De la liberté (John Stuart Mill)

Ouvrage de référence : De la liberté, John Stuart MILL, 1859, folio/essai, 242 p

« Le grand principe vers lequel chaque argument exposé dans ces pages converge directement est l’importance absolue et essentielle du développement humain dans sa plus riche diversité ».

(Wilhem von Humboldt)

Éléments de biographie

Écrivain aux multiples visages, tantôt économiste, tantôt philosophe, tantôt moraliste ou même logicien, John Stuart Mill (1806-1873) est l’auteur d’une œuvre monumentale allant de l’Essai sur Tocqueville et la société américaine (1840) à l’Utilité de la religion (1874) en passant par ses Principes d’économie politique (1848), son célèbre De l’assujettissement des femmes (1869) et, ouvrage qui nous préoccupera ici, De la liberté (1859).

Néanmoins, son nom reste surtout et avant tout, en France, attaché à celui d’une doctrine éthique, l’utilitarisme, à laquelle il consacra un essai en 1861. Sans doute cette simplification extrême, due en grande partie à « l’insondable ignorance » (P. Bouretz) dont il fait l’objet dans l’Hexagone, elle-même imputable à « un oubli » (P. Bouretz), puisque les écrits de Mill étaient connus et commentés par les philosophes, psychologues, économistes, sociologues et politologues français au moins jusque dans les années 1920, explique-t-elle la place mineure que ce dernier occupe chez nous, laquelle contraste fortement avec celle qui est la sienne dans le monde anglo-saxon, en particulier outre-Manche où « il fait figure d’auteur canonique que tout étudiant en sciences sociales ou humaines a rencontré, lu et discuté, l’équivalent français -si l’on pouvait imaginer un tel hybride- d’un Rousseau ajouté à un Durkheim. » (P. Bouretz)

Genèse d’un texte-manifeste

D’une rare densité, De la liberté, en gestation depuis 1854, est, aux dires de l’auteur, le « meilleur de ses écrits ». Les travaux de Coleridge et de Wilhelm von Humboldt ou encore, mais plus indirectement, de Hegel, ont grandement influencé Mill dans sa rédaction. De même que sa défunte épouse et amie Harriet Taylor Mill, à qui il dédie la présente œuvre, allant jusqu’à lui reconnaître une double paternité (« Comme tout ce que j’ai écrit depuis de nombreuses années, il lui appartient autant qu’à moi… »). Gratitude qu’il éprouvera de nouveau, et qu’il exprimera en des termes émouvants, dans un célèbre passage de ses Mémoires où il relate leur étroite complicité intellectuelle.

Toutefois, c’est un événement historique, la Terreur française, qui fut la principale source d’inspiration de Mill. Elle lui révèle en effet l’incapacité de la démocratie moderne à atteindre l’idéal de gouvernement du peuple par lui-même pour, au contraire, conduire à l’oppression du peuple par lui-même : « Il est possible que les « gens du peuple » soient tentés d’opprimer une partie des leurs ; aussi est-ce un abus de pouvoir dont il faut se prémunir au même titre qu’un autre. »

Limiter le pouvoir du gouvernement sur les individus

La solution avancée par Mill au chapitre premier, qui fait office d’introduction, est alors de tracer avec précision une « limite à l’ingérence légitime de l’opinion collective dans l’indépendance individuelle », de nommer avec exactitude un « juste milieu entre indépendance individuelle et contrôle social ». Plus généralement, ce premier temps est l’occasion pour Mill de mentionner brièvement certaines idées -la démocratie comme « tyrannie de la majorité », le conformisme, la liberté de culte et celle de conscience ou de pensée, mais encore la non-nuisance à autrui- qu’il développera en détail dans les chapitres suivants et qui, bien évidemment, sont liées à sa thèse. Cette dernière participe justement de la conviction de Mill pour qui la liberté est un des principaux ingrédients du bonheur humain. C’est ce qu’il s’efforce de montrer dans les chapitres II et III, respectivement intitulés « De la liberté de pensée et de discussion » et « De l’individualité comme l’un des éléments du bien être ».

En ce que nous sommes des êtres grevés de finitude, autrement dit imparfaits, il importe, selon Mill, « de laisser les hommes libres de former leurs opinions et de les exprimer sans réserve ». Les en priver revient justement à les déposséder de leur « humanité », comprenons d’une faculté, d’un droit propre au genre humain, et à lui seul, et par lequel ils peuvent se réaliser en tant qu’hommes. Aussi, souligne Mill dans cette seconde partie, c’est par la multiplicité, la confrontation des courants de pensée, favorisées notamment par les débats, qu’il nous est possible d’affiner notre connaissance d’un sujet et, a fortiori, atteindre la vérité. Pourtant, poursuit-il, « bien que chacun se sache faillible, peu sont ceux qui jugent nécessaire de se prémunir contre cette faillibilité, ou d’admettre qu’une opinion dont ils se sentent très sûrs puisse être un exemple de cette erreur ». En d’autres termes, notre opiniâtreté tend non seulement à nous aveugler, mais nous empêche, en outre, de nous ouvrir aux autres, d’entendre ce qu’ils ont à nous dire, alors même que rien ne nous garantit de l’absolue justesse de l’idée que nous défendons : « Lorsqu’on trouve des gens qui ne partagent point l’apparente unanimité du monde sur un sujet, il est toujours probable -même si le monde est dans le vrai- que ces dissidents ont quelque chose de personnel à dire qui mérite d’être entendu, et que la vérité perdrait quelque chose à leur silence. » Mill rappelle alors que la majorité n’a eu de cesse, au cours de l’Histoire, de se montrer intolérante à l’égard des formes de pensée différentes de la sienne, notamment en persécutant leurs auteurs. Pour étayer son propos, il consacre un limpide passage sur la mise à mort de Socrate, « homme probablement le plus digne de mérite de ses contemporains et de l’humanité » à ses yeux, pourtant accusé de corrompre la jeunesse. Finalement, c’est au nom du bien-être intellectuel de l’humanité, condition de son bien-être général, que Mill réfute les arguments avancés par les adversaires de la liberté pour justifier la pratique de la censure et l’incitation à l’autocensure.

Son raisonnement s’étend à la liberté d’action, analysée au chapitre III. En l’espèce, Mill reconnaît à chacun la possibilité d’adopter le mode de vie qui lui semble le plus approprié avec ses aspirations, sous réserve de ne pas empêcher autrui d’en faire autant. Par conséquent, toute compatibilité entre mes envies et celles des êtres qui m’entourent n’est rendue possible que par le principe de non-nuisance à autrui. D’où, en cas de violation de cet impératif, le droit, davantage l’obligation pour l’État d’intervenir dans ma sphère privée pour défendre la ou les parties lésées par mes agissements : « La seule raison légitime que puisse avoir une communauté pour user de la force contre un de ses membres est de l’empêcher de nuire aux autres. (…) Son propre bien, physique ou moral, n’est pas une justification suffisante. [..] Sur lui-même, sur son propre corps et son propre esprit, l’individu est souverain » De même que la liberté de pensée, celle du choix de vie doit dissuader les individus de rentrer dans un moule, synonyme pour Mill de médiocrité, pour, à la place, les encourager à faire pleinement preuve d’excentricité, révélatrice, elle, de la vitalité, du génie d’une société, d’une époque : « Aujourd’hui, le simple exemple de non-conformité, le simple refus de plier le genou devant la coutume est en soi un vrai service. Justement parce que la tyrannie de l’opinion est telle qu’elle fait de l’excentricité une honte, il est souhaitable, pour ouvrir une brèche dans cette tyrannie, que les gens soient excentriques. L’excentricité et la force de caractère vont toujours de paire, et le niveau d’excentricité d’une société se mesure en général à son niveau de vigueur intellectuelle et de courage moral. Que si peu de gens osent maintenant être excentriques, voilà qui révèle le principal danger de notre époque. (…) Il n’y a pas que les gens dotés d’un esprit supérieur qui puissent prétendre à mener la vie qui leur plaît. Il n’y a pas de raison pour que toute l’existence humaine doive se construire sur un modèle unique ou sur un petit nombre de modèles. Il faut avoir une dose suffisante de sens commun et d’expérience pour tracer le plan de sa vie le meilleur, non pas parce qu’il est le meilleur en soi, mais parce qu’il est personnel. Les êtres humains ne sont pas des moutons. » Cela ne signifie nullement que nous ne devons pas tenir compte des conseils qui nous sont prodigués par notre entourage, de leurs avertissements ou profiter des acquis de l’expérience humaine. Simplement, nous devons prendre nos distances par rapport à eux.

Après avoir montré les dangers qu’il y a à étouffer tout développement de l’individualité, Mill s’attaque, au chapitre IV, à la question fondamentale de l’ouvrage : celle relative aux limites de l’autorité de la société sur ses membres. Mill critique ici l’attitude paternaliste et perfectionniste de l’État à l’égard des choix de vie des individus alors même qu’ « ils sont ceux que leur bien-être préoccupent le plus ». Ainsi, il est très probable que, généralement, lorsque ces derniers consentent à un mode de vie plus qu’à un autre, cela soit le produit d’une décision mûrement réfléchie. Que faire alors si leur conduite nous répugne mais qu’il nous est proscrit d’intervenir dans leur sphère privée pour sinon la modifier, du moins la contrôler ? Mill répond que, d’une part, « nous pouvons exprimer notre aversion et nous tenir à distance d’une personne ou d’une chose qui nous déplaît; mais que cela ne nous incite pas à lui rendre la vie plus difficile », d’autre part, « au lieu de vouloir la punir, il faut plutôt s’efforcer d’alléger sa punition en lui montrant comment éviter ou guérir les maux auxquels sa conduite l’expose ». Et d’ajouter : « Cette personne sera pour nous un objet de pitié, voire d’aversion, mais non de courroux ou de ressentiment ; nous ne devons pas la traiter en ennemi de la société : le pire que nous puissions nous estimer en droit de faire, c’est de l’abandonner à elle-même si nous ne voulons pas intervenir avec bienveillance en montrant l’intérêt pour sa personne. » Bien évidemment, cette compassion cesse quand la personne nuit à autrui : « la société a alors l’obligation, en tant que protectrice de tous ses membres, d’user de représailles contre elle, de lui infliger un châtiment suffisamment sévère, dans l’intention expresse de punir. »

Dans une cinquième et dernière partie, Mill récapitule les deux maximes qui constituent toute la doctrine de son essai, à savoir que l’individu n’a aucun compte à rendre à la société du moment que ses actions n’engagent et n’affectent que sa seule personne, mais qu’il est, en revanche, responsable et peut se voir infliger une sanction par le corps social au cas où ses actions causeraient du tort à autrui. Comme son titre l’indique (« Applications »), ce chapitre V est justement l’occasion pour Mill d’appliquer le principe de non-nuisance à des cas concrets de problématiques morales, sociales, politiques et économiques : « vente des toxiques », question de la police préventive, de l’alcoolisme, de l’éducation, du sexe, des « maisons de jeu », et même -déjà- de la laïcité.

En guise de conclusion, Mill explique qu’ « (…) un État qui rapetisse les hommes pour en faire des instruments dociles entre ses mains, même en vue de bienfaits, un tel État s’apercevra qu’avec des petits hommes, rien de grand ne saurait s’accomplir, et que la perfection de la machine à laquelle il a tout sacrifié n’aboutit finalement à rien, faute de cette puissance vitale qu’il lui a plu de proscrire pour faciliter le jeu de la machine. »

Forces et faiblesses du livre

En reconnaissant un domaine réservé à l’individu sur lequel tout empiètement de l’action législative est illégitime -à moins, cela va de soi, que cet individu, nuise à autrui-, toute l’intelligence de Mill fut de consacrer, pour paraphraser Hannah Arendt, des « droits pré-politiques qu’aucun gouvernement, aucun pouvoir politique n’a le droit de modifier ou de violer » (Essai sur la révolution, Gallimard, 1967, p. 85). Pour le reformuler encore d’une autre manière, Mill rappelle que la liberté, de pensée comme d’action, est un droit subjectif, c’est-à-dire un droit revenant à tout homme dans sa qualité d’ « être humain », qui, si elle a une valeur positive, car établie par le droit objectif, à savoir un corps de normes régissant les rapports entre individus ou entre groupes, n’en a pas moins, en ce qu’elle est précisément un droit auquel chacun peut prétendre en tant qu’homme, une valeur supérieure et historiquement antérieure au droit positif.

Au XXe siècle, une partie de l’héritage de Mill se retrouve chez un auteur comme Ronald Dworkin. En effet, en demandant de Prendre les droits au sérieux, Dworkin soutient que nous avons « des droits contre l’Etat » (Taking Rights Seriously, Harvard University Press, 1977, p. 147), un espace d’autonomie contre toute ingérence de la société et du pouvoir. Davantage : Dworkin admet que les individus ont aussi « droit à un respect et une considération égale dans le cadre des institutions politiques » (p. 182). Allant jusqu’au bout de sa logique, il écrit que « l’indépendance d’un individu n’est pas seulement menacée par un processus politique qui lui refuse une voix égale, mais aussi par des décisions politiques qui lui dénient un égal respect » (p. 263).

Plus de 150 ans après sa parution, De la liberté mérite d’être (re)lue, tant les atteintes au plus sacré et premier des droits de l’homme sont criantes dans nos sociétés : négation de la vie privée, censure de la liberté d’expression, ère de la massification et du conformisme sont des exemples parmi tant d’autres.

L’ouvrage de Mill souffre toutefois d’un défaut majeur, que l’on retrouve aujourd’hui encore chez les néolibéraux moraux. Il s’agit du principe de non-nuisance à autrui qui, selon moi, ne saurait valider que nous puissions nous adonner à n’importe quelle pratique, pourvu que nous ne lésions aucune des personnes gravitant autour de nous. Pareille conduite de vie n’est envisageable qu’à la condition, comme le fait le néolibéralisme moral, de disqualifier la perspective qu’il pût y avoir des devoirs envers soi-même, donc une pertinence du rapport à soi. C’est la raison pour laquelle, ces mêmes néolibéraux moraux, tel Ruwen Ogien, partisan d’une « éthique minimale » visant à restreindre au maximum ce que Mill nommait la « police morale », prônent la légalisation des pratiques comme la prostitution volontaire ou la pornographie, dès lors qu’elles sont le résultat d’un consentement prenant la forme d’un contrat signé de manière non-coercitive dans le second cas. Cela suffit-il à faire que l’opération ne nuise pas à autrui ? Le néo-libéralisme moral répond par l’affirmative. Or, comme le faisait très justement remarquer Alain Renaut, « Rien ne paraît en revanche moins évident si, à partir de la distinction entre individu et personne morale, on redonne sa cohérence et sa portée éthique à l’idée de devoirs envers soi-même. Sur cette base renouvelée, ce que le consentement se révèle exprimer, c’est tout au plus que les prestations rémunérées comprises dans le contrat apparaissent à l’actrice ne pas lui nuire en tant qu’individu, par exemple parce qu’elle ne se sent pas contrainte de s’identifier à l’image que ce rôle donne d’elle. En revanche, comment contester qu’un tort se trouve ainsi porté aux femmes en général, donc à chacune d’elles, et à leur image, y compris, indirectement, à l’image de l’actrice elle-même, non plus en tant qu’individu signataire du contrat, mais en tant que femme ? ». Ce raisonnement peut s’appliquer aux cas de prostitution volontaire : « Comment l’existence même de la prostitution volontaire et son affichage public, démultiplié à l’infini par l’utilisation d’Internet, ne créeraient-ils pas, au-delà des individus eux-mêmes, une nuisance ? En me tenant pour l’instant à la forme de nuisance la plus évidente : dans la mesure où l’offre ainsi affichée est très majoritairement féminine (il semble qu’environ 85% des personnes prostituées aujourd’hui, dans un pays comme la France, soient des femmes), les effets d’inégalisation dans les représentations collectives des deux sexes ou des deux genres qu’un tel affichage induit nuit aux femmes en général. On voit donc qu’à réduire la liberté à l’indépendance, à confondre l’individu et le sujet ou la personne, à ne pas comprendre que le rapport à soi est au cœur d’une éthique de la liberté, le néolibéralisme moral finit paradoxalement par affaiblir la portée même du principe auquel il tient pourtant le plus et dont il croit assurer la promotion: celui de la non-nuisance à autrui. »

Mais ces quelques limites, loin de nous dissuader de lire ou relire Mill, doivent au contraire rappeler que le propre des grands auteurs a toujours été de vouloir susciter le débat plutôt que de s’efforcer de le clore.

De la liberté (John Stuart Mill)

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2012/10/23/de-la-liberte-john-stuart-mill/ © Bulles de Savoir

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