La chasteté provocatrice du Dogme 95

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La légende raconte que c’est au cours d’une soirée bien arrosée, sur un coin de table et en une demi-heure seulement, que Thomas Vinterberg et Lars Von Trier, deux des figures les plus imposantes du cinéma scandinave depuis Ingmar Bergman, ont établi leurs dix «voeux de chasteté». Derrière ce nom énigmatique se cachent les résolutions fondatrices du mouvement Dogme 95, prônant l’affranchissement de toutes considérations artistiques et esthétiques au nom d’une retranscription pure de la réalité sur l’écran. Subtil mélange entre authenticité cinématographique et pure provocation Lars Von Trierienne, Dogme 95 représente avant tout la résolution culottée de quatre metteurs en scène danois – aux deux cités précédemment s’ajoutent Kristian Levring et Soren Kragh Jacobsen, moins connus sur la scène internationale – de lutter contre la suprématie américaine et ses règles établies, de secouer le public en leur prouvant qu’un petit pays, aussi bien par sa superficie que par son rayonnement culturel, peut lui aussi faire des vagues dans le monde de l’art. Vinterberg résumera ainsi : «It’s the same thing as a guy with a small penis who wants a huge motorbike».

Kristian Levring, Soeren Kragh-Jacobsen, Lars von Trier et Thomas Vinterberg, récompensés à titre honorifique au cours des European Film Awards en 2008 à Copenhague.

Dix principes donc. Dix règles clés que le réalisateur ne doit en rien outrepasser. Avant de les coucher sur le papier, Von Trier et Vinterberg se sont interrogés sur les éléments primordiaux à la réalisation de leurs films : la lumière, le sens de l’esthétisme, le son, le traitement de l’image et bien d’autres encore, autant de pierres à l’édifice qui seront désormais bannies de leurs futures constructions. Les «Dogma Brothers», comme on les surnommera après, pensent avant tout cette nouvelle vague – Lars Von Trier lance l’idée à Vinterberg en ces termes précis – comme un jeu. Un jeu avec les conventions, puisqu’elles sont toutes abolies systématiquement sans s’interroger ni pourquoi ni comment. De nombreuses discussions et remises en cause auront lieu entre les quatre réalisateurs pour savoir si, après tout, il était bien justifié et judicieux d’éradiquer ainsi des principes si cruciaux au bon déroulement du tournage, mais le résultat ne changera pas. Il faut rester fidèle au Dogme. Pour Thomas Vinterberg, «on ne change pas la Bible». Le jeune cinéaste, 28 ans à l’époque, dressera aussi une analogie avec un jeu de cow-boys et d’indiens entre les quatre artistes : certains jouent les méchants flics et rappellent aux autres qu’il ne faut pas sortir des voeux prononcés et, même si les règles sont contraignantes, le jeu ne serait pas aussi excitant sans la pression que ces normes font peser sur les épaules du réalisateur. Nouvelle religion, le Dogme 95, nommé d’après l’année de sa révélation au public, se base donc sur une chasteté toute nouvelle qui interdit de fricoter avec un quelconque sens esthétique. Avant de réaliser leurs films estampillés «Dogme 95», les réalisateurs ont donc dû parapher le plus solennellement du monde les lignes suivantes :

« Je jure de me soumettre aux règles qui suivent telles qu’édictées et approuvées par Dogme 95 :

1. Le tournage doit être fait sur place. Les accessoires et décors ne doivent pas être amenés (si on a besoin d’un accessoire particulier pour l’histoire, choisir un endroit où cet accessoire est présent).

2. Le son ne doit jamais être réalisé à part des images, et inversement (aucune musique ne doit être utilisée à moins qu’elle ne soit jouée pendant que la scène est filmée).

3. La caméra doit être portée à la main. Tout mouvement, ou non-mouvement possible avec la main est autorisé. (Le film ne doit pas se dérouler là où la caméra se trouve ; le tournage doit se faire là où le film se déroule).

4. Le film doit être en couleurs. Un éclairage spécial n’est pas acceptable. (S’il n’y a pas assez de lumière, la scène doit être coupée, ou une simple lampe attachée à la caméra).

5. Tout traitement optique ou filtre est interdit.

6. Le film ne doit pas contenir d’action de façon superficielle. (Les meurtres, les armes, etc. ne doivent pas apparaître).

7. Les détournements temporels et géographiques sont interdits. (C’est-à-dire que le film se déroule ici et maintenant).

8. Les films de genre ne sont pas acceptables.

9. Le format de la pellicule doit être le format académique 35mm.

10. Le réalisateur ne doit pas être crédité.

De plus, je jure en tant que réalisateur de m’abstenir de tout goût personnel. Je ne suis plus un artiste. Je jure de m’abstenir de créer une « œuvre », car je vois l’instant comme plus important que la totalité. Mon but suprême est faire sortir la vérité de mes personnages et de mes scènes. Je jure de faire cela par tous les moyens disponibles et au prix de mon bon goût et de toute considération esthétique.

Et ainsi je fais mon Vœu de Chasteté. »

Le manifeste danois ne se cache pas de s’être inspiré du travail de François Truffaut dans les Cahiers du Cinéma en 1954 et son vibrant article, devenu culte à ce jour, «Une Certaine Tendance du Cinéma Français». Ces sacrosaintes règles seront rendues publiques en mars 1995, à Paris, au Théâtre de l’Odéon alors que Lars Von Trier prend part à la conférence «Le cinéma vers son deuxième siècle». Von Trier y va de son goût prononcé pour la mise en scène de sa propre personne en énonçant ces principes inédits à voix haute avant de jeter 500 exemplaires du manifeste à la tête des premiers rangs du théâtre parisien en récitant plusieurs pamphlets communistes. Dogme 95 est bien un défi lancé à la face du monde, littéralement dans ce cas, une provocation ouverte à tout le cinéma qui l’invite à faire de même ou bien à répondre par un acte encore plus osé. C’est ce que les «Dogma Brothers» souhaitent avant tout. Ne pas s’imposer comme un tribunal de l’Inquisition version danoise qui brûlerait toute pellicule ne respectant pas leur texte sacré mais plutôt aller chatouiller l’imagination de leurs confrères cinéastes, comme des enfants jouant à qui fera la plus énormissime des bêtises, quitte à se faire taper sur les doigts par la critique. Car la critique justement s’est souvent déchainée contre les films du Dogme. Les Idiots (1998) de Von Trier est sûrement celui qui a soulevé le plus de passions, du fait de la personnalité de son réalisateur et de son goût pour le politiquement incorrect. Le film met en effet en scène un groupe d’adultes qui aime s’adonner à des orgies en tout genre et se conduire comme des aliénés en public. Du fond de la salle de projection à Cannes en 1998, le critique britannique Mark Kermode scandera tout au long du film «Il est merde !» dans un français plus que douteux. Nombreux sont aussi ceux qui ont trouvé risible voire ridicule l’emploi de la caméra à l’épaule, causant le mal de mer chez certains, l’indignation de se retrouver face à un film quasi-amateur chez d’autres.

Les Idiots (Dogme 2), Lars Von Trier, 1998

L’analogie souvent dressée entre le mouvement scandinave et la Nouvelle Vague, de par leur caractère inédit et audacieux, est juste sur plusieurs plans, surtout celui d’une toute nouvelle manière de filmer et d’explorer la psychologie des personnages. Mais une différence absolument primordiale se dresse entre les deux. Alors que leurs homologues français célébraient l’Auteur dans toute sa splendeur, les cinéastes du Dogme 95 l’annihilent complètement, au point qu’il n’est même plus inscrit au générique du film. Festen (Dogme 1) et Les Idiots (Dogme 2) sont avant tout les films du Dogme et non pas les films de messieurs Vinterberg ou Von Trier. Pour mieux saisir l’opposition, il faut ici encore citer Truffaut et sa «politique de l’auteur». Si tous les cinéastes de la Vague tombent d’accord sur le fait que le cinéaste devient presque un écrivain à l’écran – en naitra le terme de «caméra-stylo» – apposant sa patte sur la pellicule, c’est le réalisateur des Quatre cents coups qui introduit en tout premier l’idée qu’il faut le célébrer cet Auteur. Car on peut ne pas être en accord avec ses choix esthétiques ou scénaristiques, mais quoiqu’il en soit, il faut admettre son travail et sa volonté de s’imposer avec des idées qui lui sont propres, qui lui sont reconnaissables et qui ne pourraient venir à l’esprit d’aucun autre que lui même. Truffaut impose une ligne volontariste, employant l’impératif dans ses articles et dictant à son dévoué lectorat de suivre la mère de toutes les vertus. Car c’est la patience de suivre un auteur de son début à sa fin qui permettra au public de comprendre dans toute son ampleur les plus grands cinéastes. A l’opposé, quarante ans après, Dogme 95 dictera une toute autre ligne de conduite à ses adeptes : l’auteur n’existe plus. Son nom ne figure même pas au générique et le réalisateur, devenu simple technicien – Von Trier sur le tournage des Idiots tient le rôle de réalisateur, chef opérateur et caméraman – doit «s’abstenir de créer une œuvre d’art». L’auteur est mort une seconde fois, cette fois-ci plus dans le monde littéraire mais dans celui du cinéma. Barthes écrivait dans Le bruissement de la langue (1984) que « l’écriture, c’est ce neutre, ce composite, cet oblique où fuit notre sujet, le noir et blanc où vient se perdre toute identité, à commencer par celle-là même du corps qui écrit. » C’est désormais le corps qui imagine et le corps qui filme qui se volatilise pour ne devenir qu’un simple témoin du monde qui l’entoure et en extraire la plus pure des vérités.

Festen (Dogme 1), Thomas Vinterberg,1998

Si l’on regarde de près le premier dogme, Festen, récompensé en 1998 par le Prix du Jury à Cannes, on perçoit clairement en effet cette recherche de vérité et du détournement du bon goût ou de l’esthétisme. Festen est avant tout un film violent, à la fois dans la manière dont Vinterberg filme l’action mais aussi à travers le jeu extraordinaire des acteurs. La violence nait du sujet du film, le viol de deux enfants par leur père, et le déchirement de la famille qui en résulte. Rien n’est épargné au spectateur : les cris, les larmes, la nudité, tout est filmé dans le plus simple appareil. Cette simplicité évidente confère à Festen un pouvoir incroyable de réalisme qui met son public dans une position inconfortable. On est plusieurs fois tenté de détourner le regard de l’écran. Vinterberg assène des coups terribles à nos yeux de spectateur habitués à des films qui enrobent la vérité par des artifices tels que le montage ou encore l’emploi de la musique. L’image elle-même est brute car c’est une image vidéo, tournée avec une caméra d’amateur et non pas un attirail professionnel comme on en utilise habituellement dans les studios. L’image bouge, tangue, les zooms sont parfois maladroits et un peu trop rapides, le cadrage n’est jamais parfait, la mise en scène jamais léchée. Et c’est ainsi que le film crie de vérité. Chacun y reconnaitra les dîners de famille, les mariages ou autres anniversaires où tous les membres d’un clan sont réunis et tâchent de faire bonne figure devant les uns et les autres. Alors que dans l’intimité, chacun se déchire, devant les Autres, il faut garder le masque des conventions. Et lorsque le masque se brise, que reste-t-il au final ? Festen a parfois été lu comme une allégorie du fascisme, où on rejette tout ce qui est différent, le fils ainé de santé mentale fragile et sa révélation fracassante, ou encore le petit ami afro-américain de la benjamine qui est accueilli par des chansons racistes. Vinterberg lui-même n’appose aucune interprétation sur son œuvre, préférant la laisser libre à toute interprétation personnelle et réaffirmant ainsi la similitude entre les propos de Barthes et l’attitude des cinéastes du Dogme.

Mais paradoxalement, Vinterberg confesse n’avoir jamais fait de film aussi personnel que Festen. Le Moi de l’auteur ne peut jamais totalement s’effacer et on le retrouve encore dans la rédaction du script, le choix des acteurs et de la mise en scène, bien que celle-ci se veuille épurée. Vinterberg et Von Trier ne réitéreront pas l’expérience de tourner un nouveau film respectant leur manifeste mais d’autres cinéastes s’y risqueront comme le français Jean-Marc Barr. Malgré l’abandon de leur principe, les cinéastes de Dogme 95 ont chamboulé le paysage cinématographique nord-européen, prouvant à tous les danois qu’ils pouvaient être fiers de leurs artistes et jouir d’un rayonnement culturel pareil à celui de nations de plus grande réputation culturelle. Fait insolite qui mérite d’être relevé, Dogme 95 aurait même inspiré le mouvement culinaire «New Nordic Cuisine» lancé en 2004, basé lui aussi sur dix règles d’or où sont promues au titre de reines la pureté, la fraicheur, la simplicité ainsi que l’authenticité de la cuisine scandinave. Tout comme le Dogme refusait l’utilisation d’accessoire hors du cadre de l’action, la New Nordic Cuisine n’emploie que des produits de son terroir. Alors à quand une Nouvelle Vague dans notre très chère gastronomie française ?

Margot CHARON

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2013/03/26/la-chastete-provocatrice-du-dogme-95/ © Bulles de Savoir

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