Entretien avec Patrick Sénécal

Patrick Sénécal est né à Drummondville, au Québec, en 1967. Parmi ses œuvres marquantes se trouvent 5150, rue des Ormes (1994), Le Passager (1995), Sur le seuil (1998), Aliss (2000), Les Sept Jours du Talion (2002), Oniria (2004) et Contre dieu (2010).

Merci tout d’abord d’avoir accepté de répondre à nos questions. Pouvez-vous, pour nos lecteurs français, revenir rapidement sur le parcours qui vous a conduit à devenir écrivain et sur ce qui vous a emmené vers le genre de l’horreur ?

Patrick SENECAL : J’écris de l’horreur depuis que j’ai dix ans. En fait, ce sont les livres de Jean Ray et Stephen King qui m’ont donné cette envie. On ne se pose pas de grandes questions à cet âge, j’avais juste envie d’écrire les histoires que j’aimais lire. Pour moi, l’horreur était une bonne façon d’accrocher le lecteur, de le manipuler, de jouer avec lui. J’ai écrit une dizaine de romans non-publiés entre 10 et 26 ans : des romans où je faisais mes classes, où je me cherchais un style à moi. Puis, prenant mon courage à deux mains, j’ai envoyé un premier manuscrit chez un édtieur à 27 ans, 5150 Rue des Ormes, qui a été accepté.

Ceci dit, je ne me considère pas comme un romancier d’horreur. L’horreur est un moyen de parler de la noirceur humaine. Il est vrai que mes premiers romans peuvent être associés à l’horreur, mais je crois que mes derniers (Le Vide, Hell.com et Contre Dieu) sont plus des romans noirs que des romans d’horreur. Je suis d’ailleurs dans une période de ma vie où j’ai envie d’essayer différentes choses. J’ai donc commencé une série, Malphas, qui est du fantastico-humoristique!

Vous êtes souvent présenté comme le « Stephen King québécois». Que vous inspire cette comparaison ?

Patrick SENECAL

Au début, elle me plaisait beaucoup. Maintenant j’essaie de m’en détacher un peu car je considère que mes derniers romans n’ont plus grand-chose à voir avec King. Mais c’est une comparaison flatteuse, évidemment, surtout qu’il m’a tellement inspiré quand j’étais jeune. Aujourd’hui, au Québec, on fait moins cette comparaison, ce qui signifie sans doute que j’ai enfin mon style…

Existe-t-il des conditions spécifiques qui vous permettent d’écrire, de trouver l’inspiration ? Une « mise en situation » particulière est-elle nécessaire, ou … la force de votre volonté suffit-elle ?

P. S : Il n’y a qu’un moyen pour moi: se « botter le cul » et se mettre au boulot! Certes, j’aime bien écrire avec de la musique, dans mon bureau ou dans un café, le matin de préférence et parfois l’après-midi si la journée va bien, mais je ne suis pas un ritualiste. Il faut s’obliger à s’assoir devant son ordinateur et… écrire, tout simplement. Il n’y a pas de recette miracle.

Si vous deviez utiliser trois adjectifs pour qualifier votre style, lesquels choisiriez-vous ?

P. S : Noir, ludique et efficace. Noir pour des raisons évidentes. Ludique, parce qu’au bout du compte, ma première intention est de raconter une bonne histoire. Efficace, parce que je m’efforce d’écrire des phrases qu’on ne peut plus arrêter de lire, plutôt que d’écrire des phrases si bien tournées qu’on a envie de les relire et de les souligner. J’adore l’écriture de Victor Hugo et de Romain Gary, mais je ne suis pas convaincu qu’elles seraient très efficaces dans un thriller…

Ce style puise-t-il son inspiration chez certains grands écrivains ? Avez-vous des « maîtres » en la matière?

P. S : Il est certain que des auteurs comme Jean Ray, Stephen King, Lovecraft et Poe m’ont inspiré. Le roman L’Exorciste, à l’époque, m’avait ébranlé, de même que Le Parrain de Puzo. Aujourd’hui, j’aime beaucoup James Ellroy et Dennis Lehane. Mais mes écrivains préférés ne sont pas nécessairement des romanciers de genre: j’admire Zola, Romain Gary, Camus, Dostoïevski… J’ose croire, en toute modestie, que ces derniers m’influencent un peu, font de moi un meilleur écrivain, même si je sais très bien que ce que je fais n’a rien à voir avec leur œuvre et que je ne leur arriverai jamais à la cheville…

Vos romans comportent tous une tonalité fantastique voire d’horreur, mais commencent toujours par installer le lecteur dans une situation très réaliste, l’effet d’ « irrationalité » ne surgissant que plus tard, voire tout à la fin. Est-ce là une recette incontournable ?

P. S : Je pense que oui. Le fantastique ou l’horreur ne sont efficaces que s’ils viennent briser un équilibre. Sinon, on fait du conte ou de la fantasy. Dans Aliss, par exemple, tout le monde trouve Wonderland normal, sauf la narratrice. C’est à travers son regard rationnel que nous réalisons à quel point ce monde est déjanté. Tous mes livres parlent de personnages qui se retrouvent en position de déséquilibre. C’est le meilleur moyen de parler de la noirceur humaine: on croit qu’on est normal et civilisé, et tout à coup se passe quelque chose qui vient éveiller en nous notre monstre intérieur.

Mais justement, le monde réel, celui qui nous entoure, et l’actualité, participent-ils à votre inspiration ? Ou essayez-vous au contraire de vous en détacher pour écrire ?

P. S : Je ne m’inspire pas d’événements précis des faits divers, mais c’est évident que la réalité m’inspire, un écrivain qui prétend le contraire est soit menteur, soit inconscient. En fait, peu importe ce qu’on écrit, on parle toujours, toujours de notre vision de la réalité, même dans un roman mettant en vedette des monstres à trois têtes!

Il existe une certaine permanence dans la tonalité générale de vos romans. Envisagez-vous d’évoluer, dans la suite de votre carrière, vers un tout autre registre ?

P. S : Comme mentionné plus haut, je suis en train d’essayer de nouvelles choses, pour éviter le confort de la création. Ma nouvelle série Malphas est très humoristique (même si on y meurt et on y saigne beaucoup!), je suis en train de terminer un roman qui ne contient aucun mort et aucune goutte de sang, une sorte de conte philosophique humoristique. Oui, j’essaie autre chose, mais je n’ai pas de plan précis, j’écris les idées qui me visitent, tout simplement. Une chose est sûre: la simple réalité du quotidien n’est pas un genre qui m’attire comme écrivain.

Plusieurs de vos romans ont été adaptés au cinéma. Avez-vous donné votre accord sans hésiter ? Avec quelle proximité avez-vous suivi la réalisation des films ? Enfin, quoique le film Sur le seuil reste proche du roman, l’adaptation cinématographique des Sept jours du Talion diffère assez nettement du livre:  une adaptation, si elle cherche à copier de façon trop fidèle l’œuvre source, est-elle davantage susceptible d’être un échec ?

P. S. J’ai écrit les trois scénarios de mes adaptations et j’ai travaillé avec des réalisateurs qui me demandaient mon avis. Mais évidemment, cela demeure leurs films donc leur vision. Je suis content des résultats, sauf peut-être pour Sur le seuil, qui n’est pas mauvais mais qui montre clairement mon manque d’expérience comme scénariste à cette époque. Une bonne adaptation ne tient pas à la fidélité des scènes du livre ou des dialogues, mais à la fidélité de l’ambiance et des intentions du livre. Effectivement, tenir mordicus à reproduire exactement les scènes du livre dans le film peut être une mauvaise idée car certaines choses  fonctionnent dans un livre et pas dans un film. L’important, c’est de trouver une idée qui signifie la même chose. Le plus difficile est de trouver des moyens visuels et concrets pour montrer l’intériorité des personnages, cette intériorité qui est le propre du roman.

Est-ce un handicap d’être un écrivain québécois de langue française, qui ne bénéficie que d’un marché restreint au Québec, au milieu d’un vaste marché anglophone et parfois loin d’un marché francophone européen difficile à conquérir ?

P. S : J’imagine que oui. J’aimerais bien avoir une carrière européenne, évidemment. Mais en même temps, il y a tant d’écrivains en France que si j’étais français, je passerais peut-être plus inaperçu. C’est peut-être parce que je suis au Québec que je suis très connu chez moi. Je ne sais pas. Je ne pense pas trop à ça. Je suis un des rares écrivains à pouvoir très bien vivre de sa plume au Québec, c’est déjà énorme.

La description du monde de l’édition comme d’une « jungle » est-elle alors particulièrement vérifiée au Québec ? Percer, puis survivre, cela est-il devenu de plus en plus difficile ?

P. S : Je crois que c’est pareil partout. Publier n’est pas si difficile, vous savez, le nombre de mauvais livres en est la preuve. Mais vivre de sa plume, ça, c’est rare, ici comme chez vous. On n’arrête pas de me dire que les auteurs d’horreur américains sont des vedettes internationales, mais c’est faux. Quand on dit ça, on songe à King, à Simmons, à Koontz, mais pour chacune de ces stars, combien d’écrivains inconnus américains crèvent de faim aux États-Unis et ne sont pas traduits? Des centaines! On ne connaît que les stars. Je pense donc que c’est pareil partout. Et, comme je l’ai dit plus haut, je crois avoir plus de chance d’être très connu chez moi en étant québécois. Si j’étais américain, je serais soit milliardaire… soit totalement inconnu.

Entretien préparé et réalisé par

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2012/07/31/entretien-avec-patrick-senecal/ © Bulles de Savoir

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