L’étoile qui pensait être géante et croyait être rouge : récit d’un voyage en Corée du Nord

Avoir l’impression de sortir de l’URSS de Staline. Ce n’est pas une petite impression, c’est pourtant exactement ce que je ressens en écrivant ces lignes. Je suis assis au buffet de la gare centrale de Pékin. Le Pyongyang–Beijing de 8h34 vient d’arriver à quai. Après des adieux chaleureux avec mes camarades de voyage où l’on se promet bien fort de se revoir, je me décide à tout écrire avant que mes souvenirs encore chauds ne rejoignent le brouillard pékinois. Pour la première fois depuis mon départ pour la Corée du Nord, je prends plaisir à manger. C’est un plat chinois mais j’ai la sensation de manger quelque chose d’incroyablement familier. Pendant tout ce voyage, j’ai pris fébrilement des notes sur un petit carnet noir. Je l’ai toujours sur moi depuis le lycée pour écrire à peu près tout ce qui me passe par la tête. Il y a dedans des comptes-rendus de réunions, des interviews, des adresses postales, des pages entières de journal de bord et il y a maintenant des dizaines de pages de tentative d’approche du totalitarisme en action. C’est ce que j’essaie de retranscrire ici même. Avant de partir, je trouvais Pékin gris et sinistre par rapport aux grandes villes du Sud-Est asiatique. Aujourd’hui c’est un temple du capitalisme mondialisé que je redécouvre. C’est dire ce qu’est la Corée du Nord.

Ce que je tente maintenant de raconter, c’est l’histoire d’un pays névrosé, obsédé par la réunification de la Corée, l’impérialisme des États-Unis et la haine du Japon. Un pays replié sur lui même. Un pays qui croit être le centre du monde mais qui n’appartient déjà plus à l’avenir.

Rencontre avec des fous

La seule manière de se rendre en Corée du Nord est de passer par une agence de voyage et donc de voyager en groupe. Celle-ci organise tout avec KITC, l’organe nord-coréen en charge de l’accueil des touristes dans le pays, environ 2000 occidentaux par an. Ce n’est pas encore l’heure du tourisme de masse. La veille du départ je me suis rendu à l’agence pour recevoir les dernières consignes. Les locaux étaient situés dans une ruelle assez glauque de 三里屯, le grand quartier pékinois où les expats peuvent vivre dans leur bulle. Nous sommes une vingtaine dans une petite salle recouverte d’affiches de propagande nord-coréenne. Surtout des étudiants et des jeunes actifs de Pékin ou de Shanghai. Des occidentaux et un japonais. Ce dernier m’a d’ailleurs montré son passeport. Recouvert de visas de pays aux consonances assez évocatrices : Liechtenstein, Azerbaïdjan, Haut Karabakh, Iran, Russie, Chine. Il faut avoir un goût pour les pays aux dispositions légales assez spéciales. Ils étaient en effet plusieurs à se rendre régulièrement en Corée du Nord car ils s’y « sentaient bien ».

De Beijing à Pyongyang

C’est par les airs que je suis arrivé dans la capitale nord-coréenne, plus précisément avec Air Koryos, la compagnie nationale. Cette dernière a aussi pour caractéristique d’être sur à peu près toutes les listes noires du monde. L’avion est un bolide aux couleurs de la Corée du Nord. Un vieux Tupolev russe. Son ancien propriétaire, Aeroflot, a laissé des inscriptions en cyrillique sur les ailes de l’appareil. A bord, les hôtesses nous accueillent en anglais dans de magnifiques tailleurs rouges, mais signe qui rappelle bien la destination : elles portent déjà à la boutonnière les portraits de leurs « chers leaders ». Nous est remis le « Pyongyang Times », un quotidien tout en anglais. Il nous a préalablement été expliqué qu’il fallait traiter ce journal « avec respect ». Certains qui l’avait plié en deux au niveau d’une photo de Kim Jong Il ou pire encore jeté à la poubelle, avaient dû … écrire une lettre d’excuse ! L’avion ne prendra jamais vraiment de hauteur et je recevrai pendant toute la durée du vol des goûtes d’eau chaude sur la tête à cause de la mauvaise pressurisation de la cabine… Ambiance.

Si on oublie le fait que j’ai vu défiler devant moi toute ma vie pendant la descente, c’est arrivé sur terre que le délire commence. Le concept du tarmac non déneigé est assez intéressant mais à ne pas reproduire. L’aéronef (oui, c’est mon côté publiciste) avance à une vitesse folle pendant la phase de roulage, avant de s’arrêter devant l’unique terminal. Qui fait en gros la taille de celui de St Brieuc. Nous sommes accueillis par des militaires en uniforme à la descente de la passerelle. Il s’agit ensuite de marcher à pied sur la piste pour rejoindre l’intérieur du terminal, une sorte de halle. Nous avons apparemment été les premiers étrangers à avoir le droit de conserver nos téléphones portables et d’acheter des cartes sim. Les nord-coréens reviennent également avec de très nombreux paquets, surtout de l’électronique, des téléviseurs, des machines à café… Bref, tout pour la maison!

Le transfert jusqu’à l’hôtel se fait en bus. C’est l’heure de pointe : quelques voitures circulent, surtout des grosses berlines de type Mercedes. Le car est japonais, on se passera de commentaires. Les fameuses « trafic girls » font la circulation au milieu des carrefours. Depuis 2008, elles sont aussi chargées de s’occuper des quelques feux tricolores installés dans le centre-ville. Elles sont alors postées près d’un petit poste de commande pour faire varier la couleur des lumières – de la très haute technologie ! Le premier contact avec Pyongyang est assez clair : il n’y a personne dans les rues, pas d’animations, pas de boutiques, peu de circulation et surtout, nous traversons la ville en seulement quelques minutes. Elle n’est pas plus grande qu’une ville de région française.

Ce type d'ouvrage est particulièrement ridicule : il s'agit de permettre aux piétons de traverser sans mettre à mal la fluidité d'un trafic quasi inexistant. / crédits : Adrien Lehman

Ce type d’ouvrage est particulierement ridicule : il s’agit de permettre aux pietons de traverser sans mettre a mal la fluidite d’un trafic quasi inexistant. / credits : Adrien Lehman

Dans l’hôtel, retour dans les années 1960. Le personnel parle un petit peu anglais, une prouesse alors qu’ils n’ont probablement jamais quitté le pays. Il s’agit de l’un des plus beaux hôtels de la capitale. Notre groupe a quasiment été sa seule clientèle pendant cette semaine. C’est assez difficile à concevoir. Le décor donne vraiment l’impression d’être au milieu du XXe siècle. Nous n’avons pas le droit de ressortir avant demain 9h. Il y a de grands miroirs absolument partout. Notamment un miroir gigantesque sur tout le mur de ma chambre, face à mon lit. Je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est un moyen de nous surveiller, mais c’est peut-être de la paranoïa. C’est ce cocktail détonnant de réalité, doutes et mensonges évidents qui donne tout son intérêt à l’expérience.

A l’heure du dîner, je parcours les couloirs vides de l’hôtel puis entre dans le restaurant. Une hôtesse me fait signe de ressortir : j’étais rentré dans la salle réservée aux ressortissants nord-coréens : bien sûr, nationaux et étrangers ne peuvent pas légalement dîner ensemble. Il vous faut alors imaginer ce groupe d’occidentaux seuls dans un grand restaurant, attablés au milieu de la pièce et entourés de tables vides. Les autres jours de la semaine, une ou deux autres tables étaient parfois occupées par des chinois. Dans le bar, nous étions tout aussi seuls. Nous avons le choix entre deux sortes de bières et de l’eau… La pinte est à 2€, à peu près comme en Chine. Pourtant notre guide – nécessairement haut-gradé, puisqu’en contact avec des étrangers – est environ payé 8€ par mois. Cela souligne l’énorme différence de revenus : un bar basique en Chine, et donc minable en Europe, est un endroit de luxe en Corée.

La Ville-Narcisse qui croyait être le centre du monde

Pyongyang sous la neige. Les routes ne sont pas déneigées et permettent d'évaluer le très faible trafic sur cette artère du centre ville. / crédits : Adrien Lehman

Pyongyang sous la neige. Les routes ne sont pas deneigees et permettent d’evaluer le tres faible trafic sur cette artere du centre ville. / credits : Adrien Lehman

Dans la brume matinale, les barres d’immeubles et les tours se succèdent. Il n’y a aucune lumière, aucune inscription. J’aperçois seulement un portrait de Kim Il Sung au loin sur une façade. Dans la rue, des passants habillés tout en noir marchent, donnant l’impression de venir de nulle part et de marcher sans but. De temps en temps, un bus ou une voiture passe. Nous sommes sur un des axes principaux de la ville.

A travers les vitres du car, nous apercevons ce qui semble être la vie quotidienne de la capitale. Certains attendent le bus, d’autres marchent sur les trottoirs encore enneigés ou remontent à vélo les grandes artères où notre car a le droit de circuler.

Le métro est le plus profond du monde. / crédits : Adrien Lehman

Le metro est le plus profond du monde. / credits : Adrien Lehman

Le métro est à l’image de celui de Moscou, profond et richement décoré. Nous n’avons le droit de visiter que 6 stations, les mêmes que tous les autres étrangers. Personne n’a d’indication sur l’état des autres stations ou sur le fonctionnement de la seconde ligne, également indiquée sur les plans. A bord des anciennes rames est-allemandes, les nord-coréens évitent notre regard et écoutent en silence de la musique révolutionnaire sous le regard bienveillant des leaders dont les portraits ornent chaque voiture. Ces pyongyangois et pyonyangoises (véridique !) se dirigent vers leurs entreprises ou leurs unités de travail.

Les premières sont des grandes entreprises nationales ou étrangères, comme le français Lafarge. Les secondes sont des équipes affectées à différentes tâches comme le nettoyage des routes. Le chômage ne doit pas exister et l’emploi est créé de manière très artificielle. Par exemple, dans la boutique de l’hôtel, chaque client était accompagné d’une vendeuse chargée de l’aider à mettre les produits désirés dans le chariot. Aide indispensable, en effet. Nous ne voyons que les privilégiés du régime, ceux qui disposent de logement dans l’unique grande ville. Nous ne voyons que les façades les plus présentables de cette ville. Nous ne voyons que le plus acceptable et pourtant c’est un monde en noir et blanc qui défile sous nos yeux.

On nous emmène voir l’exposition des cadeaux faits à Kim Il Sung et Kim Jong Il par les nord-coréens partout dans le monde. Bâtiment colossal au milieu de nulle part, niché entre les flans de deux montagnes, au bout d’une route qui ne mène qu’à lui. A l’intérieur, évidemment, beaucoup de choses assez laides mais aussi d’autres plus étonnantes. Mention spéciale au fauteuil en peau de léopard avec une tête du-dit animal au bout de chaque accoudoir, et aux mosaïques uniquement composées à partir d’ailes de papillons ou de plumes d’oiseaux.

La visite a été perturbée par deux ou trois coupures de courant : à ce moment du voyage, je n’avais pas encore tout à fait compris que l’événement était banal. L’intérêt porté à la visite n’en est que renforcé, puisque cela crée une curiosité un peu artificielle pour tous ces objets qu’on a sous les yeux mais qui sont inaccessibles du regard. Les salles passent allègrement des peintures sur les scènes de la vie des leaders aux arts décoratifs et comportent même des sections sur les cadeaux qu’ont envoyés les nord-coréens vivant partout dans le monde : est donc exposée toute une collection d’objets assez hétéroclites, des mugs « Les Misérables » aux iMac, en passant même par les boîtiers de CD-Rom.

La visite de la ville se poursuit. On nous montre une maison qui serait celle où a grandi Kim Il Sung. On n’y croit qu’à moitié. On nous balade dans les couloirs de l’Université. On se fiche vraiment de nous. La Tour du Juche nous offre à son sommet une vue unique. Comme si le même motif se répétait perpétuellement jusqu’à frapper le pied des montagnes. Autour du fleuve gelé et des quelques bâtiments officiels du centre-ville, les barres d’immeubles se répètent invariablement en changeant parfois de nuance de couleur.

Marche d'enfants "révolutionnaires". Encadrés par des adultes, ces enfants d'une dizaine d'années chantent un hommage au leader nord coréen Kim Jong Un. / crédits : Adrien Lehman

Marche d’enfants « revolutionnaires ». Encadres par des adultes, ces enfants d’une dizaine d’annees chantent un hommage au leader nord coreen Kim Jong Un. / credits : Adrien Lehman

Sur la place Kim Il Sung, un défilé d’enfants chantant des chansons révolutionnaires a lieu justement à notre arrivée. L’espace, contrairement aux images données à la télévision, est plutôt petit. Tout fait très faux et très vide. Il s’agit de la place centrale de la ville mais c’est à peine croyable. Elle a l’air abandonnée, même pas déneigée, la station de métro y est fermée. Les immenses bâtiments qui l’entourent gardent leurs portes fermées et il n’y a pas de lumière à l’intérieur. Personne ne circule. Toutes les autres rues sont à cette image. Les bâtiments sont très peu éclairés, très peu de gens circulent dans la rue, il y a très peu de magasins, peu d’inscriptions exceptés les portraits des leaders, tout semble d’un autre âge et délabré.

Il est vraiment très difficile d’imaginer que des gens vivent réellement dans cette ville. Il est proprement inconcevable de comprendre que vivre ici est un privilège par rapport au reste de la population qui vit à l’extérieur.

Près de cette place se trouve un café allemand, reproduction approximative de ceux que l’on peut trouver à Berlin. Il serait d’une grande banalité à Pékin mais c’est un lieu pour « expats » à Pyongyang. C’est une trace très forte des liens qu’avait le pays avec l’Allemagne de l’Est. Tout au long du voyage, j’ai vu beaucoup de livres et de produits en langue allemande. Ainsi lors de notre visite du grand magasin de Pyongyang (un mélange entre une épicerie Casino pour le contenu et La Fayette Gourmet pour la présentation) j’ai admiré presque exclusivement des produits allemands importés. L’ancienne ambassade de RDA « serait » absolument colossale et l’Allemagne d’aujourd’hui continue d’exploiter ce passé pour développer des échanges économiques….

TOTALITAIRE

La Corée du Nord le présente comme son joyau : le Palais du Soleil de Kumsusan se dresse devant nous. Il n’a de comparable que l’estime que le régime se porte à lui-même. Une sorte de Versailles nord-coréen, le raffinement en moins. La résidence officielle de l’ancien chef de l’État, Kim Il Sung, est devenue son tombeau. Un tombeau multi-usages puisque Kim Jong Il a rejoint son père l’année dernière. Nous avons été les premiers touristes occidentaux à découvrir cette nouvelle configuration. Mao Zedong fait vraiment figure de petit joueur.

Nous avons été les premiers étrangers à voir la dépouille de Kim Jong Il. Son Mac Book Pro est également présenté au public. / crédits : Adrien Lehman

Nous avons ete les premiers etrangers à voir la depouille de Kim Jong Il.
Son Mac Book Pro est egalement presente au public. / credits : Adrien Lehman

Dans un vestiaire nous devons déposer toutes nos affaires et manteaux. Photos et vidéos sont bien entendu interdites. Les guides nous expliquent que nous devons à partir de maintenant nous comporter comme lors de funérailles. Un groupe de soldats vient de quitter la pièce. Ils portent des uniformes de parade et affichent des mines graves. Leurs épouses, en costume traditionnel, ont déjà les larmes aux yeux.

Nous empruntons ensuite un long tapis-roulant qui nous fait progresser lentement jusqu’au palais. Il n’est pas permis de marcher ici. Le froid est glacial. Le temps semble s’être arrêté. Sur notre droite, nous observons les jardins et la façade monumentale du palais, ornée des habituels portraits du « Président éternel Kim Il Sung » et du « Leader éternel Kim Jong Il ». Le vent souffle fort et agite une série de drapeaux nationaux placés en alternance avec ceux du « Parti des travailleurs coréens » et de « l’armée populaire de Corée ».

Au sommet du palais flotte un immense drapeau nord-coréen. Entre la brume, le vent, la neige et le froid, le glauque et l’étrange semblent prendre peu à peu possession des lieux. A l’intérieur du palais, nous progressons dans les couloirs interminables. Sur les murs, les photographies des leaders s’enchaînent dans une monotonie désespérante. Seuls les portrait de Hu JinTao et Vladimir Poutine, ce « grand démocrate » cher à Gérard Depardieu, viennent casser cette répétition infinie.

Nous devons ensuite former des lignes de quatre et avancer en silence pendant le reste de la visite. Des grandes portes s’ouvrent et nous avançons en ligne dans une pièce colossale, uniquement éclairée de rouge. De l’autre côté de la salle, deux statues géantes de vous-savez-qui nous attendent. L’hymne national est joué en boucle. L’idée est de donner l’impression d’un lien unique avec les leaders. Ce n’est plus de la mise en scène politique, ce n’est même plus de la propagande politique, c’est purement et simplement un culte religieux sectaire.

Nous passons ensuite devant le corps de Kim Il Sung. Pour ce faire, nous devons progresser à l’intérieur de gigantesques souffleries dont le but est – j’imagine – de nous purifier. La mise en scène est lugubre. Le Président mort, il y a près de 20 ans, repose dans un cercueil de verre entouré de fleurs et, là-encore, uniquement éclairé de rouge.

Les nord-coréens sont en pleurs. Des larmes coulent réellement sur leurs visages. S’en suit une enfilade de pièces présentant des véhicules, trophées, médailles et uniformes. La même configuration nous attend ensuite pour Kim Jong Il. Tout à coup, c’est la Marianne et les emblèmes de la République française que l’on retrouve dans ce mausolée démesuré. Dans les salles des médailles, le régime expose une collection impressionnante de médailles glanées ici et là et qui auraient été remises aux dictateurs. Le régime tente de faire croire à un soutien international, mais la mascarade ne tient pas une seconde.

Le régime expose sa névrose dans tous ses monuments. Le cimetière de la guerre « anti-japonaise » est une véritable ode à la haine contre le Japon et passe quasiment au second plan le recueillement pour les victimes. Lors d’une procession devant les statues équestres de Kim Il Sung et Kim Jong Il, les guides nous parlent uniquement des malheurs qu’a connu le pays à cause des États-Unis, de la grandeur de leurs leaders qui savent les protéger contre ce mal, et de la force du peuple nord-coréen qui sera un jour réunifié. L’arc de triomphe de Kim Il Sung a été construit en 1982  en mémoire d’un discours prononcé… en 1945. De 9 mètres plus haut que celui de la Place de l’étoile, il veut symboliser la grandeur de la résistance contre l’impérialisme. La ville toute entière semble tournée vers le passé. Comme un névrotique qui n’arriverait plus à penser autrement, pris au piège dans sa propre pensée. Une pensée pathologique qui fait jusqu’en France des émules.

Vide intersidéral

Chaque étranger doit se rendre à la zone démilitarisée. C’est un moyen pour la Corée du Nord de présenter à tous sa version de la guerre de 1950-1953. Sans traité de paix, le pays impose au monde la continuité juridique d’un état de guerre. Jusqu’au soir de sa mort, selon la version officielle, Kim Il Sung, le « Président éternel », signa un acte pour favoriser la réunification du pays sous son contrôle absolu. C’est une guerre qui paraît appartenir à l’histoire, mais qui reste ici une référence perpétuelle. En Corée du Nord, la guerre froide ne s’est jamais arrêtée.

La zone démilitarisée, c’est avant tout une ligne blanche tracée sur le sol et les baraquements de l’ONU au milieu. D’un côté les soldats nord-coréens, de l’autre les soldats sud-coréens et américains. Les photos parlent d’elles-mêmes et montrent le décalage presque temporel entre les deux côtés de la frontière. D’un côté le monde contemporain, de l’autre un monde figé dans le temps qui regarde désespérément le Sud dans un mélange fascinant de colère et d’espoir. Colère contre un pays qui ne veut plus de la réunification et qui s’allie avec l’impérialisme, espoir d’une réunification  du pays d’où ressortirait, grâce à un mécanisme magique, le bonheur nostalgique d’un autrefois rêvé.

La zone démilitarisée entre les deux Corées. De l'autre côté des pavillons de l'ONU se trouvent des soldats américains et sud coréens. / crédits : Adrien Lehman

La zone demilitarisee entre les deux Corees. De l’autre cote des pavillons de l’ONU se trouvent des soldats americains et sud coreens. / credits : Adrien Lehman

Le Nord pense avoir vaincu le monde entier en 1953. Lorsque les Américains signent au nom de l’ONU l’armistice, Kim Il Sung pense avoir gagné la guerre. Il parle de « défaite humiliante de l’impérialisme ». Le régime conserve précieusement le drapeau des Nations-Unies et tous les documents rédigés en anglais et coréen. Il veut voir cette guerre comme la première pierre du combat contre l’impérialisme. Il voit le Sud comme un partenaire dont le cerveau est devenu malade, à cause de l’impérialisme. La mission sacrée que s’est fixée la Corée du Nord est alors simple : elle doit sauver le Sud de ses maux.

Outre ses névroses, la région est assez fascinante à explorer : lacs glacés et autres vestiges de l’ancien Empire de Corée permettent d’alléger l’esprit. L’absence de touristes permet de profiter des sites dans une ambiance très différente de la Citée interdite ou du Temple du Ciel – les Pékinois comprendrons.

Retour au capitalisme

Dans le train vers la frontière, les villages modèles se succèdent. Le moment est privilégié car il nous permet pendant quelques dizaines d’heures, 22 précisément, de discuter avec des ressortissants nord-coréens. Certains parlent bien anglais et ont même vécu en Europe. Absolument pas représentatifs de la population, ces échanges permettent de ressentir l’emprise de l’idéologie sur chacun d’entre eux.

A la frontière, nous profitons d’un dernier retour dans le temps. Un temps que ceux nés après l’espace européen de liberté, de sécurité et de justice (ELSJ pour les intimes) n’ont pas connu. Les douaniers montent dans les voitures, fouillent les valises, les corps, les téléphones portables. Ainsi un garde nord-coréen a vérifié dans les menus en français de mon téléphone si je n’avais pas activé le GPS. N’étant pas complètement fou, je ne l’avais pas fait. Le train s’éloigne et franchit le Rubicon.

D’un côté du fleuve se trouve la Corée du nord, et de l’autre les gratte-ciels d’une ville chinoise moyenne. D’un côté les campagnes désertes, de l’autre les cheminées industrielles. Nous sentons que tout retour sera désormais impossible. Parallèles à la voie ferrée se trouvent les restes d’un pont détruit par les américains pendant la guerre de Corée pour ralentir l’aide chinoise. En 2013, 60 ans après la fin des combats, d’un côté du fleuve comme de l’autre, personne n’a visiblement pensé à en nettoyer les vestiges.

Une étoile rouge dans un ciel noir

La Corée du Nord est souvent présentée comme le monde de l’absurde. C’est pourtant notre monde qui s’est vidé de toute substance symbolique. C’est nous qui avons tué Dieu. C’est nous qui pensons vivre dans le vide, là où le sens n’existe plus. De l’autre côté de ce rideau de fer, chaque geste est lourd de sens. Chacun doit être en conformité avec l’idéologie. Réinterprétation permanente, réécriture de l’histoire, petits arrangements quotidiens : paysages, monuments, individus, tous portent la marque du régime nord-coréen. La manipulation : lorsque le névrotique veut à tout prix s’imposer le monde tel qu’il le pense et se trace des chemins sans fin vers un bonheur rêvé.

La Corée du Nord veut par dessus tout réunifier le Nord et le Sud. Elle s’imagine avancer contre l’impérialisme, contre tous. Elle voit le monde comme marqué par le mal et elle se pense puissance salvatrice. Elle va garder son cap car c’est la seule route qu’elle estime encore un peu. Toute tentative d’apaisement de la part du Sud ou de son allié américain ne fait que renforcer l’idéologie nord-coréenne et accélère sa marche à la guerre. C’est un régime malade avec lequel le monde traite. Malade depuis plus d’un demi-siècle. Le névrotique cherche en permanence à faire face à la névrose qu’il redoute tant. La Corée du Nord se vit comme luttant désespérément contre l’impérialisme. Elle jette depuis 23 ans ces dernières forces dans ce combat qui la guide depuis sa création.

Ce régime se vit comme l’étoile rouge dans le ciel noir du monde impérialiste. La seule géante rouge qui rallumera tous les soleils de l’univers. Pourtant personne ne comparera la Corée de Kim Il Sung à la Russie de Lénine et Kim Jong Un n’a rien d’un Gorbatchev. La propagande d’État nous apprend qu’à la naissance de Kim Jong Il, une nouvelle étoile serait apparue dans le ciel. Les astronomes en doutent un peu, mais ils n’ont jamais non plus réussi à observer la fin de vie d’une naine rouge.  Personne ne peut prédire ce qui se passera lorsque celle-ci explosera. Ces scrutateurs d’objets interstellaires pensent qu’elle se contractera avant de s’échauffer lentement jusqu’à ce que tout son hydrogène soit entièrement consommé. Si personne ne peut prédire quel sera le destin de cette étoile qui pensait être géante et qui croyait être rouge, nul doute que la Corée du Nord saura nous en apprendre un peu plus sur la fusion nucléaire.

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L’étoile qui pensait être géante et croyait être rouge : récit d’un voyage en Corée du Nord

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2013/04/12/3687/ © Bulles de Savoir

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