Quelle Francophonie pour demain ? Entretien avec les « Jeunes Francophones en Action »

Manon Loison est vice-présidente de l’association JFaction (Jeunes Francophones en Action) réseau d’échange entre jeunes francophones ayant pour mission de promouvoir la diversité culturelle et linguistique aussi bien que la démocratie et les droits de l’homme : http://www.jfaction.org/

Pouvez-vous, pour nos lecteurs, revenir sur ce qui, dans les origines et les objectifs de votre association, en fait la spécificité ?

L’association des Jeunes Francophones en Action (JFA) est une émanation, ou plutôt devrais-je dire une continuité, du Parlement francophone des jeunes qui s’est tenu à Paris en Juillet 2009. Suite à diverses sélections ou concours, plusieurs jeunes d’une cinquantaine de pays, tous francophones, se sont retrouvés pour échanger sur divers sujets et faire des propositions. Cette expérience était bien nouvelle pour moi et je ne m’attendais pas à un tel engouement. Rencontrer des jeunes venant de Roumanie, du Burkina, du Canada, d’Haïti, de Madagascar et avoir ce luxe insensé de communiquer avec eux sans aucune entrave au niveau de la langue a été une révélation. Nourris de ces échanges, de cette diversité, nous avons décidé, avec une dizaine de jeunes, de poursuivre l’aventure et de créer notre propre association avec comme objectif premier de monter un réseau de jeunes francophones. En effet, sans renier le Parlement francophone des Jeunes, nous avons décidé de nous ouvrir à tout jeune francophone activiste et volontaire dans son pays qui essaie de promouvoir au mieux les valeurs qui nous ont réunies, à savoir la promotion de la diversité linguistique et culturelle, la défense des droits de l’homme ainsi que la préservation de la démocratie. En vérité, les choses sont très simples, nous nous sommes alignés sur les Objectifs du millénaire de l’ONU, objectifs à visée internationaliste et humaniste.  Ce qu’il faut bien comprendre ici, c’est que nous considérions le français comme un outil, et non comme une finalité, nous permettant simplement de nous exprimer afin de discuter et d’échanger sur des sujets et des valeurs qui nous rassemblent.

Dans une tribune du Point parue le 8 juillet 2010 et intitulée « Français, pour exister, parlez English ! », le sociologue Frédéric Martel faisait l’apologie du « franglais » et en appelait à « rejeter cette Francophonie poussiéreuse et ringarde qu’on veut nous imposer ». Qu’auriez-vous à répondre à Frédéric Martel et à l’idée selon laquelle la défense de la Francophonie est déjà un combat d’un autre temps, vestige d’un chauvinisme nauséabond ?

M. Martel a, dans sa tribune, prononcé également cette phrase : « Oui à l’impérialisme cool de l’anglais ». A quoi je réponds, à la différence certaine de M. Claude Hagège, je ne suis pas en guerre, nous ne sommes pas en guerre. Défendre aujourd’hui la langue française, ce n’est pas fatalement signe de repli sur soi ou de promotion outrageuse d’une Francophonie néo colonialiste. Malheureusement, en tant que Française, je suis aux regrets de vous dire que peu d’intellectuels français partagent ce point de vue. La Francophonie vue dans notre pays, c’est soit une certaine nostalgie malsaine de la Françafrique, soit une dénonciation bien-pensante et boboïsante de la langue française. Il n’y a pas d’entre deux. Parler de Francophonie en France c’est être arriéré parce qu’au mieux ça ne sert à rien, au pire parce que vous êtes un vieux réac ! Mais il faut se réveiller, la Francophonie n’est pas la France ! Aux JFA, je suis la seule Française parmi les adhérents et non contente de partager ma langue, j’ai surtout le grand privilège de discuter et d’échanger avec des jeunes venant des cinq continents qui me racontent, qui me chantent leurs cultures souvent en français et puis tour à tour une phrase en bambara , trois mots en arabe, quatre en vietnamien. La Francophonie c’est une communauté de partage, c’est une voie parmi tant d’autres permettant de lutter contre l’unilatéralisme, c’est la défense des langues régionales, c’est le garde-fou contre la mondialisation qui pressurise les cultures les plus fragiles ! Encore une fois, notre mot d’ordre aux JFA est simple : le français comme outil et non comme finalité. La règle est simple : on ne veut pas que tout le monde parle parfaitement le français et uniquement le français, on souhaite, au contraire, que tout le monde parle le plus de langues possibles mais ait le droit et la possibilité de conserver une langue internationale, certes issue souvent de la colonisation (on ne va pas refaire l’histoire), utile et témoin de l’histoire de plus de 57 pays aujourd’hui. L’anglais oui, l’allemand oui, le français oui, le swahili oui, le portugais oui…Écoutez les paroles sages de M. Adama Samassékou que j’ai eu la chance de rencontrer au sommet de la langue française à Québec en Juillet dernier. Il lutte pour la préservation des langues africaines, pour que les petits Maliens et autres aient la possibilité de parler et de connaitre leurs dialectes. Mais le fait-il contre la langue française ? Certainement pas. Lui-même reconnait que cette langue est une chance, un avantage compétitif dans ce monde au même titre que l’anglais, ni plus, ni moins. Parler le français, c’est aussi faire appel à la littérature en français et se souvenir des paroles et des écrits de Léopold Senghor, d’Aimé Césaire ou plus récemment de Yasmina Traboulsi, Gaëtan Soucy ou Véronique Tajdo. C’est une fenêtre sur les mondes, les cultures, les diversités. Ce discours pourrait être sans fin mais la conclusion en vérité est simple. Nous ne luttons pas contre l’anglais, qu’il est important de parler, mais nous luttons pour une grande diversité linguistique en amont de laquelle le français occupe une place importante.

On comprend donc que votre vision de la Francophonie moderne ne se réduit pas à un simple impératif de défense de la langue française. En quoi le cadre des pays francophones constitue-t-il dès lors un cadre pertinent pour aborder des problématiques qui le dépassent apparemment largement puisqu’indépendantes de la question de la langue (démocratie, citoyenneté, Droits de l’homme…) ?

La Francophonie est le fruit de penseurs qui ont vécu la colonisation. La Francophonie est donc quelque part, même si cela peut être considéré comme controversé, une troisième voie. Riche de son histoire et sa diversité, la francophonie a un vrai rôle à jouer et une vraie pertinence à parler quand il s’agit d’aborder des questions aussi complexes et internationalistes que la démocratie, les droits de l’homme… Pourquoi ? Parce que l’espace francophone réunit des cultures tellement différentes qu’elles pourraient être, sans cette langue en partage, étrangères et donc méfiantes les unes vis-à-vis des autres. La Francophonie permet de mettre en  lien des gens qui n’ont pas les mêmes références, les mêmes religions mais qui grâce à la langue ont la possibilité d’échanger, de se comprendre même s’ils ne sont pas d’accord. Prenons le cas des droits de l’homme. Je vous ai dit tout à l’heure qu’en juillet 2011 nous avons fait avec les JFA une formation sur les droits de l’homme avec plus de 35 participants issus de 20 pays francophones ou francophiles. A la fin de la semaine, alors qu’en tant qu’organisateurs nous avions hésité depuis le début, nous avons décidé de faire une grande table ronde sur les questions de sexualité et les droits y afférant. Tous en cercle, chacun a noté sur un bout de papier deux ou trois questions ou idées. Ces papiers ont été mis dans un sac et les deux modérateurs ont pioché dedans, posant à l’assemblée la première question. Chacun devait, dans le respect de la parole de l’autre, réagir sur ce sujet, donner sa manière de voir les choses. Rétrospectivement j’ai été très surprise, car j’avais vraiment peur que ça dérape, mais tous les sujets ont été abordés et les choses se sont faites dans le calme. Ainsi nous avons parlé homosexualité, mariage, adoption, virginité, couple mixte, maladie, infidélité… Du fait des différentes cultures et religions, des points de vues très différents ont été exprimés, des désaccords sont apparus mais chacun a pu entendre les points de vues de l’autre et le soir nous avons tous fait la fête comme jamais. Comme le disait Camus, « l’étranger c’est celui que je ne connais pas ». Grâce à ces échanges nous avons tous appris à nous connaître dans nos différences et donc à les respecter, c’est un premier pas dans l’apprentissage des droits de l’homme et le point de convergence permettant un tel échange, parmi tant de différences, ce fut ni plus ni moins que le français.

 Il y a quelques semaines, au Forum mondial de la langue française qui se tenait à Québec, Abdou Diouf, Secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), affirmait : « Nous sommes des indignés linguistiques ». Que faut-il entendre par cette expression ?

Abdou Diouf, Secrétaire général de l’OIF

La diversité linguistique va de pair, pour nous, avec la diversité culturelle, composante essentielle pour offrir à la mondialisation d’aujourd’hui un visage humain et progressiste. Or, et je me réfère surtout aux langues africaines, beaucoup aujourd’hui sont en danger, piétinées par un appel permanent à l’uniformisme. Pourtant, la langue est la base de la culture, la base donc de son identité, de l’endroit d’où l’on vient. C’est pour cela qu’Abdou Diouf a dit que nous étions des « indignés linguistiques ». Nous sommes indignés par la norme qui nous est imposée. L’anglais est important mais ce n’est pas la seule langue au monde et ce n’est surtout pas la langue qui exprime ou qui magnifie les spécificités et particularités de ma culture. Se battre pour sa culture, c’est aussi se battre pour sa langue et surtout affirmer haut et fort que l’on n’acceptera plus d’être ignorés. Utiliser cette expression, c’est aussi expliquer qu’une révolution est en marche, une révolution identitaire mais positive et surtout pacifiste, manière de rappeler que rien ne peut être obtenu dans la violence.

Votre pratique du terrain vous permet-elle de dire que la diversité linguistique est réellement menacée aujourd’hui ? Les discours diabolisant « l’impérialisme anglo-saxon » sont-ils justifiés ?

Je crois que mes explications ci-dessus vous offrent déjà un début de réponse, mais je vais essayer de la développer en deux temps. Premièrement, je vous confirme que la diversité linguistique est réellement menacée car beaucoup de personnes n’ont plus la possibilité de parler leurs dialectes et donc régulièrement des langues meurent. C’est un vrai problème car cela signifie que des cultures disparaissent, nous perdons donc les traces de notre passé. Deuxièmement, je vous redis que nous ne nous considérons pas en guerre et je hais ce discours diabolisant «l’impérialisme anglo-saxon ». Je n’ai rien contre l’anglais et ce n’est pas le positionnement des JFA. L’anglais est aujourd’hui de fait une langue internationale et il est important de la maîtriser. En revanche, nous disons aussi qu’il est important de conserver et de valoriser les autres langues. Je trouve positif que des plaquettes institutionnelles dans les grandes organisations internationales soient traduites en plusieurs langues, je suis heureuse que pour les derniers JO à Londres le français ait conservé sa place de langue officielle à côté de l’anglais, j’aimerais que les langues étrangères soient davantage utilisées dans les médias en systématisant par exemple les versions originales avec du sous titrage…. Pas d’impérialisme, pas de guerre ? simplement une fâcheuse tendance à se voiler la face et à refuser de reconnaître que la mondialisation, ça devrait être avant tout l’éloge de la diversité… Il y a du progrès mais nous en sommes encore loin, c’est pour cela que les JFA, comme tant d’autres, travaillent.

La société civile, à travers de nombreuses associations, semble parfois davantage mobilisée que les pouvoirs publics sur ces questions, en tout cas en France. Ces derniers considèrent-ils la Francophonie comme une priorité ? Quelle orientation souhaitent-ils lui donner, et à travers quelles actions ? Pensez-vous que davantage de volontarisme politique soit aujourd’hui nécessaire ?

Plusieurs associations francophones françaises existent : l’Avenir de la langue française, l’Alliance Champlain (Nouméa), l’Association Francophonie d’avenir, le Collectif unitaire républicain de résistance, l’initiative et l’émancipation linguistique (COURRIEL), le français en partage… mais nous n’avons pas de lien avec car, premièrement, nous n’en avons jamais eu l’occasion et deuxièmement car il s’agit plus de la défense de la langue française qu’autre chose. Aux JFA nous sommes vraiment dans un positionnement beaucoup plus large . Au niveau des organisations de jeunesse francophones, je dois vous dire que personnellement je n’en connais pas en France. En revanche, les JFA travaillent avec des associations issues de pays francophones, je pense notamment au cercle des étudiants francophones de Skopje en Macédoine, et bien entendu les jeunes issus des parlements nationaux de jeunesse. Notre priorité est similaire et globalement toujours la même : promouvoir la diversité linguistique et culturelle, même si je dois l’avouer, il y a dans les autres pays francophones un vrai amour de langue française que je ne soupçonnais pas et qui me fait bien entendu toujours plaisir.

Par ailleurs il est évident que pour progresser la Francophonie a besoin de volontarisme politique. François Hollande, Président de la République française, avait d’ailleurs pendant sa campagne, affiché clairement ses objectifs : engagement 58 : « Je romprai avec la Françafrique […], je relancerai la Francophonie ». Ce sont des mots forts, qui font du bien et donnent espoir. La France a bien entendu une place importante à jouer dans la Francophonie, une place nouvelle, une place positive. J’espère que ces engagements seront tenus, en tout cas les JFA œuvrent pour cela. De même les dirigeants africains doivent se saisir à nouveau de cette question et laisser leur jeunesse s’exprimer, ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas. En définitive pour les JFA, « la Francophonie sera subversive et imaginative ou ne sera pas ! ». Nous espérons donc que ces quelques mots de Boutros Boutros-Ghali, prononcés  en 1995 au VIe sommet de la Francophonie, seront notre réalité pour la Francophonie de demain.

Entretien réalisé par 

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2012/08/30/quelle-francophonie-pour-demain-entretien-avec-les-jeunes-francophones-en-action/ © Bulles de Savoir

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