Changement climatique : tous vulnérables ?

Ouvrage de référence : Changement climatique : tous vulnérables ?, Alexandre MAGNAN, janvier 2013, Editions rue d’Ulm, 68 p

Confronté à des exigences parfois contradictoires – développement économique, limites écologiques – « le climatologue […] n’est pas seul à débattre du futur de la planète », écrit en préface Hervé Le Treut. Pourtant, et l’ancien membre du Giec doit le savoir mieux que personne, aborder la question du changement climatique, que ce soit lors d’un dîner en famille ou d’une conférence d’économie, est bien souvent un exercice ingrat et solitaire. Comme la récente conférence-climat de Doha l’a encore révélé, le défi du changement climatique semble en effet être victime d’une isolation croissante : complexification des enjeux, perte d’intérêt du citoyen, manque de créativité et de vitalité de la société civile. L’enjeu ne passionne plus, ne mobilise plus autant que, par exemple, lors de la préparation du sommet de Copenhague en 2009. Grand paradoxe : alors que les prédictions les plus pessimistes quant à notre avenir climatique se confirment les unes après les autres, nous persistons à regarder ailleurs.

Le court (68 pages) mais percutant ouvrage d’Alexandre Magnan, chercheur à l’Institut du Développement Durable et des Relations Internationales (IDDRI), arrive donc à point nommé pour contribuer à un nécessaire réveil des consciences. Il se propose en effet de corriger deux idées fausses : « les communautés les plus pauvres seraient les plus vulnérables au changement climatique eu égard à leurs faibles capacités d’adaptation, et une telle adaptation serait exclusivement une question de projection sur le temps long. » Pour réaliser ce tour de force, la première entreprise, louable, d’Alexandre Magnan est de proposer un aperçu simple – sans être simpliste – de ce qu’est le changement climatique, ce qui le cause, et ce qu’il implique (pp. 20 à 32). Si l’on pourrait trouver quelques points faibles à cette présentation succincte – ainsi du traitement de la perte de biodiversité sous le seul angle des « ressources naturelles » nécessaires à l’homme –, il faut reconnaître à l’auteur une vraie capacité de vulgarisation, notamment sur sa description accessible et subtile des incertitudes de la science du climat.

La partie la plus originale, et la plus personnelle, de l’ouvrage se situe toutefois dans les trente dernières pages, puisqu’Alexandre Magnan y expose le cœur de sa thèse sur la vulnérabilité des sociétés humaines aux effets du changement climatique. En dénombrant pas moins de six facteurs définissant cette vulnérabilité – configuration spatiale, sensibilité environnementale, cohésion sociale, diversification des activités économiques, organisation politico-institutionnelle, conditions de vie –, l’auteur tire une première conclusion capitale : le niveau élevé de développement économique d’un pays ne suffit pas à l’immuniser face aux risques climatiques. Le cas de la tempête Xynthia de 2010 est d’ailleurs fréquemment utilisé, attestant d’une volonté de rapprocher cette question des enjeux locaux, et de montrer l’impréparation de la société française face aux risques naturels (la canicule de 2003 aurait pu en constituer une illustration plus efficace). Le chercheur tient là un de ses arguments les plus marquants : l’importance de la cohésion, de la volonté politique, pour mener l’effort d’adaptation.

Un autre mérite de l’ouvrage est d’attaquer de front le problème du cloisonnement entre le domaine de la science, et celui de la « mise en œuvre » (implementation). Il ironise ainsi sur le principe « révolutionnaire » de sustainable adaptation auquel une prestigieuse revue scientifique a consacré fin 2011 un numéro entier – comme si l’adaptation pouvait œuvrer à autre chose qu’à la soutenabilité… Alexandre Magnan souligne d’ailleurs aussi, à raison, le biais induit par le terme très (trop ?) populaire de « développement durable », qui suggère un environnement stable, des plans à grande échéance vers un horizon fixe. Le changement climatique nous pousse au contraire à la réactivité, l’inventivité, la souplesse ; à « être plus capable[s] de continuer à changer que de devenir seulement différent[s] ». Certes, les technologies et techniques scientifiques à notre disposition nous permettent, pour la première fois dans l’histoire humaine, d’anticiper et non seulement de réagir à posteriori. Mais il faudra aussi être capables d’encaisser les chocs imprévisibles, et c’est là tout le défi de la résilience.

Sous une simplicité apparente, et malgré une brièveté réelle, l’ouvrage d’Alexandre Magnan est donc dense et riche d’enseignements. Dans la mesure où il s’adresse en priorité à « nous, Occidentaux », il aurait toutefois gagné à mieux mettre en lumière les vulnérabilités particulières des économies développées : forte mécanisation, fonctionnement à flux tendus, dépendance extrême vis-à-vis des services de santé, d’énergie, de transport. Les services secrets britanniques du MI5 n’ont-ils pas coutume de dire que le Royaume-Uni est « à quatre repas de l’anarchie » ? De plus, en insistant largement sur le caractère territorial des effets du changement climatique, et donc le caractère non-réplicable des solutions, l’auteur s’empêche de mentionner de potentielles initiatives transnationales d’adaptation, comme par exemple les banques de semences végétales – mécanismes précieux de résilience face aux pertes brutales de biodiversité, mais malheureusement peu connus et soutenus par les pouvoirs publics.

Malgré ces quelques lacunes, l’ouvrage d’Alexandre Magnan saura donc fournir à l’initié quelques éléments intéressants de réflexion, qu’il pourra ensuite aller approfondir ailleurs (voir à ce titre l’excellent End of the Long Summer de l’Américaine Diane Dumanoski, malheureusement non traduit en français). Surtout, il s’avère particulièrement adapté au néophyte, et sa diffusion pourra donc permettre au citoyen plus « éclairé » de s’épargner de pénibles discussions à l’heure du dessert. Si nous sommes effectivement tous vulnérables, alors ce petit livre accessible et profond devrait être mis entre toutes les mains.

Changement climatique : tous vulnérables ?

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2013/01/31/changement-climatique-tous-vulnerables/ © Bulles de Savoir

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