L’insoluble problème du mal 

Un vieux problème

Il serait bizarre et injuste d’imaginer que la « sensibilité » au problème philosophique posé par l’occurrence de maux (physiques comme la douleur, la maladie, ou moraux comme la violence délibérée, les crimes de masse) est née de la dernière pluie. Lactance dans son livre Sur la colère de Dieu, emprunte à Epicure le raisonnement suivant : « Ou bien Dieu veut éliminer le mal mais il ne le peut pas, ou bien il le peut mais ne le veut pas, ou bien encore il ne le veut ni ne le peut, ou enfin, il le veut et le peut. S’il le veut mais ne le peut, il est alors incapable (inbecillus, dit le texte latin), ce qui ne convient pas à Dieu. S’il le peut et ne le veut, il est méchant, ce qui est tout aussi étranger à Dieu. S’il ne le peut ni ne le veut, il est à la fois incapable et méchant, il n’est donc pas Dieu. S’il le veut et le peut, ce qui convient à Dieu, d’où vient donc de mal  ou pourquoi ne le supprime-t-il pas ? ».

Un petit croquis vaut mieux qu’un long discours. Représentons-nous donc les quatre cas de figure dans le tableau suivant : 

Assez spontanément, Lactance élimine la case Sud-Est (dieu bête et méchant), mais aussi la case Nord-Est : dieu méchant. Pourquoi ? Ce préjugé en faveur d’un dieu bon et capable est révélateur. Dieu est un peu, si l’on ose dire, le dernier refuge de la bonté : si Dieu n’est pas bon, alors qui le sera ? C’est une vieille et vénérable idée, qui circule aussi bien chez Platon que dans le monothéisme juif et ses extensions. Tout se passe comme s’il fallait que quelqu’un, quelque part, soit là pour garantir l’existence du Bien. Même en exil, même à des années-lumières, même hors de portée de nos existences humaines, le Bien en soi doit continuer d’exister comme norme idéale et absolue. S’il doit y avoir quelque chose d’absolu, de divin, ce devra être le Bien : Good Godness ! Bonté divine ! C’est la raison pour laquelle, en présence du mal, on sacrifie plus spontanément la toute-puissance de Dieu que sa bonté.

Continuons notre tour des cases : dans la case Nord-Ouest (c’est le cas où Dieu peut et veut supprimer le mal), Lactance pose deux questions. Pas seulement la question : pourquoi Dieu ne supprime-t-il pas le mal ? Mais aussi la question : d’où vient le mal ? C’est une question clé. Nous avons tendance à poser la question du mal en fonction des conséquences. Parce qu’elles sont intolérables. Mais il peut être parfois judicieux de se poser la question en cherchant du côté des origines. Et là, plusieurs hypothèses partagent profondément la réflexion humaine. Ou bien nous avons des raisons de penser (ou de croire) que Dieu est le créateur de toute réalité, qu’il est celui à qui toute chose doit son existence, auquel cas le mal n’a pas pu s’introduire dans la création sans son consentement.

Ou bien, nous croyons que Dieu n’est pas totalement le maître, que certaines choses ne dépendent pas de lui, n’ont jamais dépendu de lui. Qu’il y a par exemple, un « côté obscur de la Force », un Chaos, une Puissance adverse de désordre et de destruction, comme dans la plupart des mythes cosmogoniques où les dieux rangés en deux camps se battent sur le dos des hommes.

Ou, enfin, nous pensons que l’hypothèse Dieu est à jeter aux oubliettes, et que la présence du mal dans le monde suffit pour écarter l’idée que ce monde pourrait devoir son existence à un agent surnaturel supposé bon.

A l’aide de notre tableau de bord, on peut mesurer ce qui sépare la mentalité de Lactance de la nôtre. Nous avons déserté la case Nord-Ouest pour habiter la case Sud-Ouest. Le poids des souffrances accumulées, la répétition des horreurs amplifiées par le progrès technique (ou peut-être seulement mieux connues) ont débordé le service d’ordre divin. Il n’est plus capable de maîtriser les foules sanguinaires. Et quand il envoie ouragans, déluges ou tremblements de terre, il se trompe de coupables et punit, en majorité, des pauvres, des petits, qui perdront le peu qui leur restait. On croirait presque Dieu atteint d’Alzheimer : il ne reconnait même plus ses bons enfants. Dieu malade de Parkinson qui ne peut même plus contrôler ses mouvements. Jupiter ne fait plus trembler les mortels, c’est lui qui tremble désormais.

La solution jonassienne

Dans Le concept de Dieu après Auschwitz (1984), Hans Jonas s’interroge sur le déchaînement du mal dans l’histoire humaine : « Quel Dieu a pu laisser arriver ça ? ». Sa réponse, désormais célèbre, consiste à nier purement et simplement la toute-puissance de Dieu : « Dieu n’est pas intervenu, non pas parce qu’il ne voulait pas, mais parce qu’il ne pouvait pas ». L’argument implicite est le suivant : si Dieu n’était pas intervenu alors qu’il pouvait intervenir, alors il serait méchant. Or il est bon, et pourtant il n’est pas intervenu : c’est donc qu’il ne pouvait pas intervenir. On peut néanmoins se demander comment Dieu se trouve réduit à l’impuissance. Pour ce faire, Jonas va recourir à un « mythe », à la manière de Platon : la divinité aurait décidé, par un choix insondable, « d’entrer dans l’aventure de l’espace et du temps, sans rien retenir de soi […] Pour que le monde soit, Dieu a dû renoncer à son propre être; il s’est dévêtu de sa divinité  ». En particulier, c’est l’émergence de la liberté humaine qui pour Jonas sonne inévitablement le glas de la toute-puissance divine. « Dans le simple fait de permettre à la liberté humaine d’exister, il y a un renoncement à la puissance divine ». On peut faire deux objections à cette très belle idée du retrait de Dieu, inspirée de la conception de Rabbi Itshaq Louria Achkenazi (1534-1572). Il y a d’abord un problème de cohérence. Si seul un être tout-puissant peut faire exister l’univers, et s’il ne faut pas une moindre puissance pour conserver ce qui existe que pour le faire exister, alors le renoncement de Dieu à sa toute-puissance plongerait toute la création, dès lors privée de sa cause première, dans le néant. Un seul être vous manque, pourrait-on dire, et tout est dépeuplé. Le retrait de Dieu, sa mise en retraite anticipée ne sont donc pas des solutions aussi claires qu’il pouvait le sembler.

Il y a ensuite un problème de responsabilité. L’impuissance de Dieu est censée constituer son excuse, son alibi face au déchaînement de l’horreur concentrationnaire, des crimes contre l’humanité. Pourtant, c’est bien Dieu qui selon Jonas, a pris l’initiative de la création et en particulier la création d’êtres libres, capables de perpétrer le mal. Si Dieu a lancé le processus de la création, et que la création s’est emballée et s’est retournée contre ses intentions, il n’en demeure pas moins responsable. Il a joué les apprentis sorciers. S’il n’était pas certain de demeurer le maître, il n’avait pas moralement le droit d’enclencher la machine devenue infernale. Peut-être a-t-il manqué de visibilité à long terme ? Raison de plus pour s’abstenir. Personne ne lui avait rien demandé. Et pour cause : il n’y avait personne pour lui demander quoi que ce soit. Il a tout inventé, donc il est responsable de tout. S’il avait le moindre soupçon que les choses puissent tourner aussi mal, il devait tout arrêter. S’il pensait, au moment d’inventer la liberté de certaines créatures (avec le risque subséquent de dégâts pour la création) que les dommages collatéraux occasionnés par cette invention seraient intolérables, impossibles à compenser, son devoir était là encore, de geler l’opération liberté. Il y a enfin un problème de seuil : à partir de combien de victimes Dieu aurait-il dû intervenir ? Qui prendra le risque d’affirmer que les n premières victimes ne valaient pas le dérangement ? Qui osera définir un seuil de tolérance en la matière ?

Reconnaissons donc que la spéculation de Jonas est fragile. Ce n’est d’ailleurs pas un reproche : il la qualifie lui-même de « balbutiement ». Des arguments béton débités sur des tombes feraient un drôle d’effet. De toutes manières, la méditation de Jonas reste un des plus beaux hommages qui pouvait être rendu, par un philosophe, aux victimes de la Shoah. Et à travers elles, à toutes les vies délibérément anéanties. La position de Jonas est empreinte d’un immense respect pour ces victimes : il refuse de considérer ces pertes comme faisant partie d’un plan de sauvetage plus général. La valeur du geste de Jonas peut être comparée aux paroles de consolation qu’on adresse à quelqu’un qui vient de perdre un proche : « les médecins ont tout essayé, mais ils n’ont rien pu faire… ». A l’évidence, ces paroles ne rendront pas le disparu à ses proches. Et d’ailleurs, elles ne sont pas faites pour ça. Mais, à tout prendre, elles sont plus humaines que si on disait : « les médecins auraient pu le sauver, mais ils n’ont pas jugé opportun de le faire »… Il y a donc, dans le scénario du Dieu impuissant, une grande dose d’humanité. Mais peut-être ce scénario est-il, justement, trop humain. Si l’on pouvait tirer une conclusion à partir de l’existence du mal, ce serait plutôt l’inexistence de Dieu que l’existence d’un Dieu impuissant. Mais, du mal, peut-on bien conclure quoi que ce soit ? Au moins, évitons de mal conclure. 

L’insoluble problème du mal 

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2012/06/20/linsoluble-probleme-du-mal/ © Bulles de Savoir

Commentaires

  1. J’ai lu avec beaucoup de plaisir ce tour d’horizon, qui m’a donné envie d’aller plus loin : on ne peut, certes, rien conclure, mais il est toujours possible d’approfondir et de développer. Le mal m’apparaît comme un mystère insondable, intimement lié à celui de la finitude de la vie et de la conscience aiguë qu’en ont les humains. J’y observe une constante : la non acceptation de la mort.

    Ce qui m’intéresse c’est surtout d’apprendre à limiter ses dégâts. Car tous les maux ne se valent pas : il y a le mal qui annihile et celui qui fait grandir, et les frontières sont mouvantes entre les deux. En effet, le mal ne détruit pas toujours le corps et/ou l’esprit, parfois il fait grandir celui qui le subit, et même celui qui est coupable, s’il s’en repent et décide de tout faire pour le compenser. Aussi, les mêmes maux peuvent produire des effets différents selon les moyens dont on dispose pour s’en défendre et selon les qualités et les circonstances des personnes impliquées.

    Ainsi, bien de vocations littéraires, artistiques ou scientifiques sont nées d’une période de repos forcé. Aussi, à l’âge adulte, la maladie et la douleur, voire des pertes en tout genre mènent plus d’un à une réorganisation de sa vie en adéquation avec ses désirs profonds. La douleur de l’accouchement, une fois passée, laisse la place à un sentiment de fierté et soulagement qui dope la confiance sur sa capacité de s’occuper du nouveau-né. Enfin, les souffrances souvent associées à la fin de vie peuvent mitiger la peur et faciliter l’acceptation de la mort. Et des raisonnements symétriques pourraient être tenus pour le bien, susceptible à son tour, sous certaines conditions, de conduire au malheur.

    Une autre question frappante est l’universalité de l’expérience du mal, tant subi qu’exécuté.

    Mieux connaître le mal peut donc nous servir à mieux nous défendre. Mais on ne peut pas l’isoler comme objet d’étude. Tout d’abord, il me semble indissociable de celui du bien comme les thèmes des livres de Paul Clavier semblent montrer. Mais surtout de la question de l’acceptation ou le refus, tant par les individus que par les sociétés humaines, de la vie et de la mort. Donc d’un autre sujet inépuisable, celui de la liberté.

Laisser un commentaire