Le thatchérisme et son impact sur la vie politique britannique

« Elle a sauvé notre pays » (David Cameron), « une vie extraordinaire et une contribution unique » (Ed Miliband) : les hommages ont plu sur Lady Margaret Thatcher, décédée le 8 avril dernier. Divisés quant à sa personnalité, les principaux leaders politiques britanniques, de droite comme de gauche, ont cependant porté aux nues le bilan de l’ancien Premier ministre. C’est en effet peu dire que d’affirmer que la baronne Thatcher a eu une influence monumentale sur le royaume. Première femme à accéder au poste de Premier ministre, les trois mandats (1979-1990) de « Maggie » Thatcher, telle que la surnomment affectueusement ses partisans, ont fondamentalement renouvelé la vie politique du pays et créé un nouveau consensus. Pour The Economist, elle dispute à Churchill le titre de plus grand Premier ministre du XXe siècle : s’il a gagné une guerre, le vieux lion n’a en effet jamais créé de « -isme ». Le thatchérisme est, et reste, le véritable héritage de la Dame de Fer. Il a modelé la Grande-Bretagne moderne et créé une nouvelle donne sur l’échiquier politique. Certes, l’idéologie façonnée par Margaret Thatcher a compté nombre d’admirateurs comme elle a également suscité la haine et fédéré les oppositions : elle n’a toutefois laissé personne indifférent. Les réactions mitigées à l’annonce de sa mort, partagées entre l’affliction authentique de ses partisans et les mouvements de joie de ceux qui ont le plus souffert de ses politiques, en sont autant de preuves éclatantes. Retour sur une personne et une idéologie qui ont façonné la Grande-Bretagne d’aujourd’hui.

Margaret Hilda Thatcher (1925-2013)

Margaret Hilda Thatcher (1925-2013)

Les origines et les influences du thatchérisme

Rarement idéologie a autant dépendu d’une seule personne. Née en 1925 à Grantham d’un père épicier et d’une mère couturière, Margaret Hilda Roberts est ainsi issue de la classe moyenne inférieure britannique typique d’avant-guerre. Membre des Tories locaux, son père s’élève par l’épargne et réussit à se hisser à la mairie de Grantham en 1945, une ascension locale qui n’est pas sans influence sur la jeune Margaret. Élevée dans un milieu rigoureusement méthodiste, où le maître mot « travail » régit chaque aspect de la vie des Roberts, c’est là que se construisent les premières bases du thatchérisme. Profondément marquée par l’atmosphère « éminemment religieuse », selon ses propres mots, de son enfance, elle puise dans la religion ses convictions politiques tranchées. Elle croit ainsi dur comme fer que l’élévation sociale repose sur le mérite, le travail et l’épargne. Théorisée au début du siècle par le sociologue allemand Max Weber dans son Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, la corrélation positive entre protestantisme et capitalisme influence de manière déterminante la jeune fille. Sa conversion à l’anglicanisme après son mariage avec Denis Thatcher en 1951 ne change pas la donne : pour réussir, bousculer l’ordre établi et s’élever dans la hiérarchie sociale, Margaret Thatcher aura de la sorte toujours cru en la valeur travail, ainsi qu’en la responsabilité de l’individu.

S’ajoute à cette éducation religieuse durant l’enfance une éducation à Oxford, durant la guerre : première femme de la famille à accéder à Oxbridge, elle rejoint l’association des étudiants conservateurs de l’université, dont elle devient la présidente en 1946. C’est là que se forgent ses influences philosophiques: alors que l’immédiat après-guerre est marqué par la naissance du Welfare State et le triomphe des idées solidaristes de Beveridge, la jeune Margaret lit au contraire La Route de la servitude d’Hayek et La Société ouverte et ses ennemis de Popper. Le thatchérisme trouve ainsi ses fondations intellectuelles dans le libéralisme politique et économique : celui, classique, d’Adam Smith, et celui de l’école autrichienne d’Hayek. La jeune femme se lance en politique en 1950, candidate malheureuse du Parti conservateur à Dartford, et l’influence d’auteurs comme Hayek point déjà lors des meetings. Comme par exemple dans ce discours, tel que relaté dans ses Mémoires : « Notre politique n’est pas fondée sur la jalousie ou sur la haine, mais sur la liberté individuelle de l’homme ou de la femme. Nous ne voulons pas interdire le succès et la réussite, nous voulons encourager le dynamisme et l’initiative. En 1940, ce n’est pas l’appel à la nationalisation qui a poussé notre pays à combattre le totalitarisme, c’est l’appel de la liberté ». Commence alors une ascension politique irrésistible, que peu auraient prédite dans une vie politique britannique encore très largement, voire exclusivement, dominée par les hommes.

Élue à la Chambre des Communes en 1959, elle devient d’abord junior minister sous Edward Heath en 1961, puis porte-parole du parti de 1964 à 1970, et ministre de l’Éducation après le retour des Conservateurs au pouvoir. Le public la découvre enfin, elle qui veut supprimer la distribution de lait gratuite au primaire en échange de plus de moyens: très impopulaire, la mesure lui vaudra le surnom très entraînant de « Thatcher, Thatcher, milk snatcher! », littéralement « voleuse de lait ». Défiant Edward Heath pour la tête du parti conservateur après la défaite électorale de 1974, elle remporte à la surprise générale l’élection de chef de parti et devient donc leader de l’opposition au gouvernement travailliste de James Callaghan. Le Royaume-Uni traverse alors une situation de crise sans précédent. Les politiques économiques de stop and go, alternant périodes de relance économique creusant les déficits (« go ») et périodes d’austérité visant à les limiter (« stop »), ne produisent plus aucun résultat. Pratiquées tant par les gouvernements Tory que Labour, elles laissent le pays dans un état catastrophique, aggravé par le choc pétrolier de 1973. Le chômage explose en même temps que l’inflation, la livre est revue à la baisse et le pays est paralysé par les grèves, dont le plus fameux épisode reste le célèbre « hiver du mécontentement » de janvier 1979. Homme malade de l’Europe, le Royaume-Uni recourt même depuis 1976 à l’aide du FMI.

Face à une situation aussi désastreuse, la Dame de Fer, ainsi que l’on commence à la surnommer, n’en est que confortée dans son opinion: la politique travailliste mène le pays à sa ruine. Elle n’en est que plus déterminée dans sa résolution de rénover le Parti conservateur : avec l’aide de plusieurs think tanks, parmi lesquels le Centre for Policy Studies de Sir Keith Joseph, Thatcher réoriente l’idéologie du parti. D’un conservatisme One Nation s’accommodant trop facilement, à son sens, du large consensus autour de l’État-Providence créé après la guerre, le parti tory évolue vers des positions économiquement plus libérales. En ce sens, son leader est notamment inspiré par l’École de Chicago qui prend alors son envol sous l’égide de Milton Friedman. Menant une campagne agressive contre l’assistanat et les excès de l’État-Providence, les conservateurs remportent largement l’élection générale de 1979 et Margaret Thatcher devient pour les livres d’histoire la première femme à accéder au poste de Premier ministre. Elle restera en poste jusqu’en 1990, une longévité inégalée depuis plus de 150 ans et Robert Jenkinson, en poste de 1812 à 1827.

Le thatchérisme comme corpus idéologique

Beaucoup a été dit sur Margaret Thatcher Premier ministre. Moins sur le thatchérisme en tant que tel. De 1979 à 1990, la Dame de Fer applique une politique qui a souvent été réduite à ce que l’on a décrit comme un mélange détonnant de libéralisme économique et de conservatisme politique. Le thatchérisme, découlant tout droit de la pratique du pouvoir par la Dame de Fer comme de ses convictions, peut être cependant décomposé en quatre éléments essentiels.

Premièrement, Margaret Thatcher a été et est unanimement reconnue comme une femme politique de convictions, tranchant avec le large consensus de l’époque. C’est par ses convictions qu’elle a réussi à conquérir, échelon après échelon, un parti conservateur jusqu’alors quasi-exclusivement dominé par la gent masculine. C’est ainsi également par son intime conviction qu’une politique se conduit basée sur un ensemble de repères forts, et non sur un consensus mou, que le nouveau Premier ministre bouscule les certitudes politiques britanniques. En 1979 existe un consensus national autour du Welfare State, l’État-Providence, conçu par Beveridge durant la guerre et entériné par la victoire d’Attlee et des travaillistes en 1945. Institution presque sacrée et devenue intouchable dès les années 1950, il n’est pas remis en cause par les conservateurs et devient un élément non-négociable des politiques menées jusqu’alors. La crise des années 1970 met cependant en lumière ses limites : Thatcher s’attaque alors au monument en opérant un renversement complet des idéologies. Le keynésianisme et la relance par la demande laissent la place à une politique monétariste qui cherche à contrôler l’inflation. Une attention toute particulière est portée à la baisse des dépenses publiques, le taux de croissance des dépenses sociales passant ainsi de 5.5% en moyenne durant la décennie 1965-1975 à 3% durant les années Thatcher. Une réforme des retraites est également votée avec le Social Security Act de 1986. Un refoulement de l’État-Providence, considéré comme l’une des principales raisons du déclin britannique du fait de sa lourdeur et de son poids financier, est engagé.

Le challenge lancé contre l’Etat-Providence (© Chris Madden, 1983)

Le challenge lancé contre l’Etat-Providence (© Chris Madden, 1983)

Le thatchérisme se distingue également par un gouvernement et un État limités à leurs prérogatives régaliennes, mais qui n’en reste pas moins fort. Cette tendance, mêlant l’influence d’un libéralisme classique et des convictions personnelles du Premier ministre, s’exprime particulièrement sur le plan domestique avec la question syndicale. Les trade unions ont effet gagné tout au long de la seconde moitié du XXe siècle une influence considérable sur l’économie, mais également sur la vie politique britannique. Les nombreuses grèves des années 1970, et notamment le célèbre « hiver du mécontentement » de 1979 qui a paralysé le pays pour plusieurs mois, achèvent de convaincre Margaret Thatcher de la nécessité de les remettre au pas. Huit lois sont votées durant les années Thatcher visant à réduire l’influence des syndicats, parmi lesquelles figurent le Wages Act et le Public Order Act de 1986. Cohérentes à l’esprit de dérégulation du gouvernement, elles ont limité le droit de grève. La grande mobilisation du syndicat minier de 1984-85, véritable bras de fer entre le gouvernement et l’un des syndicats les plus puissants du pays, tourne à l’avantage du premier et marque symboliquement la fin de l’influence syndicale sur la vie politique. L’intransigeance du gouvernement Thatcher se traduit également dans sa gestion de la question nord-irlandaise, le Premier ministre faisant preuve d’une grande fermeté face aux violences. Les grèves de la faim de Bobby Sands et autres activistes de l’Irish Republican Army (IRA), qui meurent en prison en 1981, ne changent ainsi pas le moins du monde sa position. L’escalade est cependant relativement maîtrisée et un accord anglo-irlandais est finalement trouvé en 1985.

Un gouvernement fort à l’intérieur, et une Grande-Bretagne debout à l’extérieur : la fermeté de Margaret Thatcher quant à la grandeur du pays se retrouve tout aussi bien dans sa politique étrangère. Ardente défenseure de l’État-Nation, elle se méfie naturellement de la Communauté Économique Européenne (CEE) et de la construction européenne alors en marche, s’attirant dès lors une réputation d’incorrigible eurosceptique. Considérant que le Royaume-Uni ne doit pas payer plus que ce qu’il reçoit de Bruxelles (le fameux « We are simply asking to have our money back »), elle obtient un rabais de la contribution britannique en 1984. Son discours de Bruges, en 1988, réaffirmera son refus d’une Europe fédérale et sa préférence pour une Europe du libre-échange. C’est qu’entre le continent et le grand large, le Premier ministre perpétue le choix de la vieille relation spéciale entre le Royaume-Uni et son allié américain. Ayant pris soin de renouveler les accords nucléaires entre les deux pays avec Jimmy Carter, c’est néanmoins avec Ronald Reagan qu’elle s’entend le mieux. Leur fermeté face au déclin de l’URSS est souvent considérée comme l’une des causes de la chute de celle-ci et de la fin de la Guerre froide, valant à Thatcher encore aujourd’hui une immense popularité dans les pays d’Europe de l’Est. Enfin, le monde découvre aussi que la Dame de fer ne transige pas avec la souveraineté britannique et sa conception de l’intégrité territoriale lors de la guerre des Malouines de 1982. La détermination montrée par le Premier ministre au cours de la crise, une fois le choc de l’invasion argentine passé, aide grandement à sa résolution en faveur de la Grande Bretagne et envoie un signal fort à la communauté internationale.

L’opposition entre secteur public et secteur privé représente une dernière tendance fondamentale du thatchérisme. Nourri des influences de l’école autrichienne et de l’école de Chicago, le thatchérisme croit en les vertus de la compétition économique et de la privatisation, en opposition à l’économie planifiée et à la nationalisation. Jusqu’en 1979, celles-ci restaient les moyens privilégiés des politiques pour répondre aux problèmes économiques du pays : ils ont atteint leurs limites avec la stagflation des années 1970. La véritable rupture à mettre au crédit du thatchérisme consiste en la fin de cette logique : le combat contre l’inflation des premières années s’accompagne d’une véritable libéralisation de l’économie et d’une vague de privatisations. L’inflation passe ainsi de 20% en 1979 à 4% en 1983. La restructuration de l’économie, et plus particulièrement de l’industrie, passe par une brutale explosion du chômage, qui augmente de 5.5% à 12% à la fin de son premier mandat du fait de la priorité donnée à la lutte contre l’inflation. Le big bang financier de 1986, qui acte une certaine dérégulation des marchés financiers britanniques, amplifie le mouvement de libéralisation en donnant plus de marges de manœuvre à la City et en réorientant l’économie vers le secteur tertiaire. Si le chômage retombe à la fin de son mandat à 6.8%, l’intransigeance de Thatcher sur le rythme des réformes à conduire finit toutefois par provoquer le malaise au sein de sa propre majorité. Le projet de poll tax, impôt local instauré en 1990 touchant les foyers sans distinction de revenus, se révèle très impopulaire. Déplorant l’absence de compromis de la part du Premier ministre, les conservateurs recherchent alors un nouveau souffle. Mise en ballottage en novembre lors d’une élection interne provoquée dans l’espoir de la faire chuter, Margaret Thatcher finit par démissionner le 22 novembre 1990.

Quel impact sur la vie politique britannique ?

L’impact du thatchérisme va cependant se répercuter bien au-delà de la démission de Margaret Thatcher, et son influence sur la vie politique britannique sera considérable. Les années 1979-1990 ont représenté une rupture radicale avec les années d’après-guerre, et force est de constater que personne n’a encore osé remettre totalement en cause l’héritage thatchérien. Au bord de la ruine en 1979, l’économie britannique s’en retrouve assainie dix ans plus tard. Les années 1990 voient les Conservateurs garder le pouvoir pour encore sept ans, sous le leadership d’un John Major qui a, à la surprise générale, accédé au 10 Downing Street à la suite de la démission de la Dame de Fer. L’une de ses premières décisions est d’annuler la poll tax instaurée par son prédécesseur : beaucoup plus flexible, son inclination au consensus est appréciée après les années Thatcher. Moins eurosceptique, il accepte aussi de signer le traité de Maastricht en 1991. Cependant, les grandes orientations de la politique du cabinet Major restent fidèles à l’action de son mentor : la ligne économique libérale et les privatisations (notamment des chemins de fer) sont poursuivies, tandis qu’à l’étranger la relation spéciale avec les États-Unis se trouve renforcée du soutien inébranlable qu’il apporte au président Bush lors de la première Guerre du Golfe en 1991. Après avoir miraculeusement gagné les élections de 1992, le Parti conservateur se trouve néanmoins inéluctablement fragilisé par l’usure du pouvoir. L’opposition latente au sein même du parti entre dries, partisans d’une ligne dure défendant pied à pied l’héritage du thatchérisme, et wets, supporters d’un programme plus modéré retournant au conservatisme One Nation d’avant-Thatcher, se fait de plus en plus sentir. Les nombreuses affaires de corruption qui secouent le parti au cours de l’année 1995 rendent la position de Major intenable. S’il se maintient tant bien que mal au pouvoir jusqu’en 1997, les conservateurs sont cependant balayés par le New Labour de Tony Blair lors des élections générales et perdent pour la première fois le pouvoir depuis près de vingt ans.

Rien, toutefois, ne pourrait être plus symptomatique de l’importance du thatchérisme pour la vie politique britannique que la brillante victoire du parti travailliste en 1997. Tirant les leçons de leurs échecs répétés à reconquérir le pouvoir sous Thatcher et Major, les travaillistes ont engagé un travail de rénovation visant à renouveler leur image jusque-là largement liée aux syndicats et aux classes ouvrières. Débutée sous Kinnock et Smith, cette refondation est achevée par le jeune et ambitieux Tony Blair, arrivé à la tête du parti en 1994. L’Old Labour est mort, vive le New Labour : et celui-ci s’appuie grandement sur l’héritage du thatchérisme. L’une de ses premières décisions est de faire voter une réforme des statuts du parti en supprimant la fameuse Clause IV, qui obligeait le Labour à défendre la mise en commun des moyens de production. Celle-ci sera reformulée de manière à « réinterpréter les valeurs travaillistes dans un monde moderne », et stipule désormais que le Labour s’engage pour une « économie dynamique, dans laquelle les forces du marché et la rigueur de la compétition se joignent à celles du partenariat et de la coopération ». Selon Blair, les conservateurs ont réussi à se maintenir au pouvoir en s’opposant à une économie planifiée sclérosée et en tenant tête aux syndicats, qui sont alors très impopulaires dans l’opinion. S’imposant en 1997, le New Labour va garder le pouvoir jusqu’en 2010, Gordon Brown succédant à Blair en 2007. L’influence du thatchérisme sur les travaillistes est indéniable : si Blair a cherché à réduire les inégalités provoquées par les politiques menées par Thatcher puis Major, a voulu moderniser l’État-Providence plutôt que de le refouler et est incontestablement plus europhile, il n’en a pas moins accepté les prémisses du thatchérisme et n’a pas défait ses réformes les plus importantes. Au contraire, il les a incorporées à la nouvelle doctrine travailliste, transformant l’ancien parti de gauche en un parti de centre-gauche, qui a pleinement accepté l’économie de marché et les bienfaits de la concurrence.

Blair, néo-thatchérien?

Blair, néo-thatchérien?

En lambeaux en 1997, les conservateurs se débattent alors dans l’ombre de la Dame de Fer. Major s’étant retiré, la tête du parti échoit à William Hague : celui-ci s’efforce de réorienter le parti vers un conservatisme plus compassionnel, sans succès. Le contrecoup des années 1990 frappe violemment les Tories. Perçu comme le parti typiquement anglais, il perd son implantation en Écosse et au Pays de Galles, tous deux violemment touchés par la reconversion industrielle et durement atteints par les politiques libérales de Thatcher et Major. Faute d’un programme cohérent, toujours déchiré entre thatchérisme pur et dur et une ligne plus modérée, il se rend également inaudible des classes moyennes. Perdant de nouveau les élections en 2001, Iain Duncan-Smith (2001-2003) et Michael Howard (2003-2005) n’arrivent pas à relancer le parti. La défaite de 2005 profite alors à David Cameron, qui remporte l’élection interne. Jeune et dynamique, il fait partie d’une nouvelle génération qui apporte de la fraîcheur à un parti conservateur délabré. Changeant l’image du parti, le recentrant vers un conservatisme plus paternaliste et semblant renouer avec la tradition One Nation, il l’emmène enfin à la victoire contre un New Labour à son tour usé par le pouvoir et la crise en 2010, devenant ainsi le plus jeune Premier ministre britannique depuis 1812. Toutefois, sa majorité n’est que relative et les Conservateurs reviennent au pouvoir accompagnés des Libéraux Démocrates. La politique d’austérité menée dans la crise financière par le cabinet Cameron, qui se concentre sur la baisse des dépenses publiques, ne serait sans doute pas reniée par celle pour qui le jeune Cameron jouait les nègres à ses débuts en 1988. Tout comme sa vision d’une Europe du libre-échange, ou son discours contre l’assistanat et la valeur travail, autres tenants du thatchérisme.

L’ombre du thatchérisme plane donc encore bien sur la vie politique du royaume : les réformes menées par Margaret Thatcher auront ainsi révolutionné les idéologies qui, à droite comme à gauche s’accordent désormais toutes plus ou moins sur son héritage. Bien sûr, le bilan est controversé. Si l’économie britannique paraît sauvée et assainie en 1990, la volonté de restructuration économique a eu des conséquences sociales considérables. Les inégalités se sont creusées entre les fractions les plus riches et les plus pauvres de la société, et le style plus que direct de la Dame de Fer en a froissé plus d’un. Mais l’impact viendra véritablement plus tard : de 1994 à la crise de 2008, le Royaume-Uni connaît ainsi l’une des périodes les plus prospères de son histoire. Les travaillistes de Tony Blair puis Gordon Brown s’appuient sur ce bilan, et se gardent bien de remettre en cause l’idéologie de celle qui, après sa démission, est devenue la baronne Thatcher. Les politiques menées encore aujourd’hui par la coalition de David Cameron, qui espère secrètement recevoir les mêmes louanges à long terme, se réclament de son héritage. De manière assez ironique, « Maggie » a ainsi créé autour du thatchérisme un nouveau consensus au sein de la classe politique britannique, elle qui aura tant combattu celui autour de l’État-Providence d’après-guerre. Les honneurs militaires exceptionnels rendus lors de ses obsèques, le 17 avril dernier, sont là pour le prouver. La réaction des Britanniques face au coût exorbitant de cet hommage a certes été mitigée. Mais si ses funérailles, comme sa personne, n’ont pas fini de susciter la controverse, son héritage et son influence sur la vie politique de son pays sont eux bien vivaces et indiscutables.

Le thatchérisme et son impact sur la vie politique britannique

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2013/05/10/le-thatcherisme-et-son-impact-sur-la-vie-politique-britannique/ © Bulles de Savoir

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