Lukaš Houdek photographie les démons tchèques

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Lukaš Houdek

Lukaš Houdek

Une montagne d’encouragements et une avalanche d’insultes et de menaces. C’est ce qu’a récolté le photographe tchèque Lukaš Houdek pour son dernier projet, intitulé sobrement « L’art de tuer ». Présentées à la bibliothèque technique nationale de Prague et sur les murs du parc Letenské Sady qui longe le fleuve Vltava, ses photographies reconstituent des scènes de l’expulsion des Allemands des Sudètes en 1945, avec des poupées Barbie. Un événement de leur histoire que beaucoup de Tchèques refusent encore d’affronter. Lui n’y va pas par quatre chemins et fait mouche, une fois de plus. Entretien avec un artiste audacieux qui n’a pas peur de titiller les vieux démons de ses concitoyens.

La rencontre a lieu dans un café du centre-ville. Pile à l’heure, le photographe a les traits tirés. La conversation s’anime après le premier café. « Comment avez-vous entendu parler de moi ? » demande-t-il d’emblée, visiblement réjoui d’être interviewé par une étrangère qui parle sa langue. Difficile en fait de passer à côté de son exposition, installée dans la bibliothèque la plus fréquentée de la ville et sur les murs de la Artwall Gallery qui utilise le très populaire parc Letenské Sady comme galerie d’art. Elle a même attiré l’attention du quotidien le plus lu du pays : Blesk, un journal à scandales. Question de timing aussi : ses clichés sont apparus à la fin de la campagne présidentielle pendant laquelle l’expulsion des Allemands des Sudètes a été l’un des éléments clefs de la victoire du nouveau président tchèque. « Simple coïncidence » nous assure-t-il, son projet étant programmé depuis plusieurs mois.

A 29 ans, Lukaš Houdek n’en est pas à son coup d’essai lorsqu’il s’agit d’interpeller ses concitoyens sur des sujets délicats : l’homosexualité, le transsexualisme, les Roms… Pourtant, nous confie-t-il, il est toujours surpris par la violence de la réaction de certains. Cette exposition sur les Sudètes lui a valu un bon nombre de lettres agressives de la part de Tchèques qui n’ont pas apprécié que l’on remue le passé sombre de leur pays. « J’espère que vous aurez le cancer et que vous souffrirez longtemps avant de mourir » ou encore « On sait clairement de qui vient l’argent pour cette exposition, c’est du blabla de propagande. […] il n’y a aucun regret à avoir. Mort à l’occupant ! » en sont des exemples.

Le sujet est difficile, même douloureux pour certains. Et il le sait, lui qui est né à Mariánské Lázně, une petite ville proche de la frontière avec l’Allemagne. Presque entièrement peuplée d’Allemands avant la guerre,  en 1945 il n’y en a plus un seul. Toutes les maisons sont occupées par des Tchèques. Cette période n’est pas enseignée à l’école et les gens sont souvent réticents à en parler. Les derniers Allemands encore installés dans la région sont de moins en moins nombreux et évitent de revenir sur cette partie de leur histoire, eux qui ont consacré leur vie à se fondre entièrement dans la population tchèque, quitte à y perdre leur langue et leur culture. C’est même presque par hasard que Lukaš Houdek a commencé à travailler sur le sujet :

« J’ai photographié plusieurs fois des cimetières dans lesquels il y avait des tombes datant de la première moitié du XXe siècle et qui se trouvaient dans la région d’où je viens, où vivaient des Allemands et où il y a eu ensuite des expulsions. C’est comme ça que j’ai commencé à chercher ce qu’il s’est passé dans la région et que j’ai su. Ensuite c’est devenu clair que je devais le montrer. Ce sont des périodes de notre histoire et nous devons en parler, tout comme les Allemands parlent de la Seconde guerre mondiale et du nazisme, qui ont été de très grands traumatismes. Nous aussi nous devons parler des moments négatifs de notre histoire.

J’ai eu besoin de visualiser concrètement ces événements, les meurtres et tout ça, et de les montrer pour que les gens qui ne les connaissent pas en parlent et réfléchissent sur ce thème. Ce n’était pas facile de juger car le problème est bien sûr complexe et il s’inscrit dans un certain contexte, mais je pense que le plus important dans tout ça c’est de parler de ce qui s’est passé. »

ŽATEC, juin 1945, fouille de femmes et d'enfants pour chercher de la bijouterie dans la caserne de Žatec

ŽATEC, juin 1945, fouille de femmes et d’enfants pour chercher de la bijouterie dans la caserne de Žatec

Après un minutieux travail de recherche et d’enquête, le photographe a pu reconstituer des scènes de cette période, sur la base de témoignages et de documents d’archive. Chaque photo est accompagnée d’une légende : un lieu, une date, parfois un nom. Le résultat est saisissant. Le noir et blanc ferait presque passer les photographies pour des archives de l’époque et les poupées, habillées avec des costumes créés pour l’occasion par la spécialiste Jana Edrová, dérangent par leur ressemblance avec des humains et surtout par leur sourire figé dans un contraste cynique avec les scènes représentées. Pour Lukaš Houdek, elles étaient non seulement le moyen idéal de reconstituer ces scènes de violence, mais surtout l’expression parfaite de l’attitude de déni de ses concitoyens :

« Je voulais que ces photographies apparaissent au premier coup d’œil comme des photographies documentaires. Il n’y a pas beaucoup de photographies qui datent de cette époque et elles ne sont pas connues donc j’ai fait mes propres photos. Bien sûr, au deuxième coup d’œil on voit tout de suite que ce ne sont pas de vraies personnes mais des figurines. Ce qui m’a plu d’abord dans ces poupées c’est leur image positive, elles sont toujours souriantes alors qu’elles sont en train de tuer des gens. Pour moi cela reproduit bien l’attitude publique des Tchèques après la guerre qui ont minimisé les événements. Aujourd’hui il y a encore des gens qui prétendent qu’il ne s’est rien passé. Ce qui est intéressant, c’est que même les Allemands de République tchèque qui sont restés après la guerre doivent prétendre qu’il ne s’est rien passé, ils doivent vivre avec ça. Aujourd’hui ils doivent toujours faire comme s’il n’y avait rien eu, et les poupées symbolisent tout à fait cette apparence feinte. »

ORLICKÉ HORY, 26. mai 1945, meurtre d'Anna Pautsch, professeur de maternelle de 21 ans, battue et pendue

ORLICKÉ HORY, 26. mai 1945, meurtre d’Anna Pautsch, professeur de maternelle de 21 ans, battue et pendue

Les décrets du président Edvard Beneš en 1945 ne devaient viser que les « traîtres » qui ont préféré le IIIe Reich à leur pays d’accueil, mais finalement on parle de 2,6 à 3 millions d’Allemands et Autrichiens expulsés corps et  biens (s’ils avaient de la chance), auxquels il faut ajouter des milliers de meurtres et de suicides. En vingt-cinq clichés exposés dans l’entrée de l’une des bibliothèques de Prague les plus fréquentées et sur les bords de la Vltava, Lukaš Houdek rend à l’histoire tchèque une part d’elle-même, fût-elle désagréable.

« Je pense que c’est intentionnellement qu’on a évincé cette histoire négative. J’ai eu besoin d’en parler à ceux qui n’en savaient rien, pas dans l’intention de choquer qui que ce soit mais avec l’intention que les gens prennent conscience que ça s’est passé, que la guerre n’a pas eu qu’un seul côté, que c’est un événement complexe et qu’après le mal vient à nouveau le mal, même dans notre cas. »

Ce n’est pas la première fois que Lukaš Houdek défraie la chronique avec l’un de ses projets. Son exposition Vie de rêves, un projet artistique et intimiste portant sur son propre passé, n’a pas été bien accueillie partout.

« Ce sont des photos d’endroits où quelqu’un m’a frappé, m’a fait tomber ou simplement m’a injurié à cause de mon orientation sexuelle. C’était un miroir qui montrait une telle société. C’était exposé d’abord dans une petite ville (Neratovice, près de Prague, ndlr.), et là-bas ça a été interdit deux heures après le vernissage sous le prétexte que c’était ‘de mauvais goût’, ‘vulgaire’ et ‘simplement répugnant’. Le paradoxe est que ce que ces gens ont considéré comme ‘répugnant’ était précisément ce qu’ils avaient dit. Ils ne voulaient pas voir la vérité, comme s’ils n’en étaient pas capables. C’était pareil dans les grandes villes, c’était comme si ces choses n’arrivent que dans les petites villes. Des gens ont essayé de faire fermer l’exposition et de faire comme si rien ne se passait. Pour moi c’est très symbolique que ces gens ne soient pas capables d’accepter la réalité. Ils ne voulaient rien savoir alors ils ont dit que c’était répugnant, que ce n’était pas de l’art et que ça devait être immédiatement enlevé, qu’il fallait virer les directeurs des galeries qui m’exposaient. »

Son homosexualité, il ne s’en cache ni sur son site internet, ni dans ses expositions. Au contraire, c’est cette appartenance à une « minorité » qui l’a poussé à travailler sur et pour d’autres minorités, victimes de la même incompréhension parfois violente de la société :

Bière dans l'ancien camp de réfugiés kosovars Osterode, Kosovska Mitrovica, 2011

Bière dans l’ancien camp de réfugiés kosovars Osterode, Kosovska Mitrovica, 2011

« Les gens me demandent toujours pourquoi j’ai choisi d’étudier la culture rom et le romani, alors que je n’avais aucun lien avec ça. Par exemple ma famille était raciste. Ou plutôt, ils disaient ‘je ne suis pas raciste, mais je déteste les tsiganes !’ Moi même j’appartiens à une minorité et j’ai cette tendance à me dresser pour ces groupes discriminés parce que je sais ce que c’est. J’ai vécu la haine et ce genre de violences, alors j’essaie de rapprocher ces sujets du débat public, afin que ces choses n’arrivent plus. »

Les Roms, Lukaš Houdek les suit depuis l’université, du Kosovo à la région parisienne en passant par la Slovaquie et la République tchèque. Il est même allé les chercher jusqu’en Inde, pour savoir, pour comprendre :

« Je suis allé là-bas pour mon mémoire de fin d’étude. Je cherchais à en savoir plus sur les origines des Roms, qui se trouvent en Inde. Pour les Balkans, j’ai été fasciné par la violence, la guerre, ces choses-là. J’ai toujours su que les Roms qui sont restés malgré la guerre vivaient très mal, qu’ils étaient considérés par exemple comme un groupe d’handicapés au Kosovo. J’ai voulu savoir de quoi ça a l’air maintenant. Personne ne travaille dessus, ni en tant que photographe, ni en tant que journaliste. Les Roms sont très établis en République tchèque et victimes de l’opinion publique et des politiques étatiques de cohabitation. Et j’ai besoin de changer ça. »

Střibro, 2008

Střibro, 2008

C’est cette soif de connaissance qu’il immortalise sur pellicule, des images qui ont vocation à être vues, lues, commentées autant qu’un article de presse. A la fois documentariste et photojournaliste – il a d’ailleurs enseigné le photojournalisme à des jeunes des bidonvilles kenyans pendant plusieurs mois, il aborde les sujets du mal-être et de l’exclusion, qu’elle soit ethnique, sociale ou sexuelle. Ses clichés cherchent à montrer les gens dans leur simplicité. Sans jamais tomber dans le voyeurisme, Lukaš Houdek photographie les transsexuels indiens dans leurs maisons, les femmes des bidonvilles de Nairobi, des enfants Roms en Albanie… Les différences d’orientation sexuelle ou la pauvreté deviennent des détails insignifiants sur ces photos où l’humanité universelle des individus ressort de manière frappante, contrastant avec les violences dont ils sont les victimes. Il le dit simplement : « Les gens sont au centre de mon travail, les gens et leurs histoires. »

DŽASSÍ, Tilak Nagar, 2012 (série "Lilie" sur la caste des Hijra en Inde - caste des "troisième sexe", le plus souvent des hommes habillés en femme)

DŽASSÍ, Tilak Nagar, 2012 (série « Lilie » sur la caste des Hijra en Inde – caste des « troisième sexe », le plus souvent des hommes habillés en femme)

C’est en montrant ces histoires, qu’il espère faire bouger les choses, en commençant par la République tchèque. Si à Prague l’homophobie, la xénophobie et l’exclusion des Roms se veulent plus discrètes, en province la réalité est toute autre. La ville moyenne d’Ústi Nad Labem, dans le nord, avait fait couler beaucoup d’encre aux quatre coins du monde en 1999, lorsque les autorités locales ont fait construire un mur pour séparer un quartier résidentiel d’un quartier majoritairement peuplé par des Roms. Les explosions de violences répétées et dirigées contre les Roms dans cette région du pays ont même nécessité en 2012 l’envoi d’effectifs d’unités spéciales de maintien de l’ordre de la police. Pour le photographe, ces violences contre les Roms tout comme celles exercées à l’encontre de minorités sexuelles proviennent avant tout d’une méconnaissance des populations :

« Pour moi tout ça vient du fait que nous n’avons pas énormément d’informations sur les Roms et les transsexuels. Donc pour moi le plus important c’est de donner ces informations pour que ces conflits n’arrivent plus. Et ça commence chez soi, car en vérité les gens ne savent rien de ces groupes, et c’est quand on ne sait pas que vient l’incompréhension et ensuite la haine. »

D’où des séries de clichés qui choquent dans son pays natal : en l’absence de véritable volonté de la part de l’État et des autorités locales en faveur de la protection des minorités, les Tchèques n’ont pas l’habitude d’être confrontés à ce qu’ils ne connaissent pas, et encore moins à ce qui les dérange. Lui n’hésite pas une seconde à appuyer là où ça fait mal, à placer les gens face à leurs contradictions, à leurs peurs. S’il ne la cherche pas, la confrontation n’est jamais loin.

« J’essaie de montrer ce que les gens ne connaissent pas et c’est toujours une sorte de confrontation, mais ce n’est pas mon but. Mon but est de présenter quelque chose d’une façon juste. Quand les gens me demandent si j’essaie de choquer, je réponds que ce n’est pas mon intention. J’ai un besoin de m’exprimer sur certaines choses et parfois le résultat apparaît choquant. »

Et ce ne sont pas quelques messages haineux qui l’empêcheront de continuer à parler des sujets qui fâchent. L’essentiel dans son travail est d’amener les gens à réfléchir, à se poser des questions et à s’exprimer sur les thèmes qu’il expose, quitte à  avoir un avis négatif :

« Même si je reçois beaucoup de messages positifs, de personnalités publiques ou d’individus que mes photographies touchent personnellement, j’ai aussi reçu des emails négatifs, très agressifs, dans lesquels des gens me souhaitaient vraiment du mal. Évidemment ce n’est pas facile à gérer. Mais en même temps je suis capable de discuter avec certains d’entre eux, s’ils restent corrects. Le plus important c’est d’être constructif. Par exemple pour ‘L’Art de tuer’ on m’a critiqué parce que je ne montrais pas ce qui s’était passé avant, pendant la guerre, la raison de tout ça. J’ai répondu que je ne le montrais pas parce que ce sont des choses que tout le monde connaît, tout le monde est au courant, et une seule œuvre ne peut pas exprimer toutes les nuances de ce passé-là. »

La photographie est ce qui lui a permis d’exprimer son mal-être alors que les mots ne trouvaient pas leur place dans son environnement. Aujourd’hui, ses clichés sont là pour exprimer celui des autres, de ceux qui, comme lui auparavant, n’arrivent pas à trouver les mots, où ne trouvent personne à qui les adresser :

« Énormément de mauvaises choses se sont produites dans ma vie. J’ai eu besoin de l’exprimer d’une manière ou d’une autre, et quand je ne pouvais pas en parler avec des mots, par exemple dans ma famille il y a des choses dont on ne pouvait pas parler, la photographie est devenue un moyen de m’exprimer. Aujourd’hui je n’ai plus de problème pour parler de ces sujets avec mon entourage, je suis ouvert et au contraire, je dois aider ceux qui ont ces problèmes. Je suis déjà dans l’étape suivante, dans la transmission. »

Marion DAUTRY

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2013/05/03/lukas-houdek-photographie-les-demons-tcheques/ © Bulles de Savoir

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