Les jeunes, les femmes, les homosexuels et les immigrés : enjeux invisibles d’une élection italienne déroutante (2/2)

Comparaison des programmes des quatre principaux chefs de liste aux élections législatives italiennes des 24 et 25 février 2013.

Vu de France ou d’Europe en général, les enjeux des élections italiennes tournent autour de la dette, de l’Europe et de l’Euro, et des fantaisies de Berlusconi. Nous pouvons toutefois envisager un angle d’approche différent, et confronter les réponses des quatre principales listes à des enjeux de société. Comment ces quatre hommes blancs et italiens d’origine, hétérosexuels et de plus de soixante ans proposent-ils d’améliorer la situation défavorable des jeunes, des femmes, des homosexuels et des immigrés ?

Les Jeunes

« L’Italie n’est pas un pays pour les jeunes », lit-on dans un article publié en 2009 dans le Corriere della Sera, quotidien le plus diffusé d’Italie. En effet, les jeunes italiens ont très peu souvent une situation stable avant 30 ou même 40 ans, et sont ceux qui dépendent de leurs parents le plus longtemps. Si la structure familiale permettait jusqu’alors de compenser la précarité des jeunes, la situation s’est empirée avec la crise. Une conséquente augmentation du chômage touche sévèrement les moins de 25 ans; leur taux de chômage est actuellement de 36,5%.

Taux de chômage en Italie par tranche d’âges

Histoire d’un étudiant : du berceau à la précarité

Comment les candidats au palais Chigi comptent-ils s’attaquer au problème ?

Pour Beppe Grillo, le comique populiste qui s’est hissé au 3e rang dans les sondages, les nouvelles technologies et Internet en particulier apportent la solution. Son annonce phare consiste en effet en un droit libre et gratuit au Wifi appelé « citoyenneté digitale ». Il propose également de développer l’enseignement à distance via Internet, de rendre les cours universitaires et les livres d’école accessibles gratuitement sur la toile. Bloggeur le plus connu d’Italie, Beppe Grillo croit en l’Internet comme instrument de connaissance et de communication, qui mène à une plus grande transparence politique. Il souhaite l’enseignement obligatoire de l’anglais dès le plus jeune âge et multiplie les références à Barack Obama. En ce qui concerne le chômage, il entend garantir les allocations à tous. Son mouvement « Cinque stelle » (Cinq étoiles), est fondé sur la participation de citoyens apolitiques et non corrompus.

Son ouverture à la modernité et à l’innovation le rend ainsi très apprécié des jeunes.

Il a mené une campagne très agressive, aussi bien dans ses interventions publiques lors du « Tsunami tour » (nom qu’il a donné à son tour d’Italie en camping-car), que dans les vidéos de campagne.

Autrement dit, que ce soit par ses propositions ou ses moyens de communication, la campagne de Beppe Grillo semble répondre aux attentes des jeunes italiens.

Silvio Berlusconi, divorcé à deux reprises et aujourd’hui fiancé à une femme de 40 ans plus jeune que lui, a ancré sa campagne sur la famille, traditionnel noyau de solidarité et d’entraide. C’est elle qui doit faire face aux problèmes des jeunes.

Affiche électorale du PdL : « On ne touche pas à la famille »

L’aide à la famille passe selon lui par des baisses d’impôt, sa promesse de campagne répétée à chaque nouvelle élection. Il s’attaque cette fois-ci à l’IMU, impôt sur la résidence mis en place par le professeur Monti et très décrié. Il entend non seulement l’abolir pour les résidences principales mais aussi rembourser les sommes déjà payées l’année dernière. Il affirme sur son compte Twitter que « seul un État qui n’aime pas les familles peut imposer l’IMU ». D’autre part, le quotient familial doit permettre à un père de famille de payer moins de taxes qu’un célibataire avec les mêmes revenus. Sa deuxième proposition « pour sauver l’Italie » est d’abroger les taxes pour plusieurs années aux entreprises qui embauchent des jeunes. Une incitation fiscale située seulement du côté de la demande de travail qui ne semble pas suffisante.

Pier Luigi Bersani, le candidat du Parti Démocratique (PD), placé en tête dans les sondages malgré une certaine stagnation ce dernier mois, affirme que le taux d’emploi des femmes et des jeunes sera la première mesure d’efficacité de sa stratégie gouvernementale. Son programme consiste en une révision profonde de la fiscalité, et une revalorisation du travail et des travailleurs. Matteo Renzi, son opposant au second tour des primaires du PD, était le candidat plébiscité par la jeunesse. Plus jeune lui-même (38 ans), il avait ancré son argumentaire de campagne sur une volonté de réforme et la critique de la classe dirigeante, dont Bersani fait partie.

Monti, après avoir démenti les annonces de candidature à plusieurs reprises, est maintenant le chef de file de la liste nommée Scelta Civica (choix civique).

Mario Monti est européiste. Pour lui, les espoirs de croissance et d’amélioration de la situation économique en général se trouvent dans une plus grande intégration de l’Union Européenne. Ce serait un premier moyen d’améliorer la situation des jeunes. Il associe à cela une réforme qui instaurerait un régime spécial pour les start-up, pour aider les jeunes dans la phase de lancement de leur entreprise.

En tant que professeur, il propose un plan quinquennal d’investissement dans le capital humain, c’est-à-dire la recherche et l’innovation. Il se focalise sur la qualité des enseignants, leur motivation, l’évaluation de la part des élèves et sur le taux d’abandon précoce des études.

Son plan d’emploi pour les jeunes insiste sur la formation, l’insertion dans le marché du travail et la détaxation pour les embaucheurs.

Même si son plan semble sérieux et efficace à long terme, et confronte le problème du travail des jeunes aussi bien du côté de l’offre que de la demande, sa candidature n’est pas très attractive pour les jeunes. Les commentaires de ces derniers ont été particulièrement virulents suite à la démission du pape, que Monti a déclaré respecter bien qu’il en ait été très surpris. Beaucoup de jeunes lui suggèrent, voire lui assènent, en effet, d’imiter le pape en se retirant à son tour de la vie publique. La comparaison entre la démission du pape et la persistance des politiques à rester sur le devant de la scène n’est pas à l’avantage de ces derniers, même pour le très catholique Casini (de l’UDC, parti centriste allié à la liste de Monti) qui est député depuis 30 ans.

Parmi ces quatre candidats, il semble donc que Beppe Grillo soit le candidat préféré des jeunes, bien que leur attachement à leur autre candidat fétiche Matteo Renzi puisse rapporter des voix au plus traditionnel Pier-Luigi Bersani. Les derniers sondages confirment cette prévision : les jeunes voteront majoritairement pour Beppe Grillo et son mouvement 5 étoiles, bien que des incertitudes subsistent sur leur soutien aussi bien au PD qu’au PdL.

Les femmes

Dans un pays qui reste culturellement machiste et dans lequel les potentialités économiques des femmes sont sous-estimées, assurer leurs droits et leur responsabilisation relève de l’urgence. Ainsi, l’Italie a récemment reçu un avertissement de l’ONU concernant les violences liées au genre. La discrimination au travail, les taux de chômage et d’emploi des femmes sont un problème de société d’ampleur.

Mario Monti aborde le problème d’un point de vue économique, en allant jusqu’à citer dans son programme une estimation de la Banque d’Italie selon laquelle un taux d’emploi des femmes de 60% engendrerait une augmentation du PIB de 7%. Comme solutions, il propose une détaxation sélective des revenus du travail des femmes, pour les inciter à franchir le pas vers l’emploi ainsi qu’une réorganisation du congé maternité et un plan pour les crèches. Il prévoit également l’allongement du congé paternité, rendu obligatoire par son précédent gouvernement. Enfin, une mesure certes louable mais qui manque de clarté : il entend changer la représentation publique du rôle de la femme. Mais comment ?

Bersani est celui qui semble avoir le projet le plus complet. Il soutient activement le mouvement « Se non ora quando » (Si pas maintenant quand) qui lutte contre les violences liées au genre. Son programme prévoit un plan pour l’emploi des femmes qui concilie des mesures fiscales, une réforme des allocations et un programme de diffusion des crèches.

Cette stratégie poursuit un objectif à plus long terme : celui de redonner aux femmes et aux couples l’envie et la possibilité d’avoir plus d’enfants. Or avec un taux de fécondité des femmes extrêmement bas (1,40), l’Italie demeure dépendante de l’immigration pour la reproduction de sa population.

Quant à Berlusconi, entre son attitude personnelle et la dévalorisation de la femme opérée par ses chaînes de télévision, il ne semble pas beaucoup préoccupé par les inégalités persistantes dans la société italienne. En revanche, Beatrice Lorenzin, autre candidate du Peuple de la Liberté (PdL) et vice-responsable de la section parité, soutient la politique libérale du parti tout en proposant des contrats plus amples, qui assurent des services aux employé(e)s comme les crèches d’entreprise. La coalition de droite conserve cependant une vision traditionnelle du père de famille, difficilement conciliable avec l’émancipation des femmes.

Beppe Grillo est très concentré sur les mesures anti-corruption au niveau politique, mais il ne fait aucune proposition concernant le nombre de femmes en politique, ou leurs droits en général.

Les homosexuels

A l’heure où la plupart des pays européens s’orientent vers une plus grande reconnaissance des droits des homosexuels (Espagne, France, Royaume-Uni…), l’Italie reste au point mort. Outre les discriminations journalières au travail ou la violence des homophobes, un événement a récemment fait scandale : celui d’un homme homosexuel dont la candidature au Sénat a été bafouée, et qu’il a finalement enlevé, parce qu’il était actionnaire de sites de rencontres et boîtes de nuit gays. Cela n’est pourtant pas illégal.

La candidature de Monti a reçu la bénédiction de l’Église, dans ce qui semble être une sorte d’accord donnant-donnant. La chute du gouvernement de Berlusconi en novembre 2011 avait été précipitée par l’Église, encourageant l’arrivée au pouvoir du professeur Monti. Celui-ci avait, en échange, fait très attention à ne pas trop accabler l’Église, dont le nombre de propriétés à Rome est incalculable, lors de la mise en place de l’IMU. Cette différence de traitement a été très difficilement perçue par la population. Aujourd’hui, Monti s’est allié avec Casini, le chef du parti UDC (Union des démocrates chrétiens et centristes), et l’Église compte sur lui pour ne proposer aucune avancée sur les problèmes de société tels que : les droits des homosexuels, l’euthanasie, la procréation assistée. Pour l’instant, le pacte silencieux est respecté, aucun de ces thèmes n’est avancé dans l’agenda Monti.

La célèbre répartie de Berlusconi « il vaut mieux aimer les femmes qu’être gay » est sans équivoque : l’ancien président du conseil a de forts préjugés sur cette minorité. Le PdL est cependant plus grand que Berlusconi, et si le parti s’oppose au mariage gay, il entend tout de même élargir les droits pour les couples de fait.

Grillo, bien que majoritairement soutenu par les jeunes, qui sont généralement plus favorables à l’ouverture des droits pour les homosexuels, n’aborde pas le sujet dans son programme ou ses interventions publiques.

Bersani est celui qui va le plus loin dans la reconnaissance des droits des homosexuels : on retrouve au cœur de son programme pour les droits et la justice une proposition de loi contre l’homophobie et d’union civile pour les couples gays. Leur réalisation dépendra bien sûr de la majorité qu’il aura, ou n’aura pas, à la Chambre et au Sénat.

Les immigrés

L’Italie est une terre d’immigration depuis plus de vingt ans, mais c’est la révolution tunisienne qui a intensifié le phénomène. L’île de Lampedusa est devenue célèbre pour les arrivées massives de migrants venus d’Afrique, et Berlusconi qui était président du conseil à l’époque s’est trouvé dans l’incapacité de réagir. La coopération avec les autres pays européens, et en particulier avec la France, a fait défaut. Compte tenu du faible taux de natalité, l’Italie est en quelque sorte dépendante de l’immigration pour assurer la reproduction de sa population, mais le nombre croissant d’immigrés engendre des problèmes d’intégration, ainsi que des réactions nationalistes voire xénophobes. Ces nouveaux italiens représentent cinq millions de citoyens d’origine étrangère en Italie, soit un douzième de la population : un poids non négligeable.

Berlusconi a signé un nouvel accord avec son allié historique, la Lega Nord (la Ligue du Nord), un parti indépendantiste et xénophobe. Il a aussi créé le scandale en soutenant une partie des actes de Mussolini, séparant deux phases du fascisme : celle de l’expérience économique et sociale, et celle du racisme qui aurait été inculquée par Hitler. Il affirme catégoriquement ne pas vouloir naturaliser les enfants d’immigrés.

Bersani au contraire propose de donner la citoyenneté italienne aux enfants d’immigrés, nés et élevés en Italie. La participation aux primaires du PD était ouverte à tous les sympathisants, qu’ils soient ou non italiens, mais il ne propose pas pour autant dans son programme d’étendre le droit de vote aux immigrés pour quelque élection que ce soit.

Si l’agenda Monti semble complet sur les autres sujets, il ne touche pas mot de la question des immigrés dans les vingt-cinq pages qui décrivent son projet. La Repubblica, quotidien de centre gauche, dénonce cette lacune : la seule fois où Monti en parle dans son programme, il l’associe à l’Europe. Si on peut comprendre que l’immigration est un problème global et régional que les États de l’UE doivent gérer ensemble, il semble pourtant étrange qu’il ne propose aucune solution nationale. Faut-il y voir les résultats d’une alliance avec Fini, le président du parti Futur et Liberté, héritier du fascisme ? Cette hypothèse semble hasardeuse, d’autant plus que Fini a publiquement rejeté tout lien persistant avec cette idéologie. Pourtant, c’est bien lui qui a promu la loi Bossi-Fini de 2002, instaurant des quotas du nombre d’immigrés à accueillir chaque année.

Le programme de Beppe Grillo non plus ne fait pas référence aux immigrés ou aux étrangers travaillant sur le territoire, mais la raison en est plus claire. Beppe Grillo affiche et revendique son populisme, mais cela implique une part de xénophobie. Si le comique n’en est pas là, il ne fait aucune proposition pour régler les problèmes d’insécurité liés à l’immigration (perception de la droite) ou pour mettre en valeur cette potentielle richesse (angle souvent adopté par la gauche). L’immigration est un vrai point faible du mouvement « Cinque Stelle », qui peut être exploité par ses adversaires. Bersani reproche à son concurrent de se montrer proche de la gauche, et même des communistes, puis de l’extrême droite en fonction des forces régionales. En atteste le tweet suivant :

Beppe Grillo cite Berlinguer (ancien secrétaire général du Parti Communiste Italien) à Bologne (ville classifiée « rouge » pour son vote communiste très important) et à Rome il est bras-dessus bras-dessous avec Casa Pound (un parti d’extrême-droite populaire à Rome)

Finalement, il semblerait que Bersani sorte vainqueur de cette étude sur les questions sociales, conformément à ce que les derniers sondages prédisent. Une conclusion hâtive est toutefois à éviter : personne ne vote en fonction d’un seul critère d’identification. Les jeunes, femmes et homosexuels ne se définissent pas que dans ces cases, et les identités peuvent bien sûr se croiser. Les immigrés quant à eux n’ont pas le droit de vote. Quant aux sondages, ils ne disent pas tout : le système électoral italien des coalitions et des alliances est très complexe. Le vote du week-end à venir n’est qu’une étape. La seconde, plus incertaine, est l’aboutissement des arrangements entre partis pour nommer le successeur de Monti.

Les jeunes, les femmes, les homosexuels et les immigrés : enjeux invisibles d’une élection italienne déroutante (2/2)

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2013/02/21/les-jeunes-les-femmes-les-homosexuels-et-les-immigres-enjeux-invisibles-dune-election-italienne-deroutante-22/ © Bulles de Savoir

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