Combattre la pauvreté mondiale avec Thomas Pogge

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Près d’un milliard et demi d’êtres humains en dessous du seuil de pauvreté situé par la Banque mondiale à 1,25 dollar par jour (2005). 270 millions de morts, entre 1990 et 2005, sous l’effet de l’extrême pauvreté. Plus que toutes les victimes des guerres du XXe siècle. Un tiers des décès mondiaux par an (18 millions) du fait de la pauvreté. 1 500 000 morts par mois. 50 000 morts par jour. Que faire pour que le monde devienne plus juste ?

Thomas Pogge, Professeur de Philosophie et d’Affaires Internationales à Yale University, ancien élève de John Rawls, depuis près d’une décennie un des plus grand penseurs au monde de la question de la justice globale, nous avait donné rendez-vous dans les bureaux du Yale Macmillan Center, à New Haven, pour tenter d’y répondre.

Thomas POGGE, merci tout d’abord d’avoir répondu favorablement à notre invitation. Nous aimerions, pour débuter, que vous reveniez, pour nos lecteurs, sur votre parcours académique, professionnel, de même que vous nous présentiez vos principaux champs de recherches.

Thomas Pogge, Professeur de Philosophie et d’Affaires Internationales à Yale University

Je suis né et j’ai grandi en Allemagne. Après une licence de sociologie à Hambourg, je suis parti aux États-Unis pour y étudier la philosophie. Au départ, je ne pensais y rester qu’un an, mais il s’est avéré que j’y ai consacré toute ma vie. J’ai préparé mon doctorat à Harvard où John Rawls fut mon directeur de thèse. Puis j’ai passé de nombreuses années à enseigner la philosophie et la science politique à l’Université de Columbia. Enfin, il y a environ quatre ou cinq ans, je suis arrivé à l’Université de Yale. Ici j’occupe la chaire Leitner en tant que Professeur de Philosophie et d’Affaires Internationales et je suis également à la tête du programme de Justice Globale, qui a son siège au MacMillan Center où nous nous trouvons actuellement. Au sein de ce programme, nous travaillons sur des questions diverses liées à la justice globale ; nous ne nous intéressons pas simplement à des concepts philosophiques abstraits, mais nous travaillons sur des questions concrètes et pertinentes quant à la forme des institutions mondiales. Par exemple, un de nos projets porte sur l’agenda post-MDG (Millenium Development Goals, Objectifs de Développement du Millénaire). Étant donné que ces objectifs vont expirer en 2015, nous réfléchissons à ceux qui devront être fixés ensuite : vers quels objectifs le monde doit-il s’engager pour les quinze prochaines années à compter de 2015 ? En outre, nous avons un projet sur les droits en Inde, afin que les citoyens de ce pays aient une meilleure connaissance de leurs droits. A cet effet nous avons créé un site internet qui facilite l’accès à l’information et les procédures à suivre pour surmonter les difficultés que les populations pauvres pourraient rencontrer lorsque qu’elles cherchent à faire valoir ces droits. Nous avons un autre projet portant sur l’analyse des flux financiers illicites, principalement ceux effectués depuis des pays pauvres vers des paradis fiscaux ou des juridictions secrètes. Dans tous les cas, nous essayons d’avancer vers plus de justice globale. J’ai aussi un projet en Australie relatif aux outils de mesure de la pauvreté : il s’agit de comprendre comment la pauvreté et les inégalités entre les sexes, par exemple, peuvent être mesurées et suivies dans le temps. La dernière chose que je voudrais mentionner est un projet sur la santé, dans lequel nous cherchons une solution au problème des droits de propriété intellectuelle, en particulier les brevets qui mettent les médicaments de dernière génération hors de portée des populations pauvres. Lorsque les compagnies pharmaceutiques obtiennent un nouveau médicament breveté, elles augmentent le prix du médicament par 50, 60, 80 ou même 100 fois le coût de production afin de recouvrir les dépenses de recherche et développement. Nous considérons qu’elles devraient avoir la possibilité de vendre de tels médicaments à des prix beaucoup moins élevés et être récompensées pour leur invention par des payements reposant sur l’impact qu’a le médicament sur la santé. Avec ce mode de récompense alternatif, plus un médicament à un effet positif sur la santé, plus il fait de bien à l’humanité, plus l’inventeur perçoit d’argent.

A la lecture de vos ouvrages et eu égard aux idées que vous défendez, peut-on dire qu’Emmanuel Kant, le philosophe allemand des Lumières, et votre ancien professeur John Rawls, décédé en 2002, occupent une place à part dans l’élaboration de votre pensée ?

Tous deux ont eu une influence considérable sur ma façon de penser, et certainement plus considérable que tous les autres penseurs. Ce sont les deux figures importantes que j’ai le plus étudiées, dont j’ai le plus appris et qui m’ont le plus influencées. Cette influence s’exerce encore aujourd’hui. Je pense qu’une chose fondamentale que Rawls m’a transmise est l’étude des institutions sociales de base. C’est aussi quelque chose qui résulte de ma formation en sociologie. Il ne faut pas seulement penser à la manière dont se comportent les agents les uns avec les autres, mais aussi à l’importance des règles qui organisent notre société et, plus largement, le monde et qui ont des conséquences déterminantes sur les chances de vie des individus, sur le taux de pauvreté, du chômage, etc. Deuxièmement, Rawls est connu pour s’être focalisé en priorité sur les plus désavantagés. Cela se retrouve également dans mes travaux : j’ai accordé bien plus d’attention à la manière dont les règles affectent les plus pauvres plutôt qu’à la manière dont les plus riches vivent dans un contexte institutionnel particulier. Je me sens proche des gens pauvres, et ce, au-delà des frontières nationales.

Pour ce qui est de Kant, je pense que la chose la plus importante que j’ai retenue de lui – et qui m’éloigne un peu de Rawls – sont ses engagements déontologiques forts. D’une manière générale, je vois la théorie de Rawls comme étant une forme de conséquentialisme – bien que très sophistiquée, mais tout de même une sorte de conséquentialisme – qui soutient qu’il faut organiser les institutions sociales de telle sorte que le bien-être des plus démunis soit le plus augmenté. Toute l’expérience de pensée sur la situation d’origine, l’idée d’un contrat hypothétique, est une forme d’outil conséquentialiste où les parties sont perçues comme poursuivant leurs intérêts égoïstes et essayant d’organiser les institutions sociales de sortes qu’elles aient les meilleures perspectives de réussite dans ce système institutionnel. Cela me semble être une mauvaise approche pour expliquer les institutions sociales. Je pense que les relations de causalité qui produisent ces institutions importent plus que la distribution des biens et des maux qu’elles créent.

De la même façon que nous distinguons, à propos de la conduite individuelle, entre les choses que les gens font, les maux qu’ils infligent directement aux autres, et les maux qu’ils laissent simplement survenir, nous devrions aussi distinguer, à propos des institutions sociales, les différents systèmes de causalité à partir desquels ces institutions sont responsables des bonnes ou mauvaises choses qui touchent les personnes. Par exemple, si un ensemble de règles ordonne explicitement que du mal soit fait à des personnes, alors il en va d’une responsabilité plus importante que lorsque les institutions protègent simplement les gens de façon insuffisante contre des maux infligés par un tiers parti. Je pense que nous devrions dépasser la théorie de Rawls, purement orientée vers le destinataire, à la faveur d’une approche plus kantienne, dans laquelle les relations causales sont pris en considération.

Ce qui vous distingue d’autres pionniers de la question de la justice globale, à l’instar de Charles Beitz et Henry Shue, c’est que vos travaux, dont le célèbre World Poverty and Human Rights (2002), mettent l’accent, en vue de combattre la pauvreté mondiale, non pas sur les devoirs positifs des plus fortunés envers les plus démunis mais plutôt sur leurs devoirs négatifs. Comment comprendre la distinction que vous opérez entre devoirs positifs / devoirs négatifs et qui sont au juste ces « pauvres du monde » ?

Un intérêt considérable pour les pauvres du monde a véritablement commencé à faire surface dans le champ de la philosophie anglo-saxone avec Peter Singer qui, au début des années 1970, comparait notre manque de préoccupation pour ces pauvres à la conduite d’un professeur qui, marchant vers sa salle de classe, refuse de secourir un enfant qui se noie dans une mare peu profonde parce qu’il ne veut pas que la boue salisse ses vêtements. Si vous n’aidez pas les gens des pays « en développement », vous êtes exactement comme ce professeur. La contribution de Singer insiste sur les devoirs positifs, ceux nous obligeant à aider ces pauvres. Je trouve que l’analogie de Singer est trompeuse. En fait, elle nous est trop avantageuse, parce que contrairement au professeur qui n’a rien à voir avec la chute de l’enfant dans la mare, nous sommes en partie responsables des maux qui touchent les pauvres dans le monde. Les règles que nous imposons, par l’intermédiaire de nos gouvernements, sur la plus grande partie du monde sont à l’origine des difficultés et de la pauvreté de tant de gens. Quelques gouvernements puissants, les nôtres compris, profitent de leur position dominante dans le monde, en créant les règles du commerce et de la finance internationale, et ces règles ont des effets considérables sur l’aggravation de la pauvreté. Par conséquent, nous contribuons indirectement à la pauvreté que nous cherchons à endiguer. C’est à cela que correspondent les devoirs négatifs. Ce sont des devoirs et des responsabilités qui poussent à faire moins plutôt qu’à faire plus : à faire moins de mal. Il est évident que si on se rend compte que nous contribuons au mal dans les pays en développement, alors les raisons morales qui nous poussent à arrêter ce mal sont bien plus fortes que les raisons habituelles qui nous poussent à venir en aide et assister.

Au sujet de la seconde partie de la question, il n’y a évidemment pas de définition précise des « pauvres du monde ». Néanmoins, je dirais qu’au moins la moitié de la population mondiale est aujourd’hui pauvre, du moins par par rapport aux revenus et aux richesses qui existent dans le monde. Par exemple, cette même moitié ne représente que 3% de revenus mondiaux des ménages. Les 97% restants vont à la moitié la plus riche. La première moitié est sans aucun doute pauvre compte tenu du niveau de vie que les riches peuvent avoir. La majorité des individus qui composent cette moitié connaît également une pauvreté extrême : elle est incapable d’acquérir les produits de base pour subvenir à l’essentiel de ses besoins élémentaires. Environ un milliard de personnes n’a pas assez à manger chaque jour ; les pauvres manquent d’accès aux médicaments de dernière génération, à l’électricité, à l’eau potable, à une éducation convenable ; beaucoup d’enfants travaillent dès l’âge de 8, 10 ou 12 ans. Ce faisant, ils sont privés d’une véritable éducation correcte et grossiront plus tard les rangs des illettrés. Toutes ces personnes sont pauvres et subissent des privations qui sont tout à fait évitables dans le monde moderne. Si la moitié de la population n’avait que 6 ou 7 pour cent du revenu global des ménages au lieu des 3 pour cent qu’elle a actuellement, le problème de la pauvreté absolue serait déjà résolu.

Dans Anarchie, Etat et utopie (1974), considéré comme la réponse libertarienne à la Théorie de la Justice (1971) de Rawls, Robert Nozick critique toute intervention de l’État en faveur de la justice sociale, d’une part en ce qu’elle ne traite pas les personnes comme des « fins en soi » au sens kantien, autrement dit des « individus distincts qui ne sont pas des ressources pour les autres », d’autre part en ce que ces mêmes ressources que l’État entend redistribuer appartiennent déjà à des individus. En cas de refus de ces derniers de voir leurs ressources confiées aux pouvoirs publics pour les besoins de leurs concitoyens, faut-il parler, comme le fait Nozick, de violation de leurs droits par l’État si celui-ci s’empare des ressources dont il a besoin pour mettre en place les différentes politiques d’assistance que développe l’État-Providence en matière d’éducation, de sécurité sociale, etc ? Plus généralement, le problème soulevé par Nozick pose la question suivante : « quelle place les droits de l’individu laissent-ils à l’État » ?

Je suis en désaccord fondamental avec la position de Nozick. Je vais essayer de vous expliquer pourquoi. Nozick pense que nous venons au monde avec le droit d’acquérir et de commercer : nous pouvons obtenir un bien en le prélevant de la nature, c’est-à-dire un des objets sans appartenance dans ce monde, et nous pouvons aussi échanger et acheter des biens ainsi que notre travail. Selon lui, ces droits précèdent la création d’une société quelle qu’elle soit : ils existent de façon indépendante. Avec une théorie comme celle-ci, deux problèmes fondamentaux surviennent : l’un d’eux est que les droits de propriété attribués aux personnes indépendamment de l’État sont très équivoques à la lumière des précédentes erreurs et injustices de l’Histoire. Aujourd’hui, il y a d’immenses inégalités dans le monde entre les riches des pays riches et les pauvres des pays pauvres, et si on regarde la distribution globale des revenus et de la richesse, la position où quelqu’un se situe sur cette échelle est profondément influencée par les injustices historiques. Par exemple, de nombreux Américains riches ne seraient pas des Américains riches si la violente dépossession des Amérindiens n’avait eu lieu. Il n’y aurait pas tant d’appauvrissement en Afrique et en Inde si le colonialisme n’avait pas existé. A présent, il est de toute évidence impossible de démêler ces liens causaux et de neutraliser l’effet des maux de l’Histoire parce que, sans ces maux, des personnes différentes seraient nées. Tout ce que nous pouvons dire est que notre position actuelle est profondément influencée par le pays et la classe sociale où nous sommes nés. Historiquement, ces facteurs sont le résultat d’énormes maux et injustices. Alors, ces droits de propriété dont parle Nozick sont en fait peu soutenus par les faits historiques.

Un second point concerne les contours des droits postulés par Nozick, des droits d’acquisition et de transaction. Leur contenu exact ne peut être discerné à la lumière du monde. Dans la vie réelle, de tels droits sont créés à travers des conventions humaines. Les êtres humains ont établi des droits légaux et, ce faisant, fait un choix parmi différentes options. Les droits peuvent être établis d’une façon ou d’une autre, mais nous devons y réfléchir, raisonner, décider démocratiquement ensemble et ce n’est pas uniquement à une seule personne de dire : « Regardez, ces droits sont précisément des droits corrects que tout le monde devrait admettre ». Les droits ne sont pas des objets qui sont simplement là, surtout dans le domaine complexe de la propriété et de la possession. Une économie est un système que nous structurons et il n’existe pas un seul système parfait. Donc j’aimerais renverser la théorie : plutôt que de dire que les droits ont existé depuis la nuit de temps, bien avant l’apparition de la société, je dirai le contraire, que les droits sont des constructions sociales qui servent certains buts. Il est tout à fait convenable que des personnes changent les structures existantes du droit pour peu qu’elles ne fonctionnent pas très bien. Nous avons eu la Grande Dépression à la fin des années 1920 aux États-Unis, et les gens ont dit : « Regardez, notre système économique ne marche pas très bien, nous avons besoin de le changer, changeons de système, créons la sécurité sociale ». De telles choses comme sont parfaitement acceptables.

Cela dit, je suis d’accord avec Nozick quand il dit que nous ne devrions pas nous concentrer sur la distribution des richesses et des revenus et prendre aux riches pour donner aux pauvres. L’État ne devrait pas s’immiscer dans les droits des personnes une fois qu’ils ont été créés. Donc ceux qui ont légitimement acquis des richesses en suivant les règles du système tel qu’il a été établi sont en droit de conserver cette richesse. Ce sont les règles elles-mêmes que nous devrions changer, mais nous ne devrions pas violer les règles comme, par exemple, regarder les résultats produits par des règles, et quand ils ne conviennent pas, essayer de les corriger violemment, et prendre l’argent de ce riche-ci pour le donner à ce pauvre-là. Sur ce point je suis d’accord avec Nozick, mais pour le reste, je pense que sa théorie est plutôt mal soutenue.

En septembre 2011, à l’occasion du TEDx Canberra, vous souteniez, lors de votre intervention, la possibilité pour 99% de la population mondiale d’avoir accès aux médicaments. En clair, l’accès aux médicaments ne serait plus conditionné ni au pays de résidence de l’intéressé ni à son niveau de revenu. Or, actuellement, les populations des pays développés étant celles qui disposent du pouvoir d’achat le plus important, elles amènent a fortiori les firmes pharmaceutiques à augmenter le prix de vente des médicaments, dont sont privés, par la même, les populations des pays du Tiers-Monde. Pour renverser la tendance et réguler l’industrie pharmaceutique, vous préconisez l’instauration d’un fond d’impact sur la santé (Health Impact Fund). En quoi cela consiste-il exactement ?

Le Fond d’impact sur la santé (FIS) ouvrirait une seconde voie par laquelle les innovations pharmaceutiques pourraient être récompensées. C’est une voie optionnelle et volontaire. La recherche pharmacologique conserverait tous ses droits habituels pour obtenir un brevet et mettre un médicament en vente sur le marché à un prix très élevé pour les x premières années, mais la recherche aurait une deuxième option, celle précisément de vendre le médicament à prix coûtant et d’être rémunérée sur la base de l’impact qu’il a sur la santé. Pour certains médicaments, il n’y a aucun intérêt à choisir la deuxième option : si par exemple un médicament est inventé pour une maladie de peau triviale ou la perte de cheveux ou quelque chose de ce genre, il continuerait à être commercialisé par la voie d’un brevet. Il serait vendu aux gens riches à un prix très élevé parce que les éventuels revenus par la voie de « l’impact sur la santé » seraient très limités. Mais si un médicament est créé contre la malaria par exemple, contre le SIDA ou contre une maladie qui touche surtout les populations pauvres, la rémunération par la voie de « l’impact sur la santé » serait la plus profitable étant donné que de nombreux clients pourraient améliorer considérablement leur état de santé en étant guéris ou sauvés : cette voie serait très rémunératrice pour la recherche. Il faut donc envisager ce système à deux voies comme un système bien meilleur que le système actuel où l’industrie pharmaceutique n’a qu’un seul moyen de gagner de l’argent en brevetant et mettant le médicament en vente à un prix très élevé.

Les avantages de ce système peuvent être compris de plusieurs façons. Une manière très simple pour les comprendre est la suivante : imaginons qu’un nouveau médicament soit commercialisé – avec le système actuel, qui a payé pour la recherche et le développement ? La population riche du monde : ceux qui achètent les médicaments à un prix très élevé lorsqu’ils sont encore protégés par des brevets. Le système alternatif que nous voulons instituer a le même effet. Cette fois encore, les gens riches paient les premières années qui suivent la sortie du médicament ; mais ils paient par les impôts levés dans les nombreux pays qui soutiennent le FIS. Le FIS est une réserve d’argent qui récompense les médicaments sur la base de leur impact sur la santé. De ce point de vue, les deux systèmes de rémunération sont semblables. La principale différence tient du fait que si les personnes les plus riches paient pour la recherche et le développement de nouveaux médicaments par un système d’imposition plutôt que par les prix, alors les personnes pauvres peuvent en bénéficier quasiment gratuitement. Ceux qui ne paient pas d’impôts ou très peu sont quand même en mesure d’acheter le médicament qui sera vendu à un prix très bas. Ces derniers ne paient que pour le coût de fabrication du médicament, mais pas pour la recherche et développement. Ainsi, le nouveau système ne coûte pas un centime de plus pour les riches – alors que personne n’y gagne au fait qu’actuellement les personnes pauvres ne puissent pas acheter des médicaments à des prix proches du coût de fabrication. C’est une perte sèche, comme le disent les économistes. Donc le principal avantage du FIS est que sans rien n’avoir à payer de plus, il permet aux personnes pauvres d’avoir accès aux nouveaux médicaments mis sur le marché.

Un autre avantage important vient du fait qu’il devient plus intéressant pour l’industrie pharmaceutique de mener des recherches sur les maladies qui touchent surtout les populations pauvres. A partir du moment où un médicament efficace est découvert contre une maladie qui touche surtout les pauvres, il a très peu de chances d’être commercialisé, à cause des coûts élevés des essais cliniques, et s’il est tout de même vendu, il y aura certes beaucoup de clients, mais ils ne seront en mesure de l’acheter qu’à un prix faible, donc le fabricant n’en tirera pas beaucoup de bénéfices. Au contraire, avec le FIS, développer un médicament pour soigner les maladies des pauvres deviendrait très lucratif parce qu’il sera rémunéré sur la base de son impact sur la santé, qui serait très important compte tenu du nombre de patients qui bénéficieraient de l’invention. Il reste encore un dernier point à soulever. Le FIS est plus efficace en fin de compte, grâce au fait qu’il oriente le marketing pharmaceutique vers les gens susceptibles d’en bénéficier le plus. Avec le système actuel, admettons qu’en France il existe un médicament vendu à un prix très élevé. A qui va-t-il être vendu ? Réponse : peu importe, parce que quel que soit l’acheteur, les mêmes profits conséquents seront réalisés grâce aux marges. Finalement, le médicament sera vendu au maximum de personnes possible, sans se soucier de savoir si elles en ont besoin ou pas. Avec le FIS, le marketing sera orienté vers ceux qui pourront profiter le plus du médicament. Si vous ciblez un acheteur potentiel qui n’a pas besoin du médicament, l’entreprise pharmaceutique ne fera pas d’argent (le médicament ne sera pas vendu). S’il est vendu à quelqu’un pour qui il a des effets très avantageux, l’entreprise gagnera beaucoup d’argent. En fin de compte, une fois de plus, l’efficacité du système, l’étendue de l’impact que l’entreprise peut espérer grâce à l’argent dépensé pour développer le médicament est bien plus important avec le système du FIS.

John Rawls écrit dans Le droit des gens (1996), page 108 : « Il n’existe probablement aucune société dans le monde – à l’exception de cas marginaux- dont les ressources soient si rares qu’elle ne puisse, si elle était raisonnablement et rationnellement gouvernée, devenir bien ordonnée. » Abondez-vous dans ce sens, autrement dit soutenez-vous également qu’il existe une égale capacité économique des États, de sorte qu’aucune place sur Terre soit telle que les peuples qui décideraient de s’y établir seraient condamnés à la pauvreté ? Tout peuple est-il réellement en mesure de s’administrer de façon à vivre dans des conditions au moins décentes ?

Ce thèse est en grande partie vraie, mais il est aussi trompeur. Laissez-moi vous expliquer en quoi il est équivoque. Considérez un pays d’Afrique et demandez-vous : si ce pays africain était bien administré, s’il avait un bon gouvernement qui ne soit pas corrompu, de bonnes institutions, une bonne constitution, de bonnes lois, pourrait-il être un pays prospère ? La réponse est oui, il pourrait l’être. Mais bien entendu, l’antécédent, la phrase commençant par « si », est une phrase qui dans notre monde n’est pas souvent vraie. Alors il faut se demander : pourquoi tant de pays pauvres sont si mal gouvernés ? Rawls veut transmettre le message qu’un pays où la pauvreté et l’injustice persistent est lui-même responsable de sa situation parce qu’il est mal gouverné. Mais cet argument est souvent faux : le fait qu’un pays soit mal gouverné ne dépend pas seulement de facteurs locaux, mais aussi d’importants facteurs mondiaux. Donc on peut toujours dire « si ce pays était bien gouverné, alors tout irait bien »; mais est en partie vraie, mais n’aide pas beaucoup, puisqu’on ne remonte pas à la racine qui explique pourquoi ce pays est si mal gouverné. Un exemple : le Nigeria est un très grand et très important pays en Afrique, qui dispose de réserves de pétrole. C’est un pays très riche et s’il était bien gouverné, il pourrait très bien réussir. Assurément qu’il pourrait. Mais il ne réussit pas bien. Pourquoi cela ? Et bien la raison est la suivante: dès que quelqu’un arrive au pouvoir, il perçoit les revenus du pétrole, autrement dit l’argent que les compagnies pétrolières étrangères versent au gouvernement. Cet argent, que le gouvernement peut dépenser comme bon lui semble, est convoité par beaucoup de personnes : chaque général du Nigeria en veut une part et, pour ce faire, prend la tête de la moindre petite guérilla ou mouvement politique dans le pays. Il y a beaucoup de concurrence pour toucher cet argent. Tout le monde sait que quiconque parvient au gouvernement peut l’obtenir. Donc si vous êtes un général de l’armée nigériane, bien sûr que vous allez songer à un coup d’État, au fait qu’il vous est possible de prendre le pouvoir par la force pour être sûr d’avoir cet argent. Exactement comme l’a fait Sani Abacha, qui a été un dictateur sanguinaire dans les années 1990. Le gouvernement en place a pleinement conscience de la situation et se méfie énormément d’un coup d’État. Ainsi, il accepte de verser beaucoup d’argent aux généraux et de fermer les yeux sur leur corruption parce qu’il sait que le seul moyen de dissuader les généraux de faire un coup d’État est de s’assurer qu’ils soient riches et satisfaits. Il est donc vrai qu’il y a beaucoup de corruption et d’oppression au Nigeria, il est vrai que ceux qui sont au gouvernement sont corrompus, oppressifs, injustes et ainsi de suite, mais compte tenu du fait que nous, occidentaux, suivons le principe de payer quiconque détient le pouvoir effectif au Nigeria, avec tout l’argent du pétrole, cela n’a rien de surprenant. C’est même nécessaire. Tous les pays en développement riches en ressources pétrolières ont un gouvernement corrompu : tout simplement parce que tout le monde sait que les compagnies pétrolières paieront quiconque est au pouvoir dans ces pays. Maintenant, pouvons-nous remédier à cela ? Bien sûr que nous pouvons ! Nous pourrions considérer qu’aucune compagnie pétrolière n’a le droit de verser de l’argent à un gouvernement qui n’a pas la légitimité du peuple. Le peuple est propriétaire des ressources. Le pétrole du Nigeria appartient au peuple nigérian, et non à son gouvernement! Si un dictateur est au pouvoir, alors, ce dictateur ne peut pas percevoir l’argent du pétrole du Nigeria. Cette règle serait bien meilleure, parce que d’une part, un dictateur aurait bien plus de difficultés à se maintenir au pouvoir. Il n’aurait pas tout cet argent qu’il peut utiliser pour acheter des armes, des mercenaires, etc. D’autre part, cela réduirait la tentation de faire un coup d’État pour obtenir cet argent. Si un général sait que, s’il prend le pouvoir de force, les compagnies pétrolières cesseront de payer parce qu’elles n’ont pas le droit de lui acheter le pétrole, il serait beaucoup moins tenté prendre le pouvoir par la force et de diriger en faisant fi de la démocratie

C’est en cela que l’argument de Rawls est équivoque, vous comprenez ? Il y a en effet beaucoup de pays parmi les moins développés qui sont mal gouvernés. Cependant, la source du problème n’est pas endogène mais provient des règles produites par nos institutions supranationales qui rendent la probabilité d’un mauvais gouvernement très élevé, surtout dans les pays pauvres riches en matières premières.

L’approche par les capabilités, « en visant une réconciliation des libertés individuelles réelles – et non plus simplement formelles – avec l’exigence d’égalité entre citoyens, opte pour une organisation de la société dans laquelle l’expansion des libertés assure à chacun l’opportunité de réaliser le type de vie qu’il a raison de valoriser » (A. Bertin). Quelle crédit accordez-vous à cette approche théorisée par Amartya Sen, honoré du prix Nobel en 1998 pour ses travaux en économie du bien-être, et largement reprise par la philosophe américaine Martha Nussbaum ?

J’ai écrit une très longue critique sur cette approche. Je veux dire « critique » dans le sens européen du terme : tout n’est pas critique, c’est une évaluation qui cherche les forces et les faiblesses de l’approche des capabilités. J’ai appris énormément d’Amartya Sen que je considère surtout, à ce jour, comme un des plus grands spécialistes sur les questions de développement et de justice globale. Je suis cependant toujours un peu sceptique vis-à-vis de son approche. Mon scepticisme peut sûrement se résumer en quelques points.

Le premier est que je ne pense pas que ce concept soit aussi nouveau que les gens le disent. Une approche antérieure appelée « l’approche des ressources de base » est semblable à l’approche des capabilités en de nombreux points.

Deuxièmement, je trouve que cette « nouvelle » approche est souvent insuffisamment développée, parce qu’en fin de compte, tout peut être considéré comme une capabilité. Par exemple, ne pas souffrir est une capabilité, être bien nourri est une capabilité, avoir un revenu et de la richesse en sont d’autres aussi. C’est plutôt un nouveau jargon, une nouvelle langue davantage qu’une nouvelle théorie – on l’appelle une « approche ». Assurément, Nussbaum va plus loin que Sen. Elle a établi une liste de capabilités particulières faisant que l’approche des capabilités devient un peu plus théorique, qu’elle a un peu plus de mordant. Là est la seconde source de mon scepticisme : je pense que les gens l’adoptent et s’en réclament alors même qu’elle n’a que peu de contenu.

Et le troisième point porte en fait sur la justice. La grande différence qui, à mon sens, sépare l’approche des capabilités d’une approche comme celle de Rawls, réside dans la manière dont il faut répondre aux écarts de capacités entre les personnes. L’approche des capabilités dit que si vous et moi sommes supposés être égaux, nous devrions être bien nourris de manière égale, plutôt qu’égaux en terme de nourriture et de revenu. Donc imaginez que vous avez besoin de plus de calories que moi, parce que vous êtes un peu plus grand ou avez un métabolisme différent. Disons que vous avez besoin de deux fois plus de calories que moi. Dans ce cas, l’approche ressourciste telle que la décrirait Rawls établirait ceci : « Et bien, si c’est le cas, dommage pour vous, il vous faudra travailler un peu plus pour avoir assez d’argent pour acheter la quantité de nourriture supplémentaire dont vous avez besoin. J’ai de la chance, je suis assez mince, je n’ai pas besoin de beaucoup d’argent pour me nourrir ». L’approche des capabilités dirait : « Pour que ce soit vraiment juste, nous devons partager le même sort, donc nous devons tous les deux travailler un peu plus pour que vous puissiez satisfaire vos besoins caloriques. Donc si par exemple j’ai besoin de travailler 8 heures pour me nourrir et vous 16 heures pour avoir un salaire suffisant pour vous nourrir, alors nous devrions tous les deux travailler 12 heures pour que nous soyons égaux : nous travaillons 12 heures chacun et sommes tous les deux bien nourris. » Et la question est la suivante : est-ce vraiment cela que la justice requiert ? La justice requiert-elle vraiment que les personnes deviennent responsables des besoins et des capacités d’autrui de sorte que, si une personne à un métabolisme rapide, d’autres travaillent plus afin de l’aider ? Cela va de soi que ce n’est pas de votre faute si vous avez besoin de plus de calories que les autres ; – mais ce n’est pas de leur faute non plus. Ce n’est de la faute de personne, par conséquent la question devient : devons-nous nous arrêter au constat de ce désavantage ou devons-nous tous en être co-responsables et le partager ? Je pense que les fardeaux provoqués par d’importants handicaps en raison d’une malchance imprévisible devraient certainement être partagés, peut-être même au nom de la justice. Mais pour des désavantages relativement petits, je ne suis pas certain que cela soit approprié. Je ne pense pas qu’il soit approprié de dire : et bien quelqu’un a eu un peu de malchance, donc leurs revenus doivent être augmentés, ou ils doivent avoir de nouvelles opportunités pour rétablir la situation, pour rééquilibrer les chances de vivre une vie agréable, pour égaliser ce que l’approche des capabilités souhaite égaliser. En d’autres termes, j’hésite moralement à propos du partage des capacités, j’ai des doutes pour savoir si la justice nécessite que ceux qui ont de meilleures capacités ou des besoins plus petits doivent partager les efforts de ceux qui ont des capacités naturelles plus réduites ou des besoins plus importants.

Mais comment faites-vous la distinction ? Parce qu’être bien nourri et être beau ne sont pas tout à fait les mêmes choses. Elles n’ont pas les mêmes sortes de conséquences sur la vie de quelqu’un. L’une est une menace pour la vie, l’autre ne l’est pas.

Bien sûr, il ne faut pas laisser les gens mourir de faim, même si leur propre métabolisme est la source du problème. Mais dans le monde moderne, si vous avez besoin de plus de calories que les autres, ça ne pose pas vraiment de problèmes, n’est-ce pas ? Vous avez un peu moins de revenus disponibles. Peut-être que je peux m’acheter une plus belle voiture que vous, parce que vous devez dépenser cent dollar par mois en plus pour la nourriture. Mais cent dollars par mois ce n’est pas significatif, qu’en dites-vous ? Vous pouvez le faire. Ou sinon, vous pouvez peut-être acheter de la nourriture de qualité un peu inférieure ou quelque chose comme ça… Donc je pense que je ferais certainement la distinction lorsque c’est une question de vie ou de mort : évidemment, nous avons un devoir important d’aider les gens dont les problèmes mettent en péril leur vie, mais en ce qui concerne les différences de capacités ordinaires entre les personnes, je pense que ce n’est probablement pas nécessaire de partager cette façon de faire au nom de la justice. On pourrait y voir des raisons purement pragmatiques : il serait trop compliqué de tenir compte de toutes ces différences, du moindre avantage et désavantage, mais je pense aussi qu’il y a quelque chose de moralement douteux en disant cela. Je ne suis pas convaincu que le fait que vous ayez un métabolisme plus rapide vous donne droit à recevoir plus d’argent ou plus d’avantages de ma part.

Pour terminer, quels sont vos projets pour les mois à venir ? Qu’attendez-vous par ailleurs de cette nouvelle année ?

En ce moment je m’intéresse plus à certaines choses qu’à d’autres. En ce qui concerne le FIS, nous travaillons d’arrache-pied et essayons de mettre en place des projets pilotes. Dans un tel projet, un médicament serait mis sur le marché à très bas prix dans un pays et l’inventeur qui serait d’accord avec ce projet serait rémunéré sur la base de l’impact sur la santé. Par exemple, nous pourrions proposer à l’innovateur d’un nouveau médicament contre la tuberculose : « Vous venez de le développer, c’est un médicament tout nouveau, très puissant. En temps normal vous le vendriez à un prix élevé, mais nous aimerions que vous fassiez une exception pour cet état indien ou en Grèce, peu importe. Vendez-le dans ce pays à un prix très faible, mais uniquement dans ce pays, et nous vous verserons une rémunération complémentaire sur la base de l’impact qu’a votre médicament sur la santé. » Si un tel projet pilote voit le jour, cela nous permettrait de savoir comment fonctionnent nos instruments de mesure : peut-on vraiment mesurer de façon fiable ? Cela nous montrerait en quoi l’opération marketing menée par l’entreprise serait différente si elle était rémunérée en fonction de ses résultats médicaux et pas simplement en fonction des ventes. Le médicament toucherait un marché bien plus étendu, qui cherche à s’étirer jusqu’aux pauvres… Je pense que ce serait une avancée majeure en vue de mettre le FIS en place.

La seconde chose est l’agenda post-MDG. Cette année, en 2013, le comité de l’ONU formé de personnalités éminentes, avec David Cameron entre autres, va annoncer la liste des objectifs fixés pour la prochaine période. Nous espérons influencer cette discussion et nous faire aussi porte-parole des pauvres dans le monde, en disant, dans leur intérêt, que nous voulons de meilleurs objectifs que la dernière fois. Nous ne voulons pas une autre liste de vœux, pour laquelle personne n’a de véritables responsabilités. Nous voulons des objectifs concrets comme, par exemple, la fin du secret et de l’opacité bancaire, à cause desquels les banques ne savent pas à qui appartient l’argent placé dans leurs comptes. Nous voulons que chaque compte appartienne à une personne physique, qui est connue et qui peut être taxée afin que tout le monde supporte les charges du gouvernement. Nous voulons aussi mettre un terme aux tricheries des multinationales qui font de l’évasion fiscale dans les pays pauvres par des jeux d’écritures entre les différentes filiales. Nous avons donc de nombreux projets concrets qui ont tous leur place sur la liste des objectifs pour 2030, et qui, s’ils sont mis en œuvre, réduiraient considérablement la pauvreté.

Le message le plus important est que la pauvreté n’est pas quelque chose à quoi nous devons seulement penser en termes d’aide au développement. Nous devrions penser à la pauvreté mondiale – à la majorité de la population mondiale – pour toutes les questions qui ont à voir avec l’établissement de normes. Dès que nous établissons des règles, nous devrions nous demander : quels effets ces règles auront-elles sur les pauvres ? Est-ce qu’elles amélioreront ou détérioreront leur situation ? Nous devrions toujours tenir compte des conséquences qu’ont de telles règles pour les pauvres.

La troisième – et dernière – chose que je souhaite mentionner est mon intention de postuler pour l’établissement d’un Centre d’Excellence en Australie. Il serait créé à l’aide de AUD $20-28 million accordés par le gouvernement. Nous aurions dans ce pays un centre de justice globale, où serait privilégiée une approche systématiquement interdisciplinaire et internationale des questions de pauvreté mondiale et de justice globale. Ce projet est en cours, nous sommes actuellement en train de rédiger la lettre de candidature, et, en cas de succès, nous recevrons des subventions pour 7 ans à partir de 2014. Ce centre aurait trois principaux domaines de recherche : la santé mondiale, avec le FIS comme projet central bien sûr ; la justice climatique, qui est quelque chose dont nous n’avons pas encore parlé, c’est un autre projet important pour l’avenir ; et troisièmement les migrations, les droits du travail et le trafic d’humain : c’est un ensemble de problèmes qui a à voir avec les mouvements de plus en plus importants des personnes par-delà les frontières nationales et qui continueront d’augmenter avec le nombre croissant de réfugiés climatiques, et aussi des pénuries d’eau et de nourriture. Les personnes désespérées tenteront de fuir vers des pays moins touchés, courant ainsi le risque d’être exploitées, etc.

Voilà les trois thèmes. Avec un peu de chance, nous aurons un grand centre de recherche en Australie où nous travaillerons sur ces questions.

Puisque vous avez parlé du changement climatique, peut-être pourriez-vous évoquer brièvement les projets que vous avez pour cet enjeu.

Bien sûr. Grosso modo, le projet consiste à chercher des règles, une sorte d’accord équitable qui permettrait au monde d’éviter la hausse importante du réchauffement climatique qui se produira très certainement si rien n’est fait, et qui pourrait être catastrophique dans les 50 à 100 prochaines années. Si nous voulons arrêter ce processus, nous devons réduire nos émissions. Cela signifie que les pays doivent émettre moins de dioxyde de carbone et autres produits responsables du changement climatique. Il en va de même pour les entreprises. La question est alors la suivante : de combien faut-il réduire les émissions et comment partager le fardeau ? Les pays pauvres disent aux pays riches : vous polluez depuis 150 ans, c’est à vous de porter le fardeau. Les pays riches disent : si vous ne réduisez pas vos émissions, nous ne le ferons pas non plus, nous devons le faire ensemble. La Chine, qui est actuellement le plus grand pollueur, doit faire partie de la solution. Nous devons trouver une façon raisonnable de partager le fardeau de sorte que, même si cela ne satisfait pas tout le monde, on parvienne, en tordant le bras des récalcitrants, à un accord pour le faire. C’est la mission la plus importante. Nous devons aussi prendre en considération les accords légaux qui existent déjà, les conventions des Droits de l’Homme, etc. pour voir s’il n’y a pas déjà des lois avec suffisamment de contenu pour entamer des procédures contre les pays et les entreprises qui polluent le plus. Dans la situation actuelle, il est tout simplement irresponsable d’avoir des centrales à charbon. L’électricité ne devrait pas être produite à partir du charbon. Nous devrions plutôt le faire à l’aide du vent, du soleil, peut-être du pétrole, des gaz naturels. Le charbon est un combustible tellement sale et polluant qu’il devrait être totalement interdit et peut-être pourrions-nous utiliser des lois existantes pour poursuivre les entreprises et les pays qui comptent toujours sur le charbon.

Professeur POGGE, merci beaucoup pour votre temps et la clarté de vos explications !

Le présent texte est le produit, préparé et rédigé par Julian MICHELET et Victor SERRE, d’un entretien approuvé par Thomas POGGE. 

Traduction : Tim GLINERT et Julie GAILLAT GRAND

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2013/01/29/combattre-la-pauvrete-mondiale-avec-thomas-pogge/ © Bulles de Savoir

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