Lille ou l’utopie d’une culture populaire

Nouveau laboratoire d’art et de culture populaire depuis bientôt huit ans, – 2004, année zéro, celle de la promotion de la ville de Lille au rang de capitale européenne de la culture – Lille et sa métropole n’ont pas tari d’inventivité pour faire valoir leur modèle culturel. Depuis 2006, la mairie conceptualise et cultive ce modèle singulier au travers des rendez-vous thématiques et triennaux, dénommés Lille 3000, comme un clin d’oeil à sa position de métropole d’avant-garde. Positionnée de façon avantageuse à mi-chemin entre Bruxelles, Paris et Londres, Lille profite de cet atout géographique pour présenter un programme multi-culturel. Célébrant l’idée d’un grand rassemblement, elle se revendique plus comme ville culturelle européenne que française.

La direction de Lille 3000 a ainsi fait le pari plus qu’intéressant de mettre à l’affiche des artistes et des disciplines artistiques de tout horizon, des oeuvres hétéroclites de toute époque, réunies autour d’un thème commun. En 2007, Bombaysers de Lille explorait de façon large la culture Indienne, en 2009, Europe XXL mettait en avant l’Europe de l’Est, ouvrant les frontières de cette Europe jusqu’à la Russie et la Turquie, alors que dix pays Est-européens avaient rejoint les rangs de l’U.E. En 2012, Fantastic célèbre la fantasmagorie de mondes imaginaires. Misant tout autant sur des valeurs sûres pour cette édition (Chagall, Bosch, Brueghel, ManRay) que sur des valeurs montantes de la jeune scène artistique (Théo Mercier, Claire Morgan), aucun artiste ne vole la vedette cependant, car tous se doivent de suivre la marche collective mise en place. Les organisateurs n’hésitent pas pour autant à valoriser les artistes atouts de l’édition 2012, comme Nick Cave dont les monstres s’affichent sur tous les visuels de l’événement.

Mais sous les dehors bon-enfant de l’événement se cache une véritable machine de guerre, financée pour 40 % par le secteur privé. C’est autour d’une communication et des dépenses importantes (12 millions d’euros de budget environ pour la présente édition dont 5,8 millions de commandes) que se déploie la manifestation aux multiples facettes qui attire environ un million de visiteurs à chaque rendez-vous. Plus de 25 expositions (et non des moindres) dans tous les musées de la métropole : Chagall encore une fois à l’honneur à la Piscine de Roubaix, « La ville magique » au LAM de Villeneuve d’Ascq ou encore « Phantasia » au Tri Postal de Lille et Huang Yong Ping à l’Hospice Comtesse, des installations « Métamorphoses » dans toute la ville, des concerts, des rencontres littéraires, et toute une programmation des institutions et autres lieux culturels en lien avec la thématique. De quoi faire de l’ombre aux autres musées de la région qui ne sont pas labellisés Lille 3000, comme le LAAC de Dunkerque.

Parade du 6 octobre, Monstre de Nick Cave

Une politique culturelle de la récréation

La troisième édition Fantastic (quatrième, si l’on compte Lille 2004), a été lancée en fanfare le 6 octobre lors de la désormais incontournable parade d’ouverture, qui a notamment réuni pour cette édition Jean Charles de Castelbajac et Nick Cave, autour de créations originales. L’événement se terminera avec la non moins populaire parade de clôture le 13 janvier 2013. L’homme à la tête de cette grande messe n’est autre que Didier Fusillier, qui officie à Lille, Maubeuge ou Créteil avec le même succès et défend l’idée d’une « French Renaissance », concept qui aspire à voir renaître « l’effervescence des grandes expos universelles d’autrefois », autour d’événements fourre-tout.

Populaire, c’est le maître mot de l’événement autour de slogans racoleurs comme « Nos quartiers sont fantastiques » ou encore le « Vous êtes fantastic », fièrement arborés par les médiateurs culturels dans les expositions, ou encore « Créez vos costumes fantastic » lors de la parade d’ouverture pour prendre part au cortège: le mot d’ordre est à l’appropriation par les habitants de l’événement et à l’investissement collectif (aussi bien du public que des commerçants). Dès le début, la force du projet culturel lillois a été d’impliquer ses habitants dans le processus de métamorphose. Inspiré par une culture populaire fermement implantée dans le paysage Nordiste : carnavals, bals populaires, ducasses, formant un héritage fort pour les habitants de la région, le concept de Lille 3000 est assurément celui de l’école buissonnière, de l’anti-musée, en privilégiant l’attraction aux tableaux, le spectacle aux explications, la rue aux musées. Ainsi, longtemps relégué au second plan par l’événement, le Palais des Beaux Arts de Lille retrouve pour cette édition une vraie place de choix, en proposant deux expositions : “Fables du paysage flamand au XVIe siècle ‐ Bosch, Brueghel, Bles, Bril ” et « Babel », qui répond à la première et réunit 85 œuvres contemporaines construites autour du mythe Babélien. L’ombre fut portée sur le musée par le classicisme de son lieu et de ses expositions, en décalage avec des nouveaux lieux plus récréatifs qui ont ouvert leurs portes, terrains d’expérimentation privilégiés aux nouvelles formules culturelles.

Redéfinition du lieu d’exposition

Gare Saint Sauveur

La nomination de Lille en capitale européenne de la culture a permis d’essaimer dès 2004 un certain nombre de nouveaux lieux culturels dont le Tri Postal et la Gare Saint Sauveur en sont les symboles flamboyants. Profitant de l’abandon d’usines, brasseries, gares et autres bâtiments industriels au cœur de la métropole, les organisateurs ont pu réhabiliter certaines bâtisses en Maisons Folie et autres musées hybrides. Les maisons Folie sont ce qu’on pourrait qualifier des maisons de quartier ou MJC en mieux, permettant ainsi aux associations et collectivités de proposer des activités, et aux artistes locaux de s’exposer, tandis qu’une programmation d’expositions et de spectacles professionnels, ainsi que des résidences artistiques, sont proposées. Les Maisons Folie possèdent la double fonction de relais à l’événement, permettant de ne pas exclure les quartiers éloignés du centre névralgique des activités, mais également de centres culturels autonomes, développant chacun sa propre identité et programmation en fonction du lieu dans lequel il est implanté, créant du lien dans le quartier.

L’idée est aussi de ne pas cantonner chacun des lieux au seul titre de musée mais plutôt d’en faire des lieux pluridisciplinaires où se croisent concerts, danses, installations, expositions, événements récréatifs et sportifs, – et tout cela bien souvent dans le même lieu, au même moment – c’est ainsi que la Gare Saint Sauveur a vu le jour en 2009. La formule de la pluridisciplinarité n’a rien de nouveau mais pour en comprendre l’enjeu, il faut concevoir que le lieu de la Gare Saint Sauveur ne peut ni répondre à la définition de musée, ni à celle de lieu d’exposition, ni à aucune autre définition commune. Abritant un hôtel dont les chambres se réservent pour 30 minutes à une heure ( les chambres se voient ainsi redécorées pour Fantastic sur la thématique du burlesque et les locataires d’un soir profitent des films de Mélies projetés dans l’espace), un cinéma, des initiations à la danse, des goûters d’anniversaire, des expositions, des attractions de fêtes foraines, le lieu ressemble plus à un supermarché culturel ou à un parc d’attraction artistique qu’à un musée.

Phantasia, Nick Cave

Sans prendre de risque, l’exposition est aussi ludique que sensible, puisque les installations amusent autant qu’elles se laissent admirer, entre musée Grévin de freaks et décors cinématographiques tout droit sortis d’un studio. Exposition envoûtante, la déambulation du spectateur est à l’image de la thématique convoquée, il se laisse aller d’un univers à l’autre, et chaque ensemble d’œuvres forme un espace autonome, un micro-monde hors-temps.

Les limites de la démarche

En choisissant comme thématique le fantastique ( en en élargissant le sens pour ne pas le limiter au seul genre fantastique), Lille réaffirme sa volonté de prendre l’art à rebrousse-poil en convoquant les mauvais genres de la culture populaire: science-fiction, gore, fables populaires, anticipation futuriste et fantasmes urbains. Elle tire aussi un trait entre l’imaginaire populaire et les grands récits mythologiques et réunit des grands maîtres classiques aux côtés de designers, plasticiens, en proposant une programmation somme toute accessible.

Cette grande récréation que se veut Lille 3000 met face à face, plutôt que dos à dos, la culture du spectacle de masse, de l’entertainement – autour des parades, événements ludiques, attractions – et l’espace muséal, qui se veut comme une annexe à l’espace rue. Mais la volonté de rendre abordable les œuvres, à la fois par leur ambition et leur mode d’exposition, amoindrit parfois la qualité de l’ensemble et rend ambigüe la distinction de certaines œuvres entre produit culturel et œuvre d’art. Le plus inquiétant est que la confusion est volontaire, toujours dans cet esprit de grande messe populaire. Ainsi une attraction de foire tout juste amusante, s’offre à vous de la même façon qu’une installation, qui va au-delà du simple divertissement et ouvre un espace de réflexion.

Il y a une volonté d’en mettre plein la vue mais surtout, de fédérer au sein de la ville. La politique culturelle joue, tout à la fois, le rôle de ciment à la cohésion sociale et de cache misère des inégalités, camouflées par le trompe l’œil d’une union autour du culturel.

Cependant le projet participe au développement urbain de la ville, une telle manifestation mettant en avant le patrimoine lillois, accroissant sensiblement son attractivité touristique et économique, ce que n’oublie pas de rappeler les élus locaux lorsqu’ils gonflent l’enveloppe allouée à l’édition. La cote de Lille a augmenté de façon sensible, participant ainsi à l’accélération de l’embourgeoisement de son centre et au clivage entre celui-ci et ses quartiers périphériques. La gentrification de certains quartiers populaires – à l’image de Wazemmes qui accueille une Maison Folie- fait significativement grimper les loyers. L’événement a beau être populaire, le revers de son succès est de repousser toujours plus loin les populations les plus précaires.

On peut se réjouir cependant que l’image de Lille soit passée de celle de ville morte à ville dynamique. Les soirées de Lille sont reconnues pour leur caractère festif – non démenti à ce jour – au grand bonheur de la jeunesse qui reste la grande gagnante de cette politique culturelle.

Lille ou l’utopie d’une culture populaire

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2012/11/29/lille-ou-lutopie-dune-culture-populaire/ © Bulles de Savoir

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