Scandale de la beauté

Ouvrage de référence : La beauté sur la terre, Charles-Ferdinand Ramuz, Gallimard Folio, 2011, 273 p.

La beauté sur la terre, roman de l’écrivain suisse Charles-Ferdinand Ramuz paru en 1927, évoque l’arrivée d’une jeune orpheline née à Cuba, dans le petit village du bord du lac Léman d’où était originaire son père. Elle y est d’abord recueillie par son oncle, cafetier flanqué d’une épouse Maritorne qui aura tôt fait de chasser la jeune fille ; celle-ci trouve alors refuge dans la maison de bord d’eau d’un vieux pêcheur, îlot de paix où vient bientôt la rejoindre, à l’invitation du pêcheur, un jeune bossu, ouvrier italien, qui la charme avec la musique de son accordéon, et partage avec elle le sentiment intime de n’avoir pas de place dans ce monde étranger, où tout est figé dans la permanence des choses.

Dès son arrivée dans la paisible bourgade, d’un ennui tout helvétique, Juliette est, à son corps défendant, celle par qui arrive le scandale, au sens si l’on veut biblique du terme : c’est la pierre d’achoppement où butte la bonne conscience assoupie des « braves gens », alors tirée de sa torpeur à la fois par la puissance d’éveil que porte en elle cette beauté qui illumine un monde si connu qu’on ne le voit plus, et par le désordre des passions, avant tout le désir même dans sa plus violente crudité, en bête qui sommeille sous la cendre d’une routine paralysante et mortifère.

L’auteur sait peindre de main de maître la mécanique tragique qui entraîne les acteurs parfois inconscients de ce drame campagnard jusqu’à l’embrassement final, à la fois catastrophe et épiphanie. Mais le livre n’en est pas pour autant un roman « psychologique ». C’est à peine si les principaux personnages ont une histoire et une identité au-delà de leur rôle, au sens dramatique, sur les scènes qui se succèdent pour accueillir leurs monologues (plus souvent que dialogues) ou donner à contempler leur silencieuse présence, habitée d’abord par leur puissance de suggestion ou d’incarnation : le couple de Juliette et d’Urbain est celui de la musique et de la danse, comme le pêcheur Rouge est le rêve, le Savoyard la bestialité, ou Émilie la solitude au-delà des mots de l’amour trahi. Autour de ces différentes scènes (la « salle à boire » ou la terrasse de l’auberge, l’atelier de cordonnerie, la maison du pêcheur, le « pont de danse » de la fête) c’est un entrelacs de chemins et de courses où, comme parcourues par des bêtes de bois, se tracent, le plus souvent furtives, les routes du désir qui porte ces agents en forme d’allégories.

Cependant, n’en est pas moins essentiel le décor, dont l’évocation est une des plus belles réussites du roman, et qui n’a pas seulement pour fonction d’accueillir et d’encadrer ces mouvements en forme de chorégraphies. Avec tout le détail, la précision, tant géologique, biologique, qu’esthétique, de son évocation, il est, à certains égards, comme un espace en quelque sorte cubiste, fait de plans, de lignes et de surfaces, de volumes, qui évoluent, se transforment et se recomposent, aussi bien selon le rythme immuable des vastes mouvements du monde (« la terre »), que sous l’effet du regard des acteurs et par la grâce (ou disgrâce) de leurs interventions. Avec bien sûr, au premier rang de ces lieux, le lac, qui est comme le miroir changeant, tantôt limpide, tantôt opaque, non seulement du paysage montagneux environnant, mais aussi des passions humaines, et à ce titre comme une sorte d’œil cosmique observant apathique les errements des mortels. Ce même lac redevient, dans les dernières pages, l’espace frontière, qui à la fois condamne le village à son enfermement sur soi et ouvre sur le monde étranger captivant, capable de happer et faire disparaître dans d’insondables profondeurs – analogues à celles, bien davantage symboliques que géographiques, de l’ailleurs absolu, exotique et fantasmé, d’où avait d’abord surgi Juliette: de ce point de vue, se superposent l’immensité réelle des espaces océaniques, et l’étendue microscopique du lac de Genève. D’ailleurs, à la lettre bien réelle, reçue par Milliquet le cafetier en début d’histoire de cet autre monde lointain pour lui faire connaître l’existence de Juliette, répond en fin de roman la lettre rêvée, qui ne sera jamais écrite, contemplée par Rouge le pêcheur anticipant les nouvelles qu’il pourrait donner à son compère une fois atteinte l’autre rive du lac, qu’il ne traversera pas.

Enfin, l’auteur met au service de ce récit en forme de fable une langue très particulière, constitutive du style « régionaliste » de l’auteur, et en son temps critiquée comme un français délibérément fautif ; si ce grief-là n’a plus guère de pertinence, on peut quand même reprocher à ce style, parfois, une lourdeur de répétition, d’inutile insistance sur ses « trucs » syntaxiques, mais on ne peut lui dénier un charme bien réel et une particulière puissance d’évocation, tout à fait adaptée à son sujet et au contexte de celui-ci. Fort intéressant aussi la manière dont le point de vue adopté pour le récit se fond volontiers dans le milieu décrit, le narrateur se faisant alors, par l’usage d’un « nous », et le choix d’un point particulier d’observation, l’un des acteurs-témoins du drame – on pense alors à la présence en creux d’une sorte de chœur antique, qui décrirait à l’usage du public les évolutions des protagonistes placés sur la scène.

Scandale de la beauté

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2013/01/20/scandale-de-la-beaute/ © Bulles de Savoir

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