L’Italie, victime de la crise et des populismes (1/2)

C’est une habitude courante de critiquer les campagnes électorales pour la pauvreté des échanges, l’absence de débat d’idées ou la trop grande place accordée à des polémiques stériles. A une semaine des élections législatives, la campagne italienne n’échappe pas à la règle et l’on pouvait, comme un exemple parmi tant d’autres, lire dans Le Corriere della Sera du lundi 18 février un article fustigeant la faiblesse du débat de fond et l’occupation de l’espace médiatique par une longue suite de confrontations personnelles au caractère trop souvent ordurier. En Italie cependant, la critique de la campagne électorale se double d’un rejet de la classe politique dans son ensemble par une certaine frange de l’électorat et par l’émergence à un niveau inédit en Europe de partis contestataires et antisystèmes. L’Italie, que certains commentateurs politiques considèrent comme le « laboratoire politique de l’Europe », expérimente avec une plus grande force que jamais la poussée de l’ « antipolitica » et du populisme.

Un contexte politique et économique hors norme

Les élections générales auront lieu dimanche 24 et lundi 25 février afin d’élire 630 députés et les 315 sénateurs. Elles sont cruciales pour la troisième économie d’Europe en raison de la crise sans précédent que traverse le pays. Ainsi, pour le dix-huitième mois consécutif, le PIB de l’Italie s’est contracté en janvier et les prévisions pour 2013 exposées par la Repubblica du 16 février ne sont guère réjouissantes. Elles prévoient une chute de l’activité d’un point supplémentaire avec une augmentation du chômage qui devrait atteindre 11,4 % à la fin de l’année. Des pronostics confirmés par Mario Draghi lors de sa dernière audition au Parlement Européen.

Mario Monti (à gauche) et Silvio Berlusconi (à droite)

Politiquement également, le contexte italien est hors norme. En effet, au plus fort de la crise de la dette souveraine, et sous la pression des marchés, le gouvernement Berlusconi avait été contraint à la démission en novembre 2011. S’était alors installé au pouvoir Mario Monti, un président du Conseil non élu mais désigné par le président de la République Giorgio Napolitano. Assisté d’une équipe gouvernementale technique, la politique de celui que l’on surnomme en Italie « Il professore » est dictée par l’urgence du redressement des comptes d’une Italie alors au bord de la faillite et sur le point d’entraîner avec elle le reste des économies de la zone euro. La politique de Monti est une politique orthodoxe qui a réussi à réduire le déficit public autour de 2% à la fin de 2012 même si la dette publique, elle, devrait continuer à croître jusqu’en 2013. L’établissement de la rigueur budgétaire a eu pour conséquence un approfondissement de la crise de l’économie réelle avec de lourdes conséquences sociales, notamment sur l’emploi.

D’où un double ressentiment de l’opinion publique italienne à la veille des élections générales. Il y a d’une part la rancune d’une certaine frange fragile de la population envers la cure du professeur Monti. Mais il y aussi, et cela concerne davantage notre réflexion, une critique acerbe de la classe politique traditionnelle qui n’a pas été capable de gérer la crise dans le respect des procédures démocratiques normales.

Enfin, plus récemment, l’actualité de ces derniers mois a été marquée par la recrudescence de scandales politico-financiers ramenant l’Italie aux heures sombres de l’opération Mani Pulite qui, au début des années 90, avait renversé les anciens partis politiques italiens issus de l’après-guerre et dévoilé aux yeux des citoyens la corruption de l’État dans toutes ses sphères. La référence est d’ailleurs assumée par certains journaux comme la Repubblica ou le Corriere della Sera dans leur édition du 15 février dernier qui n’hésitent pas à évoquer un deuxième Tangetopoli.

Parmi ces différents scandales, on peut évoquer par exemple la mise en examen pour faillite frauduleuse d’Angelo Rizzoli, producteur de cinéma et télévision, ancien propriétaire du Corriere della Sera, un temps propriétaire de Flammarion et époux d’une député du PdL, le parti de Silvio Berlusconi. Il faut mentionner également l’arrestation du président du club de football de Cagliari pour avoir laissé jouer des matchs dans l’enceinte du stade pourtant vétuste.

Mais deux affaires ont particulièrement secoué la péninsule en février : les pertes cachées de la banque Monte dei Paschi di Siena (MPS) et les pots de vin de la firme de défense Finmecannica. Dans le premier cas, la découverte d’un trou de plusieurs milliards d’euros dans les comptes de la troisième banque d’Italie embarrasse à la fois Mario Monti, qui a octroyé au plus fort de la crise une avance au groupe sans se soucier de sa bonne gestion, mais surtout le Parti Démocratique (principal parti de gauche). Le principal actionnaire de MPS est en effet une structure à but non lucratif appelée La Fondation et dont les dirigeants constituent l’élite politique locale. Or la ville de Sienne et toute la Toscane sont des « régions rouges » acquises à la gauche depuis des décennies. La porosité de la séparation entre les mondes de la finance et de la politique est démontrée par la présence quasi automatique au poste de Maire de Sienne d’un dirigeant de MPS depuis des années. Seul le dernier a fait exception.

Finmeccannica quant à lui est un fleuron italien de l’aéronautique. Ses dirigeants sont accusés d’avoir organisé un vaste réseau de corruption et de financement occulte de partis politiques. Certains partis (le PdL étant particulièrement visé) auraient en effet placés leurs hommes au sein de la direction de Finmeccanica pour faciliter l’obtention de contrats moyennant de fortes rémunérations. L’affaire intervient alors que le groupe, malgré sa réputation d’excellence, connaît une situation financière difficile.

Une présence forte des thèmes populistes et antisystèmes

On le voit donc, la situation politique et économique en Italie est celle d’une grave crise. Le pays subit un appauvrissement et, pire encore – car la croissance économique devrait revenir vers 2014 – il subit une perte de confiance dans ses dirigeants. Accusés d’incompétence et entachés par les affaires de corruption, les élites politiques et économiques du pays sont discréditées auprès d’une partie de la population.

L’élection qui se joue la semaine prochaine met aux prises principalement 4 coalitions.

Le centre gauche, avec comme composante principale le Parti Démocratique (PD), est en tête des sondages. Au terme d’une primaire interne, il s’est donné comme leader Pier Luigi Bersani, ancien secrétaire du PD.

Le PdL (centre droit) sera emmené une fois de plus par Silvio Berlusconi qui se présente pour sa sixième campagne.

Mario Monti, pour sa part, se présentera au sein d’une alliance de centre réunissant diverses structures autour de son nom.

Enfin, le mouvement « Cinque Stelle », ou Cinq Etoiles, de Beppe Grillo représente la contestation radicale des élites italiennes et des partis politiques.

Beppe Grillo, candidat du mouvement « Cinque Stelle »

Au vu des sondages paraissant cette semaine en Italie, le plus surprenant est le niveau exceptionnellement haut des listes de Grillo. Il semblerait en effet que le mouvement « Cinque Stelle » puisse faire élire autour de 100 parlementaires. Cela ferait de cette liste issue de la société civile la troisième force politique du pays devant le centre incarné par Mario Monti, malgré son action relativement efficace lors de son passage au pouvoir et les louanges adressées par les capitales étrangères.

C’est que Beppe Grillo incarne parfaitement les peurs et les colères de la société italienne. Depuis longtemps déjà, il s’était fait connaître par son engagement en faveur de la probité des élus, raillant les errements de la politique italienne. Son blog est le plus lu d’Italie et parmi les vingt plus lus au monde. Avec son slogan percutant « Lizenciamoli tutti » (Licencions-les tous), Grillo parcourt le pays à bord d’une caravane. A chaque étape de son « Tsunami Tour », Grillo donne de la voix sur les places publiques, s’en prenant pêle-mêle aux politiques, aux syndicats, aux patrons, bref à tout ce qui est établi dans de fougueuses harangues aux accents volontiers anarchistes et parfois xénophobes. Le mouvement « Cinque Stelle » a déjà obtenu de retentissants succès : deux parlementaires européens en 2008, quatre maires aux dernières élections municipales en 2012 et notamment à Parme. A la différence de Coluche, Beppe Grillo, avec ses 16% dans les sondages, semble bien déterminé à aller jusqu’au bout.

Le mouvement « Cinque Stelle » a donc réussi à capter un mécontentement populaire sans pour autant définir de programme d’action claire pour les résoudre. Grillo hurle mais ne construit pas. La tendance à simplifier les problèmes, à montrer du doigt des responsables sans mettre en place de réels projets politiques semble malheureusement avoir contaminé la campagne en Italie. Et ce, de deux manières.

Premièrement, la campagne électorale est marquée par un festival de propositions populistes voire irresponsables compte tenu de la situation financière du pays. L’engagement de Grillo de donner 1000 euros à chaque citoyen pendant trois ans fait ainsi écho à celui de Berlusconi de supprimer l’IMU, un impôt sur l’habitation mis en place par Mario Monti.

Deuxièmement, le thème de la rénovation de la classe politique, porté à juste titre par Grillo s’est transformé en un argument rhétorique vide de sens. Tous les candidats italiens souhaitent dans leur programme se débarrasser de « la vecchia politica » sans chercher véritablement à indiquer ce qu’ils entendent derrière cette expression. Inversement, l’accusation de « populiste » revient systématiquement dans les meeting politiques des deux principaux partis, le PD et le PdL pour chercher à décrédibiliser l’adversaire sans avancer d’arguments tangibles. L’arrivée sur le devant de la scène du mouvement « Cinque Stelle » est sans doute pour une part responsable de cette simplification du débat, et des débats souvent purement rhétoriques.

Des causes anciennes à la contestation anti politicienne en Italie

Le poids important d’une contestation de l’ordre établi, en dehors des partis traditionnels et dirigée d’ailleurs contre eux, est largement lié, comme on vient de le montrer, à la conjoncture actuelle : crise économique, crise morale, scandales politico-financiers, émergence d’un leader charismatique. On pourrait aussi ajouter à cela le relatif discrédit dont souffre le leader du centre droit Silvio Berlusconi et qui conduit une partie de son électorat vers le mouvement « Cinque Stelle ».

Cependant, à prendre un recul historique, on constate que ce type de mouvement né ex nihilo de la société civile n’a rien de nouveau mais constitue plutôt un mode de mobilisation politique récurrent dans la Péninsule.

L’Italie n’a en effet pas la culture française de la confrontation indépassable entre deux blocs radicalement opposés. Historiquement, le champ politique du pays s’est formé autour de deux pôles. La Démocratie Chrétienne (DC) sous l’égide de son leader historique Alcide de Gasperi et le Parti Communiste Italien (PCI) emmené par Palmiro Togliatti. Le Parti Socialiste Italien (PSI) est toujours resté dans l’ombre du PCI. La logique de guerre froide a cependant rendu impossible une alternance radicale donnant le pouvoir au Parti Communiste. Ce sont donc davantage des partis de gauche qui se sont alliés à la DC donnant naissance à des expériences politiques originales comme le Centre Gauche entre 1963 et 1968 alliant la DC et le Parti Socialiste Italien sous la férule du Président du Conseil Fanfani. L’Alliance entre la DC et le PCI a même été envisagée mais le projet de « compromis historique » achoppe après l’assassinat d’Aldo Moro. Pour résumer, on pourrait dire que le centre a toujours gouverné en Italie et que les tentatives de consensus politiques ont pris le pas sur l’affrontement bi-partisan.

Cette impossibilité d’un changement important de cap de la politique italienne est à la racine de la naissance du terrorisme d’extrême gauche en Italie. Ne pouvant conquérir le pouvoir de manière légale, les groupes les plus contestataires ont cherché à l’obtenir ou tout au moins à influer par le recours à la violence. Même si l’affrontement armé n’a aujourd’hui plus guère cours, il existe toujours une tradition italienne de contestation en dehors des partis politiques établis. On peut penser par exemple au mouvement No TAV, qui, bien qu’originellement orienté vers la lutte contre la ligne Lyon-Turin, s’est construit depuis sa création dans les années 90 tout un corpus idéologique dépassant largement l’enjeu local. C’est ce type de contestations non prises en compte par les partis politiques traditionnels que Beppe Grillo parvient à fédérer.

Des risques pour le pays et l’Europe

Le PdL, bien qu’il ait été aux affaires ces dernières années, tente lui aussi d’adopter une rhétorique antisystème, anti-élite. Lors de cette campagne, Silvio Berlusconi a encore une fois mis en avant son expérience d’entrepreneur à succès pour fustiger le poids de l’administration, la lenteur de la bureaucratie et les pesanteurs de l’État Social à l’italienne. Il y a certes dans ce discours un clin d’œil aux milieux d’affaires ainsi qu’à la ligue du Nord, séparatiste, mais il y a aussi certainement une volonté de récupérer le mécontentement social vis-à-vis de l’inefficacité de l’État dans son action contre la crise. Son jeu est subtil car il ne doit pas faire le jeu de Grillo. Berlusconi tente donc de discréditer son adversaire en l’accusant de populisme (cf Corriere della Sera 18 février) tout en reprenant une partie de ses thèses.

Le PD est mal à l’aise avec ce type de revendication, car bien qu’il soit l’héritier indirect du Parti Communiste à partir duquel la gauche s’est refondée suite à l’effondrement du PSI de Craxi dans l’affaire Tangentopoli, son idéologie s’est recentrée vers la social-démocratie.

Pier Luigi Bersani, secrétaire du PD

Pier Luigi Bersani dispose aujourd’hui d’une avance dans les sondages qui devrait lui permettre de remporter la Chambre des Députés. La question est de savoir s’il devra s’allier, et avec qui, pour obtenir la majorité absolue.

La question est nettement plus floue en ce qui concerne le Sénat de la République. En effet, la loi électorale (surnommée porcellum : « saleté ») donne une prime majoritaire aux listes arrivées en tête sur une base régionale. Certaines régions comme la Sicile ou la Lombardie ayant une forte tradition de droite, il sera plus difficile pour le leader du centre gauche d’obtenir la victoire. D’autant que Silvio Berlusconi a avec lui le dynamisme d’une campagne ascendante et son habilité médiatique reste redoutable.

S’il parvenait à réunir sur son nom les votes d’une Italie meurtrie et humiliée par une crise dont elle ne voit pas la fin, le scénario pourrait être proche de celui de 2006. Un des pires qui soit. Romano Prodi, le leader mal élu du centre gauche avait alors été la proie des calculs partisans. Ayant dû nommer plus de cent responsables au sein de son exécutif, sa majorité parlementaire bien relative, il avait dû laisser le pouvoir après avoir été mis en minorité, ouvrant la voie à une victoire triomphale de Silvio Berlusconi. Ce n’était peut-être déjà pas une victoire pour l’Italie en 2006. En 2013, cela pourrait s’avérer dangereux pour le pays et pour l’Europe.

L’Italie, victime de la crise et des populismes (1/2)

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2013/02/20/litalie-victime-de-la-crise-et-des-populismes/ © Bulles de Savoir

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