« You can see a lot just by just looking » : entretien avec John Strauss, psychiatre

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John Strauss

John Strauss

John Strauss est psychiatre et professeur émérite à l’Université de Yale. Il a mené une large gamme de recherches cliniques au sujet de personnes atteintes de maladies mentales sérieuses. Ses recherches portent sur les problèmes de diagnostic et de trajectoire de la maladie, sur les processus d’amélioration et de guérison. Il a prêté une attention particulière au rôle joué par la personne malade dans la lutte pour sa propre guérison. Plus récemment, il s’est attaché à comprendre en profondeur les expériences subjectives des personnes atteintes d’une maladie mentale sérieuse. Il pense que ces expériences peuvent permettre de mieux comprendre les processus fondamentaux à l’œuvre dans ces maladies et de faire de la psychiatrie une science humaine véritable, à la fois scientifique et sensible au pouvoir des expériences personnelles. Parmi plus de 200 articles, il a publié : « La réalité et le concept de maladie mentale », Psychiatrie, Sciences Humaines et Neurosciences, 2007 ;  « Une Clown-thérapeute en USP et en gériatrie: rêve ou réalité ? » (avec Sandra Meunier), La Lettre du Psychiatre, 3, 2007 ; et « Subjectivity and Severe Psychiatric Disorders », Schizophrenia Bulletin, 2011, 37.

Dans un entretien que vous avez accordé en 2011 à la revue Psychiatrie, Sciences humaines, Neurosciences, vous déclarez que vous aimez beaucoup l’aphorisme de Yogi Berra, joueur puis entraîneur de baseball américain : « You can see a lot just by looking », « on peut voir beaucoup juste en regardant ». Cette citation vous semble-t-elle appropriée pour introduire votre itinéraire intellectuel et professionnel dans le monde de la psychiatrie ?

Pour apprendre quelque chose, que ce soit dans le domaine de la psychiatrie ou dans n’importe quel autre, il ne faut pas avoir d’idée préconçue, croire que l’on sait déjà ce qu’est la réalité. Donc, il faut vraiment regarder. Yogi Berra avait l’idée de bien regarder, il savait quoi et comment le faire. C’est la même chose dans les sciences, en psychiatrie notamment : il faut entendre ce que dit le patient et ne pas ignorer ce qu’il déclare quand son discours ne vous convient pas ou ne correspond pas à des théories préalables. Il faut regarder, regarder vraiment.

L’objet de notre conversation aujourd’hui est votre « itinéraire ». Par définition, un itinéraire est un voyage qui vous conduit d’un point A à un point B en passant par des étapes diverses mais qui n’a pas la linéarité de la « trajectoire », terme qui invite sans doute davantage aux reconstructions et simplifications rétrospectives. Remontons, si vous le voulez bien, à l’une de ces premières étapes dans votre parcours, l’Université de Swarthmore où vous avez étudié pour votre licence. Dans quelle mesure l’enseignement que vous y avez reçu a contribué à orienter votre itinéraire intellectuel ?

À l’époque, c’est la psychologie qui m’a surtout intéressé. À Swarthmore, la manière dont on l’étudiait n’était pas la même que dans le reste des États-Unis. Au début des années 1950 aux États-Unis, les gens faisaient des expériences sur des pigeons qui picoraient de la nourriture. Le pigeon n’avait pas beaucoup de choix, on regardait s’il picorait ou non dans une situation donnée. Ou bien on faisait des recherches sur le comportement de souris placées dans des labyrinthes et dans ce cas aussi, les choix du sujet d’expérimentation étaient limités. À Swarthmore, il y avait des réfugiés d’Allemagne qui s’intéressaient vraiment à la pensée, à la pensée complexe. Ils faisaient également des expériences avec des animaux, mais des animaux comme les chimpanzés. L’un d’eux a compris qu’il devait entasser des boîtes pour cueillir une banane dans un arbre. C’est lui qui a vraiment compris le problème et la manière de le résoudre, il était beaucoup plus libre que les pigeons ou les souris pour comprendre, penser, et ça m’a vraiment intéressé. Le sujet de l’expérimentation était capable d’opérations mentales plus compliquées.

Après vos études à Swarthmore College, vous avez été accepté à l’école de médecine de Yale, c’était au début des années 1950. En quoi consistait l’enseignement que vous y avez reçu ?

L’enseignement à l’école de médecine était très pratique : j’ai dû apprendre l’anatomie, la physiologie, le nom de toutes les maladies, comprendre les processus pathologiques. En plus des cours, on nous demandait d’écrire une thèse et donc de mener des recherches indépendantes. À l’époque, il n’y avait qu’à l’école de médecine de Yale qu’on faisait cela, c’était unique aux États-Unis. C’est dans ce contexte que j’ai passé du temps avec Jean Piaget, à l’Université de Genève.

Quels cours avez-vous suivis avec Jean Piaget ?

J’ai suivi tous ses cours. Il en donnait trois. Le premier était un cours d’introduction à la psychologie, il réunissait une centaine d’étudiants. Dans le deuxième, il discutait avec une soixantaine d’étudiants les idées qu’il avait présentées dans le cours d’introduction. Enfin, le troisième cours était un séminaire ouvert à six étudiants seulement. C’est ce dernier cours que j’ai préféré car Piaget y expliquait sa façon de penser, sa manière de résoudre un problème. C’était l’occasion de regarder quelqu’un avec un problème complexe et de voir comment il s’y prenait pour le résoudre. Dans le Magicien d’Oz, il y a ce chat en verre, complètement en verre, sauf son cerveau, et l’on peut regarder le fonctionnement des rouages dans son cerveau. Jean Piaget, dans ce cours, c’était pareil : on pouvait vraiment voir sa manière de penser.

Et d’un point de vue plus personnel ? Quels souvenirs gardez-vous de lui ?

Ce n’était pas aussi facile de parler avec lui qu’avec un professeur américain. Nous avions des rapports assez formels. Mais dans ce petit séminaire, on pouvait lui poser des questions, il faisait attention à ce qu’on voulait dire. C’était quelqu’un de gentil mais qui conservait une certaine distance. Et, c’est le plus important à mes yeux, c’était quelqu’un de très, très intelligent, qui savait réfléchir. Savoir réfléchir, ça n’est pas si courant, y compris dans le monde universitaire.

Diriez-vous que Jean Piaget a été un maître à penser pour vous ?

Oui, Jean Piaget a été un maître à penser pour moi mais il m’a fallu vingt ans pour le comprendre ! Il m’a beaucoup influencé, surtout par sa manière de penser, de résoudre un problème. Il faisait beaucoup de choses. Il a décrit ce qu’il appelait la méthode clinique, un mélange de recherche quantitative et qualitative, et il a démontré la puissance de la recherche longitudinale. Mais d’autres personnes m’ont influencé : Harry Stack Sullivan, Paul Howard, et Lyman Wynne surtout. J’ai eu des maîtres français, aussi. Claude Bernard, qui a posé des questions très importantes sur le rapport entre le normal et le pathologique, Maine de Biran et Henri Bergson m’ont beaucoup influencé également. Mais surtout, pour moi, les maîtres, c’étaient mes patients, il a fallu écouter vraiment ce qu’ils disaient : on apprend beaucoup en regardant !

Avez-vous découvert à l’Université de Genève en général et dans les cours de Jean Piaget en particulier une nouvelle manière d’étudier la psychiatrie ? Ou les méthodologies et les thèmes de recherche étaient-ils comparables en Suisse et aux États-Unis à cette période ?

Aux États-Unis, la psychanalyse dominait. J’ai suivi des cours dans ce domaine à l’époque. En Europe, il y avait, et il y a toujours, beaucoup plus d’intérêt pour la philosophie et l’histoire tandis que l’on s’intéresse beaucoup moins à ces disciplines aux États-Unis. Par exemple, j’ai une amie à l’école de médecine à Paris, elle y enseigne la philosophie : c’est quelque chose qui ne se fait pas aux États-Unis, où l’on s’intéresse davantage aux méthodes traditionnellement considérées comme scientifiques.

C’est à la même époque que vous êtes tombé amoureux de la langue et de la culture française. Vous parlez français parfaitement et pendant de nombreuses années, vous êtes retourné à Paris. C’est une question très large, mais pourriez-vous nous dire quel rôle a joué la culture française dans votre vie intellectuelle ?

J’aime beaucoup la France, et surtout Paris, la langue française, que je trouve très belle… Je ne dis pas qu’aux États-Unis on ne s’intéresse pas à la culture, à l’histoire et à la philosophie, mais cet intérêt fait beaucoup moins partie de la culture psychiatrique ici. Avoir deux points de repère, français et américain, c’est beaucoup plus qu’avoir deux fois un repère. Grâce à ça, il est possible de trianguler le monde, on peut se mettre dans un endroit, dans un autre, et l’on voit beaucoup mieux de cette manière. C’est pour ça que les animaux ont deux yeux : parce que les deux ensemble peuvent accroître leur champ de vision.

Après l’Université de Genève, vous êtes rentré à l’Université de Yale pour y finir votre thèse. Sur quoi portait-elle ?

Je me suis servi des tests de Piaget avec des patients ici, des adultes atteints de schizophrénie, pour comprendre leur façon de penser. Par exemple, on posait ce type de questions aux patients : « comment le monde apparaît-il de mon point de vue ? ». Est-ce qu’une personne peut adopter le point de vue d’une autre ? C’est une question qui m’intéresse toujours beaucoup, c’est un problème qui ne se pose pas seulement pour les personnes atteintes de schizophrénie, mais pour les psychiatres aussi. Il s’agit de comprendre vraiment comment le monde apparaît à quelqu’un atteint d’une maladie mentale. Écouter, se mettre à la place d’autrui : c’est quelque chose qu’il faut savoir faire vraiment bien dans ce métier. En tant que psychiatre, on a toujours l’impression que l’on connaît la vie d’une autre personne, mais ce n’est pas vrai. À mon avis il faut beaucoup d’efforts pour y arriver et à cette fin, on peut emprunter des idées à des domaines comme le théâtre et la littérature.

En somme, ce que vous a appris Jean Piaget, c’est non seulement à poser de nouvelles questions aux patients mais aussi à penser votre propre rôle de psychiatre, n’est-ce pas ? Diriez-vous qu’il vous a enseigné une double méthodologie : une méthodologie tournée vers les patients, qui est aussi une méthodologie réflexive sur la manière dont vous pratiquez votre profession ?

Oui, mais ça m’a pris des années ! Au début, c’était une question pour les patients et vingt ans après, c’était une question pour moi !

À la fin de vos études à Yale, vous avez été interne en psychiatrie à l’Hôpital psychiatrique de McLean à Boston. Qu’y avez-vous appris ?

On s’intéressait beaucoup à la psychanalyse, on ne faisait presque que ça, on ne lisait que des textes sur ce sujet. C’étaient des théories et des idées très intéressantes, mais l’idée de preuve était à peu près absente : montrer la validité de la théorie, si elle était vraie ou pas, c’était une chose à laquelle on ne pensait presque pas. Alors, du point de vue scientifique, c’était un peu nul – mais il ne faut pas le dire ! À McLean, on soignait des patients atteints de schizophrénie et d’autres maladies mentales graves, mais aussi des patients qui n’étaient pas à l’hôpital et qu’on soignait à l’extérieur. Après McLean, j’ai travaillé au National Institute of Mental Health. J’y ai fait des recherches avec l’Organisation mondiale de la Santé, surtout sur le diagnostic et le suivi des patients. Ensuite, j’ai travaillé à l’Université de Rochester et enfin, à Yale.

Qu’est-ce qui avait changé quand vous êtes revenu à Yale pour y enseigner par rapport à la période où vous y étiez étudiant ? Est-ce que votre discipline avait changé dans l’intervalle ?

La discipline avait peu changé, mais ma vie, beaucoup! Quand on est étudiant en médecine, on passe son temps à l’hôpital ou à l’école de médecine mais en revenant en tant que professeur, on est libre de participer à toutes les activités d’une grande université. Pour moi c’était très bien car j’avais accès à des cours de littérature, de philosophie, à des cours de sciences, je pouvais étudier tout ce que je voulais. Yale, c’est une université où il y a des gens remarquables dans tous les domaines. Et aussi des étudiants très talentueux.

À Yale, quels ont été vos domaines de recherches privilégiés ?

J’ai poursuivi des recherches que j’avais commencées à Rochester, sur ce qu’on appelle en anglais le « Follow Along », c’est-à-dire des recherches où l’on ne voit pas seulement le patient à l’entrée à l’hôpital puis deux ans après, mais tous les trois ou quatre mois pendant quatre ans. Et ça change tout ! C’était vraiment inattendu. On commence à connaître les patients et les patients vous connaissent aussi et parce que ce rapport existe entre vous, ils vous posent des questions auxquelles vous n’avez jamais pensé. Là encore, on apprend des choses complètement nouvelles.

Grâce à la création d’une espèce d’intimité sur la longue durée, entre le patient et le médecin ?

Oui, le patient est une personne et il y a des choses chez elle qu’on ne voit pas si on ne lui pose pas des questions ou si on se contente de cocher des réponses sur un formulaire prédéterminé. Mais si on laisse cette personne plus libre, on apprend beaucoup de choses et des choses très importantes. Par exemple, une patiente atteinte de schizophrénie m’a posé cette question lors d’un entretien de suivi : « Pourquoi vous ne me demandez jamais ce que je fais pour aller mieux ? ». Cette question touchait à un problème de fond, celui du rôle de la subjectivité du patient dans la maladie mentale, y compris dans le cas des maladies mentales graves. D’habitude, le principe médical (même si nous ne nous en rendons pas toujours compte) pose que le patient est atteint d’une maladie et que c’est au médecin de le guérir. Le rôle du patient consiste seulement à suivre les conseils du médecin. Cette patiente a remis ce principe en question. Ces propos ont beaucoup changé mes idées sur le rôle du patient atteint d’une maladie mentale et donc sur le rôle du médecin. Ils m’ont également amené à réévaluer mes idées sur les soins et sur le concept même de « maladie mentale ».

Accorder toute son importance à la parole d’autrui, c’est aussi ce que vous faites à l’école de médecine de Yale où vous organisez depuis plusieurs années des ateliers d’écriture à destination des internes en médecine. En quoi consistent-ils ? Êtes-vous le seul à organiser ce type d’ateliers ?

Il y a des personnes qui font des choses un peu semblables, en médecine par exemple, mais à mon avis, mon atelier est différent car il est plus ouvert. C’est un groupe d’écriture qui n’est pas réservé aux internes, il accueille aussi des professeurs en psychiatrie, des étudiants de Yale qui travaillent avec des patients, des assistants sociaux… Il y a toute une gamme de personnes qui font partie de ces groupes. Ils sont libres d’écrire sur le sujet qu’ils désirent. Je viens – c’était hier, en fait – de prendre conscience d’une chose que ces groupes d’écriture m’ont apprise. Ça a l’air un peu naïf, sans doute, mais c’est à quel point les individus humains sont différents les uns des autres. Et combien c’est vrai ! Dans ces groupes d’écriture, chaque personne a sa façon de voir le monde et de le décrire. C’est comme écouter de la musique et je peux dire après cinq secondes si l’œuvre est de Ravel, Debussy, Bach… Chacun a un style très personnel et c’est comme ça avec tous les individus. On le voit nettement dans les groupes d’écriture et c’est quelque chose que l’on apprécie beaucoup plus aussi lorsqu’on se trouve avec les patients : la différence qui existe entre les personnes, la diversité des êtres humains….

Quels sont typiquement les exercices que vous donnez à vos étudiants ?

On écrit souvent sur les expériences cliniques : sur un patient qui s’est suicidé, sur un autre qui va bien, sur les difficultés rencontrées avec la famille d’un patient, on peut écrire sur ce qu’on veut… On se réunit une fois par mois et chacun lit ce qu’il a écrit entre temps et puis on discute de la production de tout le monde. On ne critique pas ; on dit seulement ce qui nous a intéressé dans le texte écrit par l’autre. Ne pas faire attention à ce qui est négatif, ça a un pouvoir énorme, en tant qu’écrivain on se sent de plus en plus libre d’essayer des choses nouvelles.

Quel est le but de ces ateliers ? Est-ce qu’il s’agit d’amener les participants à réfléchir sur leur pratique de la médecine ? Ou cherchez vous à mener une sorte de thérapie de groupe et à laisser la place à l’expression d’une certaine souffrance, celle que peuvent éprouver les médecins à la fréquentation des malades ?

Ce n’est pas vraiment une thérapie. À mon avis, c’est un problème dans les universités et en psychiatrie aussi : avoir toujours des buts. À cause de ça, sans le savoir, on est étriqué, on n’est plus libre d’apporter des idées, des sentiments nouveaux. Donc, dans les groupes d’écriture, on n’a pas de but, ça laisse à tout le monde la liberté de faire ce qu’il veut. Ça permet de tester les sentiments, les expériences qu’on mène sans les mettre dans une case. Au cours des discussions, les participants vont souvent être amenés à dire qu’ils ont vécu quelque chose de similaire à ce qu’une autre personne a raconté. « J’ai aussi vécu ça et tu as communiqué quelque chose que j’ai ressenti mais je ne savais pas comment le comprendre et tu l’as exprimé d’une façon très puissante, qui a des rapports avec mes propres expériences ». C’est très libre.

Vous vous intéressez également au travail effectué par des comédiens dans les hôpitaux, notamment à Paris. Pour quelles raisons ?

J’ai fait la connaissance de Sandra Meunier, une clown, mais pour les adultes, elle visite les services de soins palliatifs. Je l’ai suivie dans les salles. J’ai été directeur d’un hôpital, il y a quelques années. Je me suis demandé en la suivant : « est-ce que j’aurais permis à un clown de travailler dans mon hôpital ? » et je me suis dit que non. Mais j’aurais fait une erreur en me limitant à ce point ! Parce qu’elle a apporté aux patients une partie du monde dont on ne parle jamais en médecine : les fantasmes. Les fantasmes, mais pas au sens psychanalytique du terme : les idées qu’on a sur la vie et dans ce cas-là, sur la mort. Par exemple, avec une patiente âgée qui se trouvait en soins palliatifs, Sandra est entrée dans la salle où elle se trouvait et la dame était ravie de la voir. Elle a dit à Sandra (qui était habillée en clown) : « Il y a quelques jours, j’ai vu les cloches » et Sandra lui a demandé : « Elles te disaient quoi, ces cloches ? ». La dame a répondu : « Elles me disaient que j’avais le choix. Ou je viens vers elles, ou je reste avec ma maladie.» Sandra à répondu, « Et alors, tu as dit quoi? ». « Que ce n’était pas le moment ». En tant que clown, c’était un monde différent qu’elle faisait entrer dans l’univers de la médecine. Et c’est un monde très important, avant de l’avoir vu, je ne me rendais pas compte combien il l’est.

Vos derniers travaux témoignent d’une préoccupation constante qui consiste à faire de la psychiatrie une « science humaine » à part entière. Depuis quelques temps, vous réfléchissez au tryptique « bio-psycho-social », trois domaines que la psychiatrie doit, selon vous, embrasser simultanément. Pourriez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

Ça veut dire qu’il y a des parties biologiques, psychologiques et sociales et qu’elles sont toutes importantes dans la psychiatrie car elles jouent toutes un rôle dans la maladie mentale. L’un des problèmes qui me préoccupent, et qu’il est très difficile de résoudre, consiste à savoir comment les mettre ensemble. C’est comme si on les avait séparées, en quelque sorte, au nom de la science, et maintenant on n’arrive plus à les remettre ensemble. Vous connaissez ce personnage de comptine, Humpty Dumpty ? C’est un œuf qui est tombé d’un mur, qui est cassé et dont on essaie de recoller les morceaux. Henri Bergson a vu qu’il fallait réunir ces trois domaines alors qu’ils étaient séparés. Ils l’ont été parce que les gens voulaient étudier chacun de ces domaines indépendamment des autres. Mais il faut finalement les mettre ensemble de nouveau, et ça, c’est très difficile. C’est ce que j’essaie de faire. Je m’intéresse à ces trois domaines qui sont tous également importants. Il me semble qu’étudier la subjectivité est une façon de les réunir et c’est ce que j’essaie de faire en ce moment. La subjectivité, on en revient à Bergson, c’est une façon de penser à la totalité, à l’ensemble des aspects, et de les recomposer. Les romanciers, par exemple, réunissent les différents aspects de la vie humaine…

Benjamin Hoffmann

Benjamin Hoffmann

Justement, j’aimerais vous poser une question sur les rapports entre la littérature et la psychiatrie. Milan Kundera, dans L’art du roman, débute son essai par une réflexion sur Heidegger. Dans Être et Temps, ce dernier analyse de grands thèmes qu’il juge délaissés par la philosophie européenne antérieure à celle qu’il propose. Or – c’est l’argument de Kundera – ces thèmes ont déjà été éclairés par les œuvres de Cervantes, Balzac, Tolstoï et la philosophie est en retard par rapport à l’art romanesque. Est-ce qu’un romancier ne place pas au cœur de ses écrits le tryptique « bio-psycho-social » que vous venez d’évoquer ? En d’autres termes, la psychiatrie que vous cherchez à repenser ne serait-elle pas, elle aussi, en retard par rapport au roman ?

Oui et non. Les romanciers ont des façons différentes de voir le monde. Grâce à eux, nous disposons de points de vue différents qui complètent le panorama général de ce qu’est la vie humaine ainsi que notre compréhension des problèmes de la vie. Mais en même temps, les romanciers ne produisent aucune preuve alors que la science apporte l’idée qu’il est possible de découvrir ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Justement, avec mes expériences dans le domaine de la psychanalyse, j’ai vu que l’on pouvait avancer de grandes théories mais qu’il n’était pas toujours possible d’en prouver la véracité. C’est précisément ça qu’apportent les sciences à un domaine de pensée : un critère pour déterminer si une hypothèse est vraie ou non. Voilà pourquoi il est si important de disposer de deux points de vue : l’idée scientifique de preuve, d’une part, et la théorie plus générale du roman, de l’autre. Mais on ne peut pas les séparer, avoir l’un sans l’autre, ce n’est pas suffisant.

Le romancier serait-il celui qui crée le monde d’un point de vue personnel et le psychiatre celui qui le crée du point de vue du patient ? Être psychiatre, est-ce écrire le roman de ceux qui ne peuvent pas l’écrire pour eux-mêmes ?

Il faut y réfléchir davantage… C’est une très belle idée… Mais attention, il faut voir de quel romancier on parle, certains adoptent des points de vue variés dans une œuvre ou bien évoluent au cours de leur vie… Une partie importante de la psychiatrie consiste à comprendre le monde du point de vue du patient. Mais le psychiatre devrait aussi apporter cette exigence scientifique : comment puis-je savoir si mes idées sur le patient sont valables ? Que sait-on de la science ? Est-ce que le travail de la psychothérapie va aider le patient ? Est-ce que le travail tout court va aider ? Ou bien les médicaments ? Il faut que le psychiatre apporte des idées plus statistiques, avec des preuves, et qu’il les conjoigne à une approche plus humaine et globale. C’est quelque chose que j’aime beaucoup dans la médecine et surtout dans la psychiatrie : à l’inverse de l’histoire et de la philosophie, on est toujours confronté au monde réel, tangible. Si vous avez raison, vous pouvez aider le patient à aller mieux : c’est quelque chose de très concret. Je fais ceci ou cela et ça aide quelqu’un à aller mieux. C’est à la fois très simple et très complexe. Cela nous mène au problème du classement des maladies et à celui du diagnostic : est-ce que la personne en face de moi est semblable à une autre ? Est-ce que le traitement qui fonctionne avec cette autre personne marchera avec elle aussi ? Le problème du diagnostic est loin d’être simple, ça ne revient pas seulement à donner une étiquette à quelqu’un. Le diagnostic, au fond, c’est un problème qui consiste à créer des groupes cohérents, dont les membres sont susceptibles d’être aidés de la même manière.

Est-ce que vous diriez qu’il n’y a pas de grandes catégories de maladies mais qu’il n’y a que des malades ? Chaque pathologie est-elle à ce point particulière qu’on force la réalité en plaçant des patients dans une même catégorie ?

Je dirais oui et non, encore ! Parce que chaque individu est différent des autres, mais en même temps, il y a parfois des interventions qui peuvent aider tout un groupe. Le problème, au fond, est celui de la réalité. C’est un problème épistémologique. La schizophrénie est peut-être une maladie, peut-être pas. Même le concept de maladie mentale est problématique. Est-ce qu’une maladie mentale est vraiment une maladie ? Est-ce qu’à proprement parler, elle est mentale ? Donc, on peut poser toutes sortes de questions de ce type qui ont rapport au classement. Mais ce n’est pas une question purement abstraite. Prenez un groupe de personnes. Individuellement, chacune a reçu un diagnostic différent. Mais collectivement, il est possible que toutes ces personnes puissent être aidées par le même traitement, par le travail, par exemple. Ou bien tel groupe a besoin d’un médicament, tel autre d’une psychothérapie. C’est une façon de voir le monde, celui de la thérapie et celui de la maladie mentale. On peut rentrer dans le domaine de l’abstraction et de la théorie mais au final, ce qui importe, c’est de savoir si l’on va aider quelqu’un à aller mieux.

Pour finir, j’aimerais revenir à l’idée d’itinéraire intellectuel. Lorsqu’on fait un retour sur son passé, il est possible de reconnaître des embranchements qui auraient pu vous mener à une destination différente et faire de vous quelqu’un d’autre. Avez-vous été tenté par d’autres chemins que celui de la psychiatrie ? Ou bien s’agissait-il d’un domaine qui vous correspondait si intimement qu’en dernier recours, vous n’auriez rien pu faire d’autre qui vous aurait convenu davantage ?

Avant mon internat en psychiatrie, j’ai fait deux ans d’internat en médecine interne et j’ai beaucoup aimé cette expérience. Mais la psychiatrie me convient très bien parce qu’à mon avis, il reste à réunir ces trois domaines, ceux qui composent le triptyque « bio-psycho-social »… Mais je pense que si j’avais poursuivi dans le domaine de la médecine interne, j’aurais fini par faire la même chose. Parce qu’en médecine aussi, dans le domaine des maladies plus traditionnelles, il y cette partie plus sociale, plus psychologique, alors j’aurais sûrement atteint la même destination ! Dans mon cas, il y a une explication biographique à ce que j’ai fait, elle est très importante, et c’est sans doute vrai pour beaucoup de monde… Je pense que je suis quelqu’un avec une idée précise de ce qui m’importe vraiment et je chercherai toujours à faire de mon mieux pour que ce que je fais convienne à ce que je suis.

Le présent texte est le produit, rédigé par Benjamin HOFFMANN et approuvé par John Strauss, d’un échange. 

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2013/04/23/you-can-see-a-lot-just-by-just-looking-entretien-avec-john-strauss-autour-de-son-itineraire-professionnel-dans-le-monde-de-la-psychiatrie/ © Bulles de Savoir

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