Traces d’Antique à Beaubourg : Cy Twomby, Adel Abdessemed, Mircea Cantor

Le vice intime de l’antiquisant, c’est de voir ou au moins de chercher l’Antique partout, et de préférence là où on ne l’attendrait pas (c’est même à cela qu’on le reconnaît). Ainsi au Centre Georges Pompidou, trois artistes, dont deux en exposition temporaire, ont-ils retenu mon attention à ce titre.

Cy Twombly. L’artiste américain récemment disparu (1928-2011) avait entretenu un dialogue étroit avec l’Antiquité, qui a abouti à la consécration officielle de se voir confier la peinture monumentale du plafond de la salle des bronzes des Antiquités grecques, étrusques et romaines du Louvre – à vrai dire, selon mon goût, pour un résultat assez peu concluant, faisant pâle figure à côté du superbe plafond peint en 1953 par Georges Braque dans la salle Henri II attenante.

Cy Twombly, The Ceiling, Plafond de la Salle des Bronzes, Louvre, 2007-2009.

G. Braque, Les Oiseaux, Plafond de la Salle Henri II, Louvre, 1953.

 

Quoi qu’il en soit, la toile présentée à Pompidou, datée de 1962, est intitulée Achilles mourning the death of Patroclus, titre repris en écriture hâtive, mais barré, au centre de l’œuvre, sous une explosion sanglante, grumeleuse, qui rehausse un crayonnage furieux sur un fond laissé entièrement blanc.

Cy Twombly, Achilles mourning the death of Patroclus, 259 x 302 cm, 1962.

Sang, fureur, négation jusqu’à l’autodestruction – la toile dans son extrême simplicité formelle paraît vouloir ainsi fixer, comme un précipité chimique, la concentration tragique qui caractérise l’Iliade à partir de la mort de Patrocle, jusqu’à l’ultime résolution dans le huis clos de la tente du héros, lors de l’entretien nocturne entre Achille et Priam venu racheter le corps de son fils Hector – toute l’humanité qui se joue entre deux hommes seuls et en deuil, aux portes de la mort, sur un fond noir de nuit et de solitude.

Une démarche analogue de réduction à l’essentiel caractérise, du même artiste au même endroit (un peu plus loin sur la gauche), la sculpture de bronze Sans titre de 2005, qui rend hommage à la célébrissime Victoire de Samothrace trônant dans l’escalier Daru du Louvre.

Cy Twombly, Untitled, bronze, 2005.

Dépouillée de tout attribut humain, la statue de Twombly concentre en elle à la fois le mouvement de projection du corps de la Victoire, et celui, fendant, de la proue qui forme le socle de l’œuvre antique, pour devenir à la fois navire et arc tendu, pur élan de formes presque géométriques, instantanément figées dans le métal qui se substitue au marbre dans cette ultime version du travail de l’artiste – puisque, dixit le cartel, il y a eu une première version, de 1987, intitulée Victory, en bois et plâtre (je n’en ai malheureusement pas trouvé de reproduction).

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Adel Abdessemed, jeune artiste algérien à l’honneur en exposition temporaire (3/10/12 – 7/1/13), c’est un rapport à l’Antique moins immédiat, certes, mais fort original, que la plaquette de présentation du musée invite à découvrir – avant même de passer la porte, puisqu’il s’agit de la sculpture monumentale ornant le parvis, Coup de tête immortalisant le « coup de boule » de Zidane, hélas aujourd’hui au moins aussi célèbre de par le monde (sinon plus) que la Victoire de Samothrace.

Le rapprochement est suggéré, en effet, avec le petit bronze d’Andrea Pollaiolo (1441-1496), Hercule et Antée – figuration du combat entre le héros par excellence de la tradition classique, et le fils de la Terre qui reprenait toute sa vigueur au contact de sa mère : d’où la nécessité, pour Hercule, de soulever son adversaire afin de l’étouffer dans ses bras sans lui laisser toucher terre, littéralement.

A. Abdessemed, Coup de tête, bronze, 2012.

Andrea Pollaiolo, Hercule et Antée, bronze, Florence (Bargello).

Si l’on suit ce rapprochement, fort suggestif, qui rejoint l’Antique par le biais de la Renaissance, on peut être frappé, en effet, par la pertinence du rapport non seulement formel mais aussi de signification, à travers le rapport formel : on peut penser que la monstrueuse amplification de l’œuvre, passant d’une quasi-miniature (destinée à l’agrément intime d’un prince) à une statue colossale (posée sur la place à la vue du grand public), traduit la boursouflure médiatique, télévisuelle en particulier : celle-ci impose par le fait l’écrasante présence de l’image érigée en monument incontournable ; elle donne à l’événement de son choix la force d’attraction d’un aimant gigantesque où vient se coller presque mécaniquement le passant-spectateur, sans plus de réflexion devant une statue (pour s’y faire photographier) que devant un écran (se laissant hypnotiser) – nouvel Antée arraché, mais sans douleur, sans même la conscience des choses, à la source de sa vigueur (intellectuelle, spirituelle, affective, simplement humaine) par l’Hercule moderne qu’incarnerait bien le nouvel Héros – « joueur de foot », concentré hypertrophié de violence irréfléchie, d’autosatisfaction à la fois stupidement puérile et vulgairement millionnaire, et portant au rang d’image mythique moderne, si éloquente, la réduction de l’individuel à l’instinct et à la pulsion agressive.

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Mircea Cantor, intitulée Sic transit gloria mundi (rien que pour le titre, un latiniste qui se respecte ne pouvait pas laisser passer ça).

Une jeune femme asiatique, hiératique, silencieuse et sévère, en tunique « à l’antique », parcourt lentement l’intérieur d’un cercle de corps prosternés, vêtus d’habits grossiers, tête voilée pour les femmes, tendant tous la main comme en un geste immobile de mendicité, paume couverte d’un bandage ; à mesure de sa progression, la femme déroule un fil noir qu’elle fait se placer sur chacune des paumes tendues vers elle ; le cercle parcouru, elle enflamme ce fil, qui est en fait une mèche, et à mesure que la mèche se consume, l’incandescence passant d’une paume à l’autre, elle reprend sa marche circulaire et renouvelle son geste de dérouler la pelote d’étoupe dans les mains offertes, geste qui pourrait se prolonger indéfiniment, en un cercle éternel ; mais soudain la femme s’interrompt, sort légèrement du cercle, et, immobile, bras tendu devant elle, attend que l’incandescence de la mèche la rejoigne, jusqu’à l’ultime instant où elle lâche le fil. L’ensemble de la séquence est accompagné par le martèlement, d’abord lent, puis de plus en plus rapide, d’une simandre (instrument de percussion en bois utilisé pour l’appel à la prière, joué par un moine orthodoxe).

La première réussite de ce très beau film, à mon sens, c’est d’avoir maintenu tout du long un miracle d’équilibre et de grâce, alors que le principe de sa composition est l’accumulation des éléments symboliques, qui aurait pu aboutir, sans un tel talent, à un fatras lourdingue : c’est en particulier le cas de la juxtaposition / superposition des symboles religieux, empruntés à une constellation de civilisations et de croyances, pour donner à l’œuvre une dimension universelle : titre latin en référence à l’intronisation des papes ; figure féminine asiatique, mais vêtue en prêtresse ou déesse du paganisme classique, musique orthodoxe, silhouettes qui pourraient être musulmanes, etc. Et il me plaît à moi d’y voir l’Antique donner sens comme élément structurant, si l’on veut, puisque l’ensemble – parmi ses lectures possibles, qui se complètent sans s’exclure – a tous les traits d’une allégorie du destin « à l’ancienne / à l’Antique », sous la figure d’une Parque déroulant le fil de la vie, et dominant souverainement le cercle universel des mortels. Mais ce n’est pas une Parque qui coupe le fil, elle le consume et le fil est une moderne mèche d’explosif, emblème de toutes les violences guerrières de notre temps ; mèche qui rappelle la mèche de dynamite dont le même artiste a utilisé la combustion pour inscrire sur le mur d’entrée de l’exposition, en lettres noires qui furent donc, au sens propre, des lettres de feu, la devise de cette exposition Don’t Judge, Filter, Shoot, qui est aussi le titre d’une des autres œuvres présentées, monumentale composition de tamis troués de balles et de douilles de fusil, en or et en béton.

M. Cantor, Don’t Judge, Filter, Shoot, 2012.

Vidéo de l’inscription Don’t Judge, Filter, Shoot sur le site du Centre Pompidou :

http://www.centrepompidou.fr/cpv/ressource.action?param.id=FR_R-e95c53eb98a2b1c8bddb5a52ceb8eb9&param.idSource=FR_E dfece3ec7f7cb3986c4feb1e7d20b1&param.notReturn=notReturn

Traces d’Antique à Beaubourg : Cy Twomby, Adel Abdessemed, Mircea Cantor

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2012/11/05/traces-dantique-a-beaubourg-cy-twomby-adel-abdessemed-mircea-cantor/ © Bulles de Savoir

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