Les poupées humaines d’Henrik Ibsen

Elles ne sont faites ni de cire, ni de son mais bien de chair et d’os. Elles n’ont pas la face lisse et nette des jouets de porcelaine mais les reliefs complexes de l’âme humaine. Les poupées mises en scène par le dramaturge norvégien Henrik Ibsen dans sa Maison sont le juste reflet d’un monde bourgeois daté dont les similitudes avec notre société contemporaine sont pourtant frappantes.

Ibsen par Gustav Lærum

Une intrigue mêlant conventions bourgeoises et libération féminine

Écrite en 1879, la pièce met en scène un ménage heureux, Torvald Helmer, avocat réputé, et sa femme aimante, Nora. Mariés depuis huit ans, Nora et Helmer n’ont jamais connu la moindre anicroche au cours de leur union, si ce n’est la longue maladie d’Helmer il y a quelques années, qui a conduit le couple et ses enfants à déménager en Italie. Aux yeux du monde et de son mari, Nora a trouvé l’argent pour la cure auprès de son vieux père, homme d’affaire fortuné, juste avant qu’il ne rende son dernier soupir. Mais en réalité, Nora a obtenu la somme requise en contractant un prêt auprès d’un usurier, employé de son mari, Nils Krogstad. Lorsque Krogstad apprend qu’Helmer envisage de se passer de ses services pour le remplacer, qui plus est, par une femme, Mme Linde, l’amie d’enfance de Nora, il décide de faire chanter la jeune femme en la menaçant de tout dévoiler à son mari. La situation est d’autant plus grave que Nora a imité la signature de son père pour obtenir l’argent – il faudra en effet attendre 1888 pour que les femmes norvégiennes soient émancipées de leur mari ou père et aient le droit de disposer librement de leurs biens. Nora n’ayant malheureusement aucun pouvoir sur son époux concernant son travail, elle ne peut empêcher Helmer de renvoyer Korgstad et ce dernier d’envoyer une missive dans laquelle il dévoile toute l’affaire. Or par un heureux hasard de circonstance, Krogstad se trouve être l’ancien amant bien-aimé de Mme Linde qui le convainc de rendre à la pauvre Nora le contrat où elle a imité la signature de son père. L’honneur est sauf : Krogstad ne peut plus rien contre le couple Helmer car toutes les preuves de l’accord frauduleux ont désormais disparu. Mais il est trop tard pour la fin heureuse qui se profilait déjà à l’horizon. Tous ces événements ont fait prendre conscience à Nora de la vraie nature de son mari et du monde qui l’entoure, un monde où une femme qui veut épargner du souci à son père et sauve la vie de son mari est une criminelle. Nora ne peut non plus supporter l’idée que la première réaction de son bien-aimé Torvald ne fut pas de la remercier pour son geste audacieux qui lui épargna la vie, mais de la traiter d’enfant incapable et inconséquente dont les actes auraient pu gravement entaché la réputation du ménage. Forte de cette prise de conscience et malgré toute la peine que lui coûte sa décision, Nora décide alors de quitter mari, enfants et foyer pour accomplir son «devoir sacré envers elle-même».

Betty Hennings, la toute première Nora (Copenhague, 1879)

Nora ou la mutation de la femme-enfant en Homme

Considérée comme la première œuvre féministe, Une maison de poupée fait le portrait d’un microcosme bourgeois, propre au XIXe siècle européen où apparence et réputation sont les pièces maîtresses. Le véritable drame, c’est la prise de conscience pour Nora d’avoir été dupée toute sa vie par tous les hommes qu’elle aimait, son père puis son mari. Les deux hommes ne l’ont jamais traitée que comme une enfant, comme une élégante poupée de salon qu’on pose dans un coin et dont on admire les froufrous de la robe mais sans vraiment se soucier de ce que peut renfermer sa jolie tête bien faite.

« Des mains de papa j’ai passé aux tiennes; j’ai été poupée-femme chez toi, comme j’avais été poupée-enfant chez papa, je veux dire que toi et papa, vous avez été bien coupables envers moi. À vous la faute, si je ne suis bonne à rien. »

Ainsi, si Nora semble vaine dans les premières lignes de la pièce, c’est bien à cause de l’image que lui ont renvoyée toute sa vie les gens qu’elle a côtoyés. Elle ne cesse de s’extasier sur sa nouvelle robe de bal ou encore sur sa beauté encore jeune, mais au fond d’elle se cache une réelle tristesse, celle de n’avoir jamais partagé une conversation sérieuse avec son mari, reproche qu’elle lui adressera à la toute fin de la pièce. Les termes choisis par Ibsen ne sont d’ailleurs pas anodins : c’est bien le terme de «poupée», qu’emploie Helmer pour qualifier sa femme. Dans un moment d’emportement, il la qualifiera aussi d’enfant capricieuse ou stupide. Et que dire des surnoms affectueux qu’il lui donne ? «Mon cher petit écureuil», «mon petit étourneau» ? Au-delà du ridicule des qualificatifs eux-mêmes, on ne peut s’empêcher de relever la métaphore de l’animal élégant, adorable, mais pourtant résolument fait pour la vie sauvage. Et c’est cette vie de liberté que choisira finalement l’héroïne de la pièce, renonçant à être une bonne mère et une bonne épouse pour se consacrer à la recherche de sa vraie nature, de sa vraie personne, de son vrai moi en tant qu’individu. Par cette nouvelle quête qui commence pour Nora, on comprend ainsi que l’audace de la pièce n’est pas l’abandon du foyer par la femme modèle mais son portrait en tant que personne. La femme est un homme comme les autres, nous dit Ibsen. Elle aussi est capable d’introspection, et bien plus qu’une capacité, c’est un réel besoin qu’elle manifeste et qui, inassouvi, ne peut lui permettre de mener à bien sa vie.

« Je crois qu’avant tout je suis un être humain, au même titre que toi (..) ou au moins que je dois essayer de le devenir. Je sais que la plupart des hommes te donneront raison, et que ces idées-là sont imprimées dans les livres. Mais je n’ai plus le moyen de songer à ce que disent les hommes et à ce qu’on imprime dans les livres. Il faut que je me fasse moi-même des idées là-dessus, et que j’essaie de me rendre compte de tout. »

Le juste et le légal

Outre le féminisme latent du drame que l’auteur réfutera pourtant, la pièce trouve aussi sa profondeur et son intérêt dans la réflexion menée sur la notion de «crime» et de «justice». Car en effet, du fait de sa fraude, la jeune Nora est bel et bien une criminelle. Paradoxalement, son crime est d’avoir sauvé la vie de son mari, d’avoir commis une action qu’elle estimait pourtant juste et fondée. Lorsque Krogstad lui révèle tout connaître de sa fraude et lui expose froidement les conséquences de ses actes, Nora ne comprend pas ce qu’elle a fait de mal. Le langage de loi reste inintelligible pour elle qui ne comprend que le langage du cœur et du bon sens. Dans la balance où sont suspendues une fausse signature et la vie de son mari, elle n’a pas hésité une seconde et sa franchise et sa candeur laissent entendre qu’elle commettrait la même erreur si on lui reproposait ce choix. Lorsqu’Helmer est informé des actions de sa femme, sa réaction est bien sûr tout autre. Il se préoccupe beaucoup plus largement de ce qui est légal que de ce qui est juste et bien plus encore de ce que les Autres, la société qui tient la maison sous pression, vont penser de tels agissements lorsqu’ils seront découverts. Une maison de poupée propose ainsi une réflexion sur les apparences, sur le qu’en-dira-t-on et les devoirs moraux. Mais quels devoirs moraux ? Sont-ce ceux imposés par la morale générale, par la Société en somme ? Ou bien ceux que l’on s’impose soi-même ? Entre les deux, Ibsen comme Nora choisissent, devant les yeux du spectateur suspendu à la plume de l’un et aux lèvres de l’autre, la morale personnelle, individuelle. L’individu gagne la partie tandis que la société bourgeoise pressurisée reste derrière, enfermée dans la maison de poupée, sous les traits du mari éploré. La marionnette se défait de ses cordes pour avancer toute seule. Comme Pinocchio devenu petit garçon, Nora apprend désormais à marcher seule, la tête haute, sans ficelles qui la maintiennent et l’empêchent d’avancer vers son vrai destin. Nora se dresse comme une créature neuve, authentique, créée par personne d’autre qu’elle-même, tels le docteur Frankenstein et son monstre réunis dans un même corps. Ce qui frappe aussi, c’est l’attitude de l’époux, Torvald. Emporté contre sa femme au début, il finit par l’implorer à genoux de rester près de lui pour remplir son devoir. Mais l’épouse reste froide et calme et conserve toute sa dignité, au contraire de son homologue masculin. La femme chez Ibsen n’est donc pas forcément une créature douée de sentiments maternels innés, qui surpassent en tous aspects ses idéaux et ses buts personnels. Ibsen aborde sans le vouloir un sujet des plus contemporains : qu’est ce qu’être parent ? Est-ce un statut qui écrase toutes les considérations personnelles ? Doit-on et peut-on abandonner ses enfants au titre d’un besoin de se retrouver ? Car ce que la jeune mère accomplit est bel et bien un abandon. Les enfants sont confiés à la bonne pour deux raisons : la première est le besoin de Nora de quitter sa cage et le second est la toxicité envers eux dont elle s’auto-accuse. Selon les époux Helmer, une mauvaise mère ne pourra qu’être néfaste à l’éducation de ses enfants et en faire des petits monstres, des êtres cruels, dépourvus d’humanité et de sens moral, comme le repoussant Krogstad dont la mère défunte est présentée comme déséquilibrée.

Nora sous les traits d’Audrey Tautou (Paris, 2010)

Ibsen, portraitiste des défis de notre siècle

Pour terminer, on ne peut s’empêcher de noter l’étonnante modernité de cette pièce écrite il y a près d’un siècle et demi et de reconnaître dans ce drame bourgeois certains des principaux débats de notre société contemporaine. Serait-ce là la clé du succès de la pièce encore aujourd’hui ? Montée à Paris au théâtre de la Madeleine en 2010 avec Audrey Tautou dans le rôle principal, Une maison de poupée est la pièce la plus jouée d’Henrik Ibsen avec 33 premières montées à travers le monde en 2012. Parmi ces thèmes contemporains, l’influence des parents sur leurs enfants évoquée précédemment. A l’heure de virulents débats sur le mariage homosexuel et la question de l’adoption pour des couples du même sexe, on ne peut s’empêcher de s’interroger, qu’est-ce qu’être un bon parent ? La nature humaine du père ou de la mère, ses valeurs morales, ses principes et croyances personnelles, ses pratiques sexuelles même, peuvent-elles être mises de côté pour se dédier pleinement à son rôle de parent ? Ou bien auront-ils une influence sur son enfant ? La monoparentalité est aussi un des thèmes abordés. Comment va se dérouler l’éducation des enfants de Nora sous l’œil paternel seulement ? Et pis encore, qu’en pensera la petite société bourgeoise qui les entoure ? Bien sûr, notre XXIe siècle voit d’un œil beaucoup plus clément les familles monoparentales et les séparations, mais les pères célibataires restent bien moins nombreux que leurs homologues féminins. Dernier défi qu’Ibsen touche du bout de la plume : la femme au travail. À travers ses deux personnages féminins, Mme Linde et Nora, Ibsen dépeint un nouveau type de femme, dynamique et autonome. La première vole pour ainsi dire la place d’un homme, son ancien amant Krogstad, au sein du cabinet d’avocat d’Helmer, tandis que la seconde découvre les joies du travail. Nora s’initie aux plaisirs de se rendre utile, de gagner son propre pain à la sueur de son front, de se surmener pour subvenir aux besoins de ceux qu’elle aime. C’est une indépendance toute nouvelle qu’elle goûte. Elle se découvre des capacités qu’elle ne pensait pas posséder, maintenue toute sa vie sous la cloche de verre paternelle puis maritale. Nora est d’autant plus fière de l’action qu’elle a menée pour sauver Torvald qu’elle ne la doit qu’à son propre mérite. Les nombreux parallèles qu’on pourrait encore dresser entre la pièce et notre société, qui n’est certes plus bourgeoise mais dont certains phénomènes sont restés les mêmes, ne sont pas sans rappeler ce que disait l’essayiste suédois Martin Lamm à propos de l’œuvre ibsenienne : « Le drame d’Ibsen est la Rome des drames modernes: tous les chemins y mènent et tous en reviennent. »

Les poupées humaines d’Henrik Ibsen

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2013/01/23/les-poupees-humaines-dhenrik-ibsen/ © Bulles de Savoir

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