Rêveries autour de Porco Rosso

C’est avec un étonnement toujours neuf que le rêveur, perdu en ses songes marins et célestes, accueille la tiédeur des critiques qui, trop souvent, entoure les aventures du Cochon Rouge en Adriatique. Sans doute le spectateur avide de sens et de vérités éternelles ne peut que sortir frustré de la projection de cette œuvre qui se soustrait incessamment à la lourdeur des approches intellectualisantes sous le chapeau de la légèreté. Car quel sens donner aux batailles que se livrent l’ancien as de l’aviation italienne, transformé en porc pour des raisons inconnues et reconverti en chasseur de primes, et le gang des Mamma Aiuto (« Maman à l’aide »), pirates de l’air qui portent l’enfance dans leur nom ? Quelles leçons tirer de la reconquête par cet as de son honneur perdu à la suite d’un affrontement avec un rival américain plus jeune ? Quelles vérités, enfin, découvrir dans les amours platoniques entre ce cochon et la petite-fille du mécanicien qui répara ce qu’il restait de son hydravion suite à sa rencontre avec le jeune pilote venu d’Amérique ? Fort peu assurément. Car Porco Rosso est un immense songe, qu’il convient d’approcher en rêveur si l’on espère garder de cette visite quelque image chérie, en laquelle se réfugier quand les puissances du dehors se font hostiles. Porco Rosso est une œuvre où l’imagination imaginante rêve, une œuvre de l’anima donc, et c’est en anima, au plus près de la vie des images, qu’elle doit être comprise.

Dès les premières secondes, Porco Rosso s’inscrit en marge du reste de l’œuvre de Hayao Miyazaki, le grand réalisateur japonais de films d’animation qui fut découvert en Europe grâce au succès de Princesse Mononoké (1999) et qui reçut la consécration avec Le voyage de Chihiro (2001). Jamais auparavant le cadre dans lequel le film se déploie n’avait été aussi historique. Cela ne signifie nullement que les autres réalisations de Miyazaki sont entièrement dépourvues d’un sens de l’histoire : les mondes qu’il crée obéissent à leurs propres logiques et ont emprunté des chemins uniques au fil d’une temporalité qui, à chaque fois, leur était également propre. Il suffit pour s’en rendre compte de considérer un instant le Château Ambulant (2003) où intrigues politiques et guerres constituent une toile de fond que masque avec un bonheur variable l’étrange poésie du château, ses déambulations grinçantes et les mondes auxquels il est rattaché. Ce n’est donc pas l’historicité en soi qui fait la singularité de Porco Rosso, mais plutôt la forme que cette dernière prend. L’histoire se déroule en Italie, sous Mussolini, peu après que la misère résultant de la Grande Dépression ait réduit les pilotes d’hydravion à la piraterie. Et l’histoire humaine, celle du spectateur, accueille les batailles aériennes que se livrent pirates et chasseurs de primes, dans une géographie avec laquelle ce dernier est également coutumier puisque ces querelles – car il faut nommer les choses pour ce qu’elles sont – éclatent au-dessus des eaux tantôt vertes, tantôt bleues, de l’Adriatique. Les repères temporels et spatiaux avec lesquels le spectateur est familier, faisant signe vers des réalités avec lesquelles il est tout aussi familier abondent donc, et leur puissance référentielle est renforcée par certains détails : les tenues des personnages, certains noms – ici, il s’agit de Donald Curtis, le rival américain de Porco -, le nom de quelques marques que l’on peut entrevoir au détour d’une image ou encore certaines scènes sans équivoque telles la course-poursuite avec la police secrète ou la parade fasciste… Pourtant, en dépit de tous ces signes suggérant une interprétation historique du film et qui n’y verrait qu’une critique des horreurs de la guerre et du fascisme, le spectateur se doit de se conformer à la logique de la rêverie, ou plutôt de ne pas quitter cette logique sur laquelle s’engage naturellement l’esprit, et garder cette évidence en tête : le héros est un porc pilote d’hydravion.

Cette évidence doit sans cesse rappeler au spectateur que, si l’histoire et la forme qu’elle prend font la singularité de Porco Rosso, la rêverie n’est jamais très loin, et il souffle tout au long du film un vent de magie qui déforme les humaines réalités, presque imperceptiblement. Pour saisir l’entière mesure de ces altérations, il suffit de s’attarder un instant sur les personnages qui peuplent l’Italie de Miyazaki. Qu’il s’agisse de Gina, la patronne de l’hôtel Adriano, de Fio, la mécanicienne, ou même du gang des Mamma Aiuto, aucun ne semble trouver sa place parmi les hommes, et tous paraissent évoluer dans une histoire en dehors du cours de l’histoire humaine, dans une temporalité que régissent les querelles navales et aériennes pour l’honneur, la fortune et l’amour. Le sceau de la singularité duquel Porco est frappé, et la nécessaire solitude dans l’exception, affectent les personnages qui gravitent autour de lui. Ils évoluent tous en marge, et tous révèlent leur singularité dans leurs actes. Si dans le cas des pirates de l’air cela ne semble guère surprenant, il n’en est, peut-être, pas de même pour Gina et Fio. S’arrêter aux différences physiques à l’évidence incontestable serait sans doute ne pas rendre justice aux intuitions du rêveur qui, porté par les modulations d’un autre mode de perception, dépasse les apparentes contradictions pour établir une relation d’équivalence ontologique entre ces deux figures de femme. Celles qui devraient, selon la froide logique du logicien, être séparées par leur rivalité en amour sont réunies par un sentiment dénué de toute souillure, autour d’un secret partagé au sein de l’intimité du jardin en fleurs que soustrait aux yeux du monde la majestueuse façade de l’Adriano. La puissance et la pureté de ce lien en font une passerelle vers l’irréel et la rêverie, mais le plus prodigieux peut-être, au sujet des personnages de Miyazaki, c’est que tous, dès lors qu’ils ont été affectés par l’aura de singularité de Porco, multiplient ces passerelles vers une rêverie du ciel, de la terre et la mer. Semblables aux femmes de l’enfance de Saint-John Perse qui remuaient « plus de songes avec des bras plus lents », dans Porco Rosso, tous les êtres qui ont quitté le monde en guerre des hommes sanglants sont d’une trop grande pureté : les femmes ont les bras trop blancs et aiment avec trop de constance, les pirates de l’air sont de trop grands enfants, Curtis se montre trop insolent… Cet élan fou de la surenchère permanente, on ne le trouve jamais qu’en enfance, où l’on peut encore déceler une profondeur poétique à la surface de toute chose, y compris des personnages simplistes… Et quel retentissement sur notre être ! Car ce serait nier l’indéniable que d’affirmer qu’il y a une profondeur psychologique à l’œuvre dans ce film : les individualités sont réduites à quelques traits saillants de leur personnalité. Mais ce sont là des prises suffisantes pour le rêveur, qui dans cette simplicité des humeurs reconnaît la plénitude de la Tranquillité : Curtis n’est qu’un garçon impertinent car il habite pleinement l’impertinence. Comment pourrait-il alors être où il n’est pas ?

La géographie n’est pas moins rêvée que toutes ces figures de la Tranquillité. Là encore, les îles sont trop nombreuses, elles s’étendent à perte de vue de sorte que l’on ne sait plus si c’est la mer qui les entoure ou le contraire ; le repaire de Porco est trop reclus, trop calme. Mais, tout comme la terre et la mer, le ciel n’est pas le même que celui que l’on peut contempler, même par les plus belles journées d’été. Les nuages ne sont plus des nuages mais deviennent des montagnes vallonnées où se réfugier quand le danger se fait trop grand dans le bleu du ciel : ils sont le lieu par lequel transiter pour trouver le repos. À chaque fois que Porco est poursuivi par ses adversaires ou ses ennemis, il s’élève et prend place au sein de nuages isolés quand la menace n’est pas sérieuse. Quand celle-ci se fait plus lourde de sens, il s’élève au-dessus de tous les nuages, à flotter – car les hydravions sont les bateaux du ciel – sur la Mer de Nuages, dans une scène où la rêverie du spectateur s’abîme dans le rêve cosmique du héros qui voit ses amis aviateurs, ainsi que ceux qui l’ont précédé, prendre leur place dans le Ciel des Pilotes.

L’intrigue enfin n’est ici qu’un vaste prétexte pour une rêverie cosmique, et peut-être est-ce là que réside la grande force poétique de cette œuvre. Que l’on demande au spectateur de parler du film qu’il vient de voir, et ce dernier sera sans doute bien en peine pour ne pas sentir la vacuité de son propos s’il essaie de le raconter en termes d’intrigue et d’enchaînement des actions. Et pourtant, quiconque ayant rêvé et habité chacune des images qui tantôt figent le vivant dans l’instant, tantôt animent l’inanimé, sent bien qu’il y a quelque chose au-delà de l’enchaînement classique des actions, un je-ne-sais-quoi qui transcende la chaîne causale à l’œuvre dès lors qu’il y a intrigue. Cet au-delà, le rêveur ne peut que le situer dans une rêverie qui commence avec l’œuvre et qui finit par dépasser le simple cadre qu’elle instaure : l’œuvre déborde sur la vie comme la vie s’engouffre dans l’œuvre, et c’est quelque part entre ce double élan qu’est établie la valeur poétique de Porco Rosso. L’introduction du film est donc particulière. Elle devrait être un rapide éclaircissement sur le contexte dans lequel se déroule l’action. Or, ici, elle n’est pas qu’un prélude aux événements à venir mais elle résume le film entier. Bien entendu, il ne s’agit pas d’un résumé rigoureusement exact puisque la rivalité avec Curtis, la reconstruction de l’hydravion, ou les amours platoniques de Porco et de Fio, et de Gina et de Porco, ne sont pas attendues par le spectateur qui ne connait pas à l’avance le contenu de l’œuvre. Mais, ce ne sont pas là des actions notables qui seraient au cœur du film. Assez étrangement, elles constituent même l’arrière-plan, secondaires mais pourtant nécessaires au renouvellement et à l’extension dans le temps de la rêverie, qui se nourrit de ces escarmouches aériennes pour donner à voir une réalité légèrement déformée, un univers où l’imagination se serait pleinement réalisée. Sans doute la meilleure preuve que l’imagination a accompli son destin dans Porco Rosso, c’est que le héros est un cochon pilote d’hydravion, sans que cela ne choque ni le spectateur, ni les autres personnages auprès desquels il semble même jouir d’un certain succès. Mais, au même titre que la séduction pour Porco, la rêverie dans le film n’est qu’une praxis, c’est-à-dire qu’elle n’a lieu qu’en et pour elle même, que sa finalité ne se situe pas en dehors mais en elle. Et c’est ce désintéressement qui fait, peut-être, l’authenticité poétique d’un univers où les pilotes d’hydravion règnent le jour durant sur les confins célestes et marins, et se retrouvent, la nuit tombée, pour entendre chanté le Temps des Cerises, temps des instants hors du temps dont nous gardons tous au cœur le souvenir.

Rêveries autour de Porco Rosso

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2013/02/05/reveries-autour-de-porco-rosso/ © Bulles de Savoir

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