mariage gay et nationalisme): Marine Le Pen donne en réalité ce que les gays réclament. En effet, Lestrade met en avant un phénomène important, celui de l’utilisation de la question gay dans la légitimation de ce nationalisme. Il faut repousser les étrangers qui, eux, ne respectent pas les droits des homosexuels. C’est au regard de la démocratie et de la liberté des droits que les étrangers, qui sont homophobes et misogynes, ne respectent pas que le nationalisme prend tout son sens. Lestrade parle alors d’ « homonationalisation ». En effet, les gays semblent se considérer comme étant français avant d’être gay explique l’auteur, marquant une rupture avec le communautarisme d’antan et s’inscrivant désormais de plein pied dans « l’universalisme à la française ». De fait, l’utilisation de la question gay par la droite ne poserait pas de problèmes. La droite défend les valeurs de l’occident libéral contre les étrangers, et cet occident libéral est matérialisé par le respect de l’homosexualité. Il citera l’exemple d’Israël, véritable oasis de tolérance homosexuelle, où la question gay serait utilisée pour mettre en relief l’homophobie des pays Arabes environnants. C’est le « pink-washing ».

Ce racisme s’exprime aussi au niveau micro, dans les relations entre homosexuels. Il parle en effet des relations sexuelles (entre hommes uniquement) comme d’un révélateur de ce racisme. La relation reste avant tout une relation inégale: ce qui est recherché, c’est la relation dominant-dominé, le dominant étant, bien entendu, « l’occidental ». Il donne ainsi l’exemple du tourisme sexuel et l’affaire Frédéric Mitterrand. Ce racisme serait aussi l’apanage des malades du sida, qui ne veulent plus prendre leurs traitements dans les hôpitaux publics du fait de la recrudescence des séropositifs africains.

Cette homonationalisation est vue d’un mauvais œil par Lestrade car signe d’une dégringolade des valeurs gays, en réalité des valeurs chez les gays, telles que Lestrade les conçoit. Cette homonationalisation ne serait, de plus, pas débattue en France. La faute à qui? Les homosexuels, autant que les hétérosexuels, prennent part à cette droitisation, droitisation d’autant plus forte que ce sont désormais les électeurs de Marine Le Pen qui se font draguer à l’approche du second tour.

Dans un deuxième temps, Lestrade revient sur l’idée communautaire. Déniée en France, elle se développe selon lui dans les années 1980, permettant à ses membres de se développer dans la société globale à travers la notion de groupe. C’est même une condition de survie pour lui: cette idée communautaire a en effet permis de supporter le conflit pour faire évoluer les droits. Le groupe permet de retourner le stigmate en « élément d’identité positif » écrit-il. Dans les années 2000, l’idée communautaire est devenue le communautarisme, synonyme de repli sur soi et de terrorisme. De fait, c’est l’individualisme qui prime pour lui. La notion de fierté gay a complétement disparu selon lui, remplacée par un discours victimaire dans la lutte contre l’homophobie. Il cite Le Refuge, association recueillant les homosexuels mis à la porte de chez eux, qui serait dans la plainte et la supplication.

Cet individualisme et cette baisse de l’influence communautaire, Lestrade l’explique en partie par ce qu’il appelle la « jet set gay », ces gays et lesbiennes qui ont réussi en taisant leur identité sexuelle. Il s’en prend notamment à Caroline Fourest, Joseph-Macé Scaron et plus généralement aux politiques gays. Les deux premiers sont accusés de se faire discret sur la scène publique quant à leur orientation sexuelle, pourtant connue. Ils n’ont rien fait pour la communauté homosexuelle argue le militant. Fourest attaquerait même l’islam en défendant la laïcité. C’est la religion qui serait le vecteur de droitisation des gays. En revenant sur les affaires Bettencourt et Mitterrand, le journaliste explique que les gays se retrouvent dans les sphères les plus hautes de la société, évoluant en se cachant et empêchant les avancées des droits homosexuels. L’identité gay serait un passe-droit dans la société, passe-droit qui n’est pas dénoncé pour éviter d’être taxé d’homophobie. Il dénonce les homosexuels cachés dans leur « placards dorés » qui utilisent les réseaux gays pour grimper l’échelle sociale sans jamais rien faire pour ceux de leur communauté. Il cite par exemple le poste de ministre de la culture, qui lui apparaît comme un « poste gay » car ces derniers y sont préférés, n’ayant ni enfants, ni familles et pouvant ainsi travailler tard.

Il dénonce enfin le mode de vie de ces gays: ils ne se voient qu’entre eux et vont à l’encontre du multiculturalisme.

Sa réponse à ce silence et cet immobilisme, c’est l’outing. Il souhaiterait revenir à ce temps où Act up faisait sortir du placard les silencieux. Il veut ainsi sanctionner les homosexuels au placard qui, par leur silence, empêchent l’avancée des droits homosexuels. De plus, la France ferait figure d’exception, terrée dans son silence, face à des pays où les coming-out sont de plus en plus nombreux selon ses dires.

Pour conclure ses propos, Lestrade parle d’un effacement de l’identité gay et la fin d’une culture gay, après avoir fustigé des artistes qui utilisent les homosexuels pour vendre leurs produits. Il met également en avant l’immobilisme politique et militant des homosexuels.

Au travers cet essai, le journaliste et ancien militant aborde des sujets actuels, tel que la montée du nationalisme mais surtout l’utilisation de la question homosexuelle et du libéralisme occidentale dans le rejet de l’immigration. Il amène ensuite le sujet sur la communauté. Empreint de nostalgie, l’auteur semble regretter ces années militantes, à lutter contre le sida et rejette cette nouvelle communauté homosexuelle privilégiée, « bling-bling », qui ne veut plus voter. Au travers ces questions, il aborde la montée de l’individualisme et les questions de coming-out et d’outing.

On retiendra pourtant que du début à la fin, c’est d’affirmations qu’est constitué le travail de l’auteur. Les gays sont passés à droite, point barre, c’est un fait. Ne s’appuyant sur aucun chiffre mais sur des événements vécus et généralisés, l’ouvrage de Lestrade laisse place à de nombreuses questions sans nous donner de véritables réponses.

De ce fait, la véritable question qui vient après la lecture de ce livre est la suivante: les gays sont-ils réellement passés à droite?

L’essai de Didier Lestrade aborde plusieurs sujets, avec comme fil rouge la droitisation des gays. Cependant, même s’il évoque un sujet important, l’essai manque de précision, notamment sur les chiffres.

Tout d’abord, peut-on réellement parler de droitisation des gays? Le 18 janvier dernier est sortie l’étude du Cevipof (Centre d’étude de la vie politique française) sur le vote gay. Cette étude, à l’inverse de Lestrade, confirme l’ancrage des gays à gauche.

Mesurer l’homosexualité nécessite un parti pris, celui de la définition. Ici, sont définis comme homosexuels les individus s’auto-définissant comme tel. Il y aurait donc 6,5% de la population de plus de 18 ans qui se définie comme étant homosexuelle (dont 3% se définissant comme bisexuelle).

La tendance observée est une identification politique essentiellement à gauche: 50% des homosexuels se disent proche de la gauche (contre 37% des hétérosexuels). En proportion, les homosexuels se positionnent donc plus à gauche que les hétérosexuels. L’identification à l’extrême droite est faible, cependant, elle est aussi forte que celle des hétérosexuels. Ainsi, les homosexuels suivent la tendance globale, en s’identifiant de plus en plus aux idées du Front National. « Marine Le Pen recueillent le même nombre de suffrages chez les hétérosexuels (19,5%) que chez les non hétérosexuels (19%) » décrit le rapport.

Cependant, pour parler d’un « passage à droite », il est nécessaire de comparer dans le temps l’identification partisane. Ce rapprochement des gays aux valeurs du FN est-il récent? Le rapport explique d’abord qu’en cinq ans, les homosexuels et bisexuels ont eu plutôt tendance à s’ancrer d’avantage à gauche: presque 50% des homosexuels et bisexuels s’identifient à la gauche en 2012 contre 44% en 2007. Ensuite, le rapport montre qu’en effet, l’électorat homosexuel tend à se rapprocher de Marine Le Pen: « Cette progression est toutefois à relativiser, d’abord parce qu’elle est d’une ampleur deux fois moins importante que chez l’ensemble des Français, ensuite parce qu’on n’observe plus dans l’électorat gay, bi et lesbien le même sur-vote lepéniste qu’en 2007. En effet, dans sa composante exclusivement homosexuelle, les intentions de vote lepénistes (17%) sont aujourd’hui inférieures à celles mesurées chez les électeurs hétérosexuels (19,5%) alors que c’était le contraire en 2007 ».

Au vue de cette étude, le constat de Didier Lestrade est à relativiser. Statistiquement, les gays ne sont pas plus à droite qu’auparavant, c’est ce que ce rapport vient contrebalancer. Ce constat est sans doute le résultat d’un amalgame, celui du rôle de l’extrême droite dans cette « droitisation » de l’électorat homosexuel.

En effet, l’auteur annonce de but en blanc que Marine Le Pen drague les homosexuels, ces derniers se ralliant alors au Front National, conquis. Peut-on parler de drague? A la lecture du programme de Mme Le Pen concernant la question gaie, il semblerait que cette dernière ait encore besoin de quelques cours de séduction… Pas d’homoparentalité, pas de mariage homosexuel. Le 27 mars dernier, l’association « SOS homophobie » publiait les réponses des candidats à la présidentielle concernant douze questions sur les droits homosexuels, la reconnaissance du genre et la lutte contre l’homophobie. La candidate du FN est bonne dernière, talonnée de près par Nicolas Sarkozy. Son unique mesure concerne la formation de personnels de l’Aide Sociale pour faciliter la détection de l’homophobie et de la transphobie dont sont victimes les adolescents dans leur famille. Elle est catégorique sur les autres propositions de l’association. Elle répond, sur la question du mariage: « Est-ce le rôle de la République de légiférer sur une demande ultra-minoritaire concernant déjà une minorité de personnes? ».

Pourtant, Didier Lestrade met le doigt sur le problème. Ce n’est pas de séduction dont il est question, mais plutôt d’instrumentalisation des homosexuels et de la question homosexuelle. Le libéralisme culturel est utilisé par Marine Le Pen, et plus généralement la droite, pour défendre, non pas les homosexuels et leurs droits mais la France contre les étrangers qui eux ne respectent pas ces mœurs. Sous le libéralisme culturel s’entend le respect des droits de la femme mais aussi de la démocratisation sexuelle. Les étrangers, qui ne portent pas ces valeurs, ne peuvent donc pas être acceptés sur le territoire Français. Ne portant pas en eux, du fait de leur culture, cette démocratisation culturelle, les étrangers vont forcément mettre en péril les droits homosexuels. C’est, en réalité, l’argument principal qu’utilise Marine Le Pen pour séduire les homosexuels mais aussi les femmes.

Le vote homosexuel n’est pas un vote communautaire, ce que Didier Lestrade semble regretter. Les choix politiques de cet électorat ne sont pas homogènes parce que les homosexuels ne se définissent pas tous par leur orientation sexuelle, ce que semble également oublier Didier Lestrade. Trop idéaliste, peut-être, Didier Lestrade voit dans cette hétérogénéité un éclatement de la communauté homosexuelle tel qu’il l’a connu et la conçoit.

Cependant, cette question « communautaire » nécessiterait d’être plus approfondie. En effet, c’est une tâche difficile que de délimiter cette communauté. Tous les homosexuels ne se définissent pas comme tel. Comme le mettait en avant Didier Eribon dans Réflexion sur la question gay, les homosexuels ne sont pas tous homophiles. La différence entre la bisexualité et l’homosexualité mérite d’être posée. Le rapport Cevipof montre que le vote bisexuel est toujours plus ancré à droite par rapport au vote gay et lesbien. Il ne donne cependant pas de clés d’interprétation, du fait, justement, du probable manque d’identification à la communauté gay de certain(e)s homosexuel(le)s et bisexuel(le)s.

De même, cette perte du militantisme dénoncée par Lestrade, intrinsèque aux mouvements homosexuels des années 1980 est à étudier. S’agit-il plutôt d’une perte de visibilité de cette « communauté »? Les droits homosexuels, conquis depuis le début des années 1990, ont-ils masqué pour un temps les revendications ou bien les politiques, jugeant avoir fait leur travail, estiment que l’égalité des droits a déjà été atteinte? Quant à savoir si les homosexuels préfèrent lutter contre l’homophobie plutôt que de militer pour leurs droits, comme le décrit Lestrade, de même, il serait nécessaire de s’interroger en profondeur et empiriquement sur cette question.

« Pourquoi les gays sont passés à droite » (Didier Lestrade)

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2012/05/01/pourquoi-les-gays-sont-passes-a-droite/ © Bulles de Savoir

Commentaires

  1. Je trouve cette recension pertinente et équilibrée.
    Je suis une lectrice assidue de Didier Lestrade et de son site « Minorités.org » et c’est vrai que ce petit livre est un texte pour provoquer le débat.
    Il contient des approximations et quelques attaques contre ceux dont il récuse les manières d’agir (Fourest).
    L’auteur prend souvent pour modèle d’action l’américain gay radical Larry Kramer ;ce qui n’est pas vraiment dans nos habitudes européennes. Mais le débat sur l’universalisme républicain versus communautarisme n’est pas clos…

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