Plaisir visuel, plaisir coupable ?

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En 1975, Laura Mulvey, féministe britannique et théoricienne du cinéma, proposait pour la première fois d’utiliser des travaux psychoanalitiques pour étudier le Septième Art et publiait, dans la revue Screen, «Visual Pleasure and Narrative Cinema», un article fondateur pour tous les cinéphiles qui cultivent un peu de curiosité pour les «gender studies» ou «queer studies». Elle y démontre habilement que le plaisir tiré des grands classiques d’Hollywood n’est en réalité qu’une construction sociale, fruit de la société patriarcale, qui cantonne la femme dans le rôle d’un bel objet qu’on regarde évoluer sur l’écran, bien assis dans le noir. L’occasion de se prêter à une réflexion sur la satisfaction apportée par le cinéma aux spectateurs, qui se livrent à un voyeurisme accepté et consacré par tous, mais aussi au cinéaste démiurge qui regarde ses créatures/créations s’animer sous ses yeux.

N’importe quel habitué des salles obscures s’inquièterait d’une probable névrose en consultant l’article de Mulvey. Selon ses écrits, regarder un film suscite en effet deux types de plaisirs aux noms compliqués et de prime abord assez préoccupants. Le premier est la «scopophilie». Ce terme freudien désigne la satisfaction qu’on peut retirer de l’action même de regarder, de voir, d’être spectateur. D’après l’illustre psychanalyste autrichien, la scopophilie est un des instincts primaires liés à la sexualité car elle insuffle à l’observateur la sensation d’être supérieur à ce qu’il voit en considérant les personnes qu’il observe comme des objets qu’il peut contrôler. Les observés sont en opposition de vulnérabilité face au voyeur qui n’est pas impliqué dans l’action qu’il observe et est potentiellement invisible pour ceux qu’il regarde agir. Freud lie ce plaisir avec la curiosité des jeunes enfants de voir ce qui leur est interdit par les tabous sociaux, en l’occurrence le corps des autres et les actions très privées qui lui sont liées. L’exemple le plus évident serait celui des enfants qui tentent de surprendre leurs parents au milieu de l’acte sexuel. La scopophilie est décrite comme un plaisir «actif» dont l’érotisme découle du fait de regarder les autres comme des choses sous contrôle. Mulvey écrit ainsi que la scopophilie est partie intégrante du cinéma car on peut observer à notre guise des individus idéalisés et magnifiés se donner en spectacle pour nous. Qui plus est, l’ambiance des salles, avec lumière tamisée, fauteuils de velours rouge et autrefois lourds rideaux pourpres se soulevant au début de l’action, est propice à une atmosphère grisante, suscitant un plaisir particulier. Le contraste avec l’écran géant et lumineux donne au spectateur l’impression d’être minuscule et quasi-invisible alors que les acteurs évitent soigneusement de croiser le regard du public via la caméra. C’est même un des codes les plus courants et les plus utilisés à Hollywood : par souci de réalisme, l’acteur ne doit pas s’adresser à la caméra ou l’illusion sera brisée. Et le plaisir aussi ? Serait-il possible que l’on se sente repéré si l’acteur nous regardait droit dans les yeux ? Nous sentirions-nous mal à l’aise, dans la position du voyeur pris sur le fait ? Car pour Mulvey, c’est bien l’impression d’assister à une scène privée qui nous fait vibrer, comme un interdit que nous bravons ouvertement, collectivement et de plus pour lequel nous payons allègrement !

« Les amoureux sont seuls au monde » de Henri Decoin (1947)

Outre d’aimer regarder les autres jouer pour nous et devant nous, c’est de s’imaginer à la place de ces Autres qui nous émoustille. La scopophilie et son nom inquiétant se transforment ainsi en une autre jouissance qu’est le narcissisme. La preuve avancée par Mulvey est qu’aucun film ne s’est jamais fait relatant, par exemple, d’un animal du point de vue animal. Certes les documentaires sont nombreux, néanmoins tous contiennent une voix humaine narratrice ou alors prêtent aux animaux des sentiments humains. On peut citer La Marche de l’Empereur de Luc Jacquet qui adoptait le point de vue de parents manchots et de leur descendance pour étudier les colonies de manchots empereur de l’Antarctique. Le film aurait-il été autant encensé s’il avait été tourné du point de vue purement animalier, c’est-à-dire sans sentiments, sans sens de la famille et sans voix humaines ? Sans hésiter, Mulvey répond par la négative. Ce qui nous intéresse au cinéma, c’est nous. L’Homme. Son corps, le milieu dans lequel il évolue, ses relations avec les autres, ses sentiments, ses pensées, ses actions. Pour qu’un film éveille notre curiosité, il faut qu’il relate des histoires un minimum anthropomorphiques. Et pour justifier son propos, ce n’est plus Freud que Mulvey convoque mais Jacques Lacan. Ce dernier, dans ses travaux, identifie en effet la «phase du miroir» comme moment fondateur de notre perception de l’identité. Le moment où l’enfant dans les bras de son père ou de sa mère se regarde et comprend que l’image qu’il voit est la sienne et que l’image de l’individu d’à côté est celle de son parent est crucial car il permet à l’enfant de s’identifier, de se reconnaître. Lacan affirme également que cette phase précède de très peu le moment où l’enfant commencera à parler. C’est aussi le début de notre histoire passionnelle avec nous-même et notre image, celle que l’on perçoit de nous-même, celle que l’on renvoie aux autres, celle qu’on aimerait avoir, et caetera. Et c’est dans les films que se poursuit ce «je t’aime-moi non plus» entre l’homme et son reflet. Le cinéma joue sur la fascination par l’image qui sommeille en chacun de ses spectateurs et leur propose de s’évader, l’espace d’un instant, à travers les traits d’un super-héros, d’une femme fatale ou d’un escroc renommé. Mulvey parle ainsi d’une perte temporaire d’ego qui se double d’un renforcement de ce même ego, boosté par l’être imaginaire qu’il croit devenir. Le plaisir découle de se voir soi-même à l’écran mais en mieux. Le star-system, aussi vieux que le cinéma lui-même, joue avec ce plaisir narcissique en propulsant sous les projecteurs un tel ou une telle, le/la consacrant femme la plus sexy, homme de l’année et ainsi modèle pour le public hypnotisé par un tourbillon de paillettes et de tapis rouge. «The glamourous impersonates the ordinary» pour reprendre les termes de Laura Mulvey. Référence moins intellectuelle mais pourtant pertinente, les mots de Rita Hayworth, star des années 40, qui se plaignait en ces termes : «Tous les hommes que j’ai connus se sont endormis avec Gilda et se sont réveillés avec moi», en référence à son personnage légendaire au charme ravageur avec qui on l’a bien trop souvent confondue à son goût.

La somptueuse Rita Hayworth sous les traits de Gilda, pur produit du star system Hollywoodien

Mulvey conclut la première partie de son article en statuant que le cinéma est un monde imaginaire qui réconcilie au mieux les deux pulsions sexuelles que sont la scopophilie et le narcissisme, réconciliant ainsi ego et libido au sein d’un même univers, le premier étant rassasié par l’identification entre le spectateur et le personnage, le second par la simulation sexuelle à travers l’observation. Elle poursuit dans un second temps en explorant la question de l’image de la femme à l’écran, à la fois figure érotique et menace pour la virilité du spectateur masculin. Figure érotique car elle se donne en spectacle à l’écran, bien plus souvent que ses homologues masculins, tout du moins dans la première moitié du XXe siècle. Menace car elle est un symbole de la castration, obsession inconsciente de tout individu du sexe fort. Mais si on laisse de côté cette seconde idée, qui devrait faire l’objet d’une analyse encore plus longue et poussée, on peut aussi s’interroger sur la présence de la scopophilie et du narcissisme dans les autres arts figuratifs. Qu’en est-il par exemple de la photographie ou de la peinture ? Tirons-nous le même plaisir d’un tableau ou d’un cliché qu’en regardant un film ? Bien sûr, c’est une question de goûts et de couleurs, mais on peut arguer que le cinéma apporte un plaisir supplémentaire qu’est le mouvement, qui renforce l’impression de s’immiscer dans une sphère privée que l’on peut observer à sa guise. Un tableau n’apporte pas ce voyeurisme car même s’il dépeint une scène hautement intime, l’observateur sait d’avance que cette scène est née de l’imagination du peintre, qu’elle résulte de longues séances de pause et que les traits de pinceaux sont purement subjectifs. Un autre peintre peindra la même scène, le même modèle sous un jour totalement différent. Même si le cinéma n’est lui aussi que pure construction, imaginée par un réalisateur et son équipe, l’aspect réaliste qu’il revêt en mettant en scène de vrais gens, agissant avec autant d’authenticité que possible, crée ce voyeurisme et cette plus grande proximité entre public et film. La photographie est sûrement plus proche de cette idée que la peinture. Bien souvent des photographes ont joué les rôles de voyeur en immortalisant sur la pellicule leur femme, leurs enfants, des étrangers en train de s’embrasser. Sans grande originalité, on pourra penser à Doisneau et à ses fameux baisers plein de naturel, bien que certains soient des mises en scène, ou au cliché de l’épouse de Willy Ronis en train de faire sa toilette nue devant son lavabo. Plus voyeuriste serait impossible. Et pourtant, l’immobilité du modèle ne retranscrit pas l’impression de regarder par un trou de serrure. On peut aussi attribuer au cinéma le mérite de nous faire vibrer à travers une histoire. Le plaisir d’un film découle aussi de l’histoire qu’il nous raconte, de la manière dont elle est contée, esthétiquement, et symboliquement.

« Le nu provençal » de Willy Ronis (1949)

Enfin, il est également intéressant d’adopter le point de vue du cinéaste lui-même. Car si le spectateur, qui aime regarder des personnages imaginaires évoluer devant lui tout en s’identifiant à eux, nous paraît un peu frappé à la suite de la lecture de l’article de Mulvey, qu’en est-il de celui ou celle qui a inventé cet univers et prend un plaisir tout aussi grand à l’observer ? Qui est le plus névrosé des deux ? Le cinéaste est en effet l’artisan d’un monde imaginaire où il met toujours un peu de lui. Ses personnages ont forcément quelque chose de sa personnalité ou de son histoire. Le narcissisme va ici jusqu’à mettre en scène ses propres doutes, ses propres actions et les offrir à la vue d’un public inconnu. L’ego du cinéaste se trouve aussi renforcé dans le choix qu’il fait des acteurs. Il se choisit des doubles cinématographiques, la plupart du temps pas des plus laids, pour illustrer à l’écran ce qu’il veut exprimer au public. Il n’est pas rare non plus de voir des metteurs en scène se choisir des acteurs fétiches qui les accompagneront au cours de plusieurs films. De Niro chez Scorcese, Depp chez Burton de façon quasi-exclusive, Wayne chez Ford, Lavant chez Carax, Léaud chez Truffaut, pour ne citer qu’eux. Autre phénomène courant chez les réalisateurs, la mise en scène de l’être aimé. La scopophilie, qui résulte du plaisir de voir à l’écran sa propre création et du voyeurisme propre à tout spectateur, se trouve redoublée par l’image de l’amant, de l’épouse ou de l’amourette du moment. Ici aussi la liste est longue et les réalisateurs ne se font pas prier pour faire jouer leurs muses : Anna Karina sous la caméra de Jean-Luc Godard, Sabine Azéma pour Alain Resnais, Mia Farrow pour Woody Allen, Giulietta Masina pour Federico Fellini, Jean Marais pour Jean Cocteau… Non content d’avoir créé sa statue, Pygmalion la fait jouer et l’expose aux yeux de tous.

Le couple cinéaste/muse par excellence : Tim Burton et Helena Bonham-Carter

L’étude de Mulvey s’avère passionnante et très instructive. Assurément, elle est contestable et contestée. L’idée de la femme représentant une menace omniprésente de castration a souvent été remise en question par d’autres auteurs et la théorie freudienne sur laquelle repose l’analyse de Mulvey a, elle aussi, été soumise à bien des épreuves. Quoiqu’il en soit, le regard du spectateur sur le plaisir cinématographique et sur lui-même ne sera plus jamais le même…

Margot CHARON

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2013/02/11/plaisir-visuel-plaisir-coupable/ © Bulles de Savoir

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