L’invisibilisation de la question de l’homosexualité féminine : la lesbophobie

La lesbophobie, soluble dans l’homophobie ?

Les débats relatifs à la loi Taubira auront été houleux en France, divisant les militants de tous bords sur la question du mariage et de la filiation. Les dérapages aussi ont été de mise dans les manifestations qui excluaient en théorie toute homophobie. Pourtant, selon le terme défini par le chercheur et activiste Louis-Georges Tin, les manifestants pouvaient sans doute être qualifiés d’ « hétérosexistes », ce dernier promouvant un concept moins psychologique, évacuant la notion de « peur » intrinsèque à la phobie et mettant en avant un fait social davantage politique et sociale que psychologique. Nombreux ont été les rappels à l’ordre émanant des « pro-mariage » pour tous, plaçant les « anti-mariage » face à leurs propos parfois ambigus.

La journée mondiale de lutte contre l’homophobie, le 17 mai, a permis d’interroger cette notion, largement utilisée en cette année de débat, souvent déviée de son sens originel. Définie -entre autres- par Daniel Borillo dans Le dictionnaire des cultures gays et lesbiennes dirigé par Didier Eribon, l’homophobie fait référence à « la peur de l’homosexualité et le mépris envers les gays et les lesbiennes ou ceux qui sont présumés l’être. […] L’homophobie est une manifestation arbitraire qui consiste à désigner l’autre comme inférieur ou anormal : sa différence irréductible le place ailleurs, hors de l’univers commun des humains ».

Si, sous certains aspects, l’homophobie concerne autant les hommes que les femmes, il est indispensable de ne pas universaliser le concept. En effet, comme Susan Okin le rappelle dans son article « Le genre, le public, le privé », la neutralité terminologique ne permet pas de penser les diverses expériences, ces dernières n’étant, en réalité, jamais neutres. Les expériences des uns ressemblent-elles aux expériences des autres ? Le rapport annuel 2012 de l’association SOS Homophobie évite de faire l’amalgame, réservant un chapitre sur la lesbophobie. Le bilan principal est que les femmes lesbiennes et bisexuelles font moins appel à cette association de lutte puisque seuls 246 témoignages de femmes ont été recueillis durant l’année, soit 16% de l’ensemble des participants. Comment expliquer ce constat ? L’hypothèse d’une plus grande tolérance de la société à leur égard est-elle envisageable ? Cette première supposition est à rejeter. En effet, SOS Homophobie dénonce un accroissement des témoignages et des cas de lesbophobie par rapport à 2010, bien qu’il faille nuancer le constat du fait de la méthode utilisée : ce sont les actes lesbophobes qui sont comptabilisés, et non pas le nombre de victimes ; une personne peut donc témoigner de plusieurs agressions homophobes. Le manque de discours sur la lesbophobie ne serait donc pas le fait d’une absence de pratiques lesbophobes, qui existent bel et bien selon SOS Homophobie. En quoi l’homophobie, en son sens général, n’est-elle pas un concept suffisamment large pour prendre en compte les discriminations visant spécifiquement les femmes ? Pourquoi une invisibilisation de la question de l’homosexualité féminine ?

Occulter le désir féminin

La lesbophobie se caractérise avant tout par sa transparence médiatique, politique et historique.

Historiquement, dans un premier temps, les femmes en général et les lesbiennes en particulier ont été marginalisées des différentes sphères de la société. Dans Qu’est-ce qu’une femme désire quand elle désire une femme ? (2004), Marie-Jo Bonnet démontre, au travers des différentes périodes de l’Histoire, comment le désir des femmes dans toutes ses dimensions -tant homosexuelle que hétérosexuelle- a été passé sous silence. En s’intéressant à la Bible, la médecine, les institutions familiales et étatiques, l’auteure affirme que le désir homosexuel n’est jamais interdit mais que, dans la société, ce désir est nié. Ainsi, le lesbianisme n’a jamais été formellement illégal, comme ce fut le cas pour l’homosexualité masculine. Pourtant, cette relative tolérance vis-à-vis de celles qui seront nommées dès le XIXème siècle les « lesbiennes » n’est autre que le prémisse de la négation du désir féminin et du désir homosexuel. Si les gays ont été persécutés au cours de l’Histoire, c’est par peur du désir homosexuel masculin, forme de reconnaissance « négative » de ce désir. De plus, les relations entre femmes sont parfois uniquement perçues sous l’angle de la dimension affective, contestant ici encore la dimension sexuelle et permettant par là même d’inclure les hommes au sein de la relation puisque les femmes sont sexuellement « disponibles », remettant par là en cause la réalité des sentiments lesbiens. Ce construit historique se répercute toujours aujourd’hui dans la perception du désir féminin et lesbien.

Dans un second temps, les lesbiennes sont médiatiquement et politiquement ostracisées. La gay pride, marche des fiertés homosexuelles, est présentée et vue comme la marche de la communauté gay puisque l’histoire des homosexualités et des homosexuels nous apprend que les luttes ont majoritairement été celles de leurs homologues masculins, les lesbiennes étant souvent marginalisées et réduites à cette communauté. Les revendications propres aux lesbiennes sont occultées au même titre que leur présence, empreinte du sexisme pour Marie-Jo Bonnet. D’une part, la présence d’hommes légitimerait celle des femmes, un mouvement uniquement féminin perdant de la légitimité, du fait de l’essence du « deuxième sexe » naturellement et historiquement dévolu à la sphère privée. D’autre part, la présence de ces dernières est instrumentalisée pour rejeter l’existence d’une misogynie gay. Au sein du féminisme « institutionnel », mouvance militante qui s’est intégrée aux sphères dominantes par l’octroi de postes offerts aux activistes dans des institutions étatiques historiquement occupées par des hommes (« Ni putes ni soumises » en est un exemple), l’historienne décrit le phénomène analogue. Les féministes reprennent les catégories d’analyse et de perception masculines pour fonder leur crédibilité et parfaire leur intégration dans les institutions dominantes, au profit de leur vision partisane et féministe qui semble être un handicap dans une profession dominée par les hommes.

L’homosexualité féminine est remise en cause de par l’exclusion des différentes sphères ici évoquées. Le vide terminologique et la non reconnaissance institutionnelle dont fait l’objet le concept de lesbophobie -il n’est pas défini dans les dictionnaires non spécialisés- permet de prendre la mesure du phénomène. Le vocable n’apparaît en effet pour la première fois qu’en 1998 dans le « Rapport détaillé sur la Lesbophobie dans le monde », réalisé pour la Coordination Lesbienne en France (CLF) par l’Association « Femmes entre elles » de Rennes. Raymonde Gérard, présidente de la commission « lesbophobie » au sein de la Coordination Lesbienne Nationale, interprète cette absence formelle de représentation d’une expérience féminine particulière comme « la manifestation sexiste de la place secondaire accordée aux femmes en général dans la société patriarcale ».

Les stéréotypes et le sexisme, pour une défense du système patriarcal

Le sexisme est une particularité intrinsèque à la lesbophobie. Par l’homogénéisation de « l’identité lesbienne » à des stéréotypes sexistes, hétéronormatifs et machistes, la lesbophobie fait ressortir une incapacité à penser les femmes en dehors du système patriarcal.

Si les gays ont eux aussi à faire face à des caricatures visant leur genre -polysémique, le genre est ici entendu dans sa dimension la moins « polémique » et la plus commune comme les caractéristiques sociales naturalisées et associées à un sexe en particulier- et leur sexualité (les homosexuels seraient tous des « pédophiles », des « tapettes » refusant d’endosser leur « identité virile »), les lesbiennes sont, elles, confrontées à d’autres clichés, le paroxysme de la lesbophobie étant, pour Bonnet, la justification du lesbianisme par la laideur ou le manque de féminité qui empêcherait de plaire aux hommes.

Ces lieux communs nourrissent en profondeur le sexisme auquel les lesbiennes sont confrontées en tant que femme. Leur sexualité est reléguée en arrière-plan, le phallus étant « naturellement » la seule source de plaisir des femmes. Perçue à travers les codes de la pornographie où les femmes peuvent avoir des relations homosexuelles mais doivent toujours laisser la place aux hommes, la sexualité entre deux femmes ne serait qu’un « échauffement » avant la participation de l’homme. Étrange paradoxe que représente cette image : les femmes, lesbiennes dans l’imaginaire masculin, doivent pourtant accepter la participation des hommes dans leurs ébats. Elles sont par conséquent bisexuelles. « Ces situations démontrent qu’une relation homosexuelle entre femmes est acceptée tant qu’on laisse une possibilité à l’homme d’y participer comme dans le schéma intégré de la pornographie », rapporte SOS Homophobie.

Ces représentations des femmes « émancipées », perçues négativement, annoncent la justification de la punition : les lesbiennes outrepassent la norme sexuelle qui veut qu’une femme soit soumise à l’homme et qu’elle soit passive sexuellement. La sexualité féminine doit nécessairement être tournée vers les hommes. Si les gays connaissent également une sanction en vertu de la transgression à la norme qui veut qu’un homme soit viril, le sens de l’agression est différent. Les lesbiennes se voient sanctionnées du fait de leur indépendance sexuelle à l’égard des hommes. Ainsi, la punition résulte du sexisme car les lesbiennes remettent en question l’ordre « par nature » des genres et des sexes ainsi que l’ordre hétérosexuel patriarcal. Marie-Jo Bonnet compare la violence lesbophobe et homophobe aux logiques de domination en période de guerre : par le viol des femmes lesbiennes (acte de lesbophobie ultime) et par les coups donnés aux hommes gays, il s’agit en fait de nettoyer, de débarrasser la société des tentatives d’émancipation au système patriarcal hétérosexuel. On remarque d’ailleurs que les actes lesbophobes ne se concentrent pas uniquement sur les lesbiennes. Toute personne perçue comme lesbienne eu égard à son genre peut ainsi en faire les frais, comme le décrit SOS Homophobie: « On remarque également une augmentation des actes lesbophobes liés aux stéréotypes de genre puisque certaines victimes sont agressées sans même que leur orientation sexuelle soit connue (…) ».

Le rôle des institutions dans la sanction de la transgression

Les réponses lesbophobes aux diverses transgressions se retrouvent dans toutes les sphères de la société. L’enquête de SOS Homophobie permet de mettre des chiffres sur les agressions et d’en répertorier le type. Les institutions familiales incarnent le berceau de la lesbophobie et de l’homophobie (17% des lesbiennes disent connaître des actes lesbophobes au sein de la famille). S’y véhiculent des stéréotypes de genre, intégrés jusqu’à l’âge adulte. S’ajoutent également les lieux de travail et les lieux publics (21 % et 22 % respectivement) qui forment par conséquent les trois plus grandes instances de diffusion de pratiques et de discours lesbophobes. Ces violences prennent majoritairement (53%) la forme d’insultes, 31% de harcèlement, 30% de menaces et de chantages. Moins nombreuses, les agressions physiques représentent malgré tout 12% des cas de lesbophobie, auquel il faut ajouter 1% d’agressions sexuelles, le viol punitif étant la sanction la plus marquante d’agression homophobe, symbole d’une volonté de réajuster les femmes dans le système hétérosexuel.

Le rôle des institutions publiques n’est pas à minorer. En effet, si seuls 3% des actes lesbophobes ont eu lieu dans les institutions sanitaires, la pathologisation du lesbianisme a longtemps été de rigueur, ce dont Irène Demczuk et Lynda Peers tentent de rendre compte en 1998 dans l’article « Lorsque le respect ne suffit pas : intervenir auprès des lesbiennes ». L’homosexualité n’est plus aujourd’hui répertoriée dans la liste des troubles mentaux de l’OMS (qu’elle retire en 1990) mais le stigmate est encore trop souvent véhiculé au sein des institutions médicales. Les médecins, par exemple, font la supposition immédiate de l’orientation sexuelle des patientes, la demande de soins des hétérosexuelles et des lesbiennes n’étant pas nécessairement les mêmes, puisqu’elles n’ont pas les mêmes expériences sociales et sexuelles. Le rapport de SOS Homophobie de 2010 démontre que le manque de soins que peuvent connaître les lesbiennes auprès des gynécologues, où elles sont nombreuses à ne pas vouloir se rendre par peur d’un manque de compréhension de leur sexualité, peut aussi être un facteur de détérioration de la santé que les femmes hétérosexuelles vont connaître dans une moindre mesure. Elles sont 44,13% à dénoncer la lesbophobie de ces derniers qui les privent de soins adéquats une fois l’orientation sexuelle découverte. Peers et Demczuk parlent d’une « contrainte à l’hétérosexualité », reposant sur « la présomption que tout individu doit être hétérosexuel sous peine d’être présumé immoral, perverti, déviant, malade, carencé et en conséquence, inférieur ».

La justice joue à son tour un rôle important, notamment dans l’absence de prise en charge des actes lesbophobes. Si les violences pour cause d’homophobie et de lesbophobie permettent d’aggraver la peine, ces critères ne sont pas constamment appliqués. De plus, la peur des institutions n’incitent pas toujours à porter plainte, les victimes appréhendant les retours négatifs des forces judiciaires et policières. De fait, certaines victimes se sont vues reprocher leur accoutrement : la jupe notamment dont le port serait interprété par les agresseurs comme un appel à la luxure et provoquerait. D’autres, plus masculines, auraient nécessairement pu se défendre et n’ont donc, pour la police, aucune légitimité à venir porter plainte.

Lesbophobie, gayphobie : des expériences divergentes ?

La lesbophobie est un fait social distinctif de l’homophobie, représentant par là même un enjeu de définition inhérent à la création du terme. S’il n’est nul besoin de parler de concurrence des luttes entre les deux termes -toute discrimination étant à combattre- il est toutefois plus qu’indispensable de ne pas universaliser les concepts. La fausse neutralité de la notion d’ « homophobie » ne ferait en réalité que présupposer que les hommes et les femmes vivent les mêmes expériences, niant de fait la hiérarchie sociale des sexes où les femmes se voient dominées. En effet, la lesbophobie est propre aux femmes parce qu’elle les touche en tant que lesbiennes mais aussi en tant que femmes. Il est donc important de penser la multiplicité des identités et de ne pas homogénéiser les expériences, celle du sexisme se combinant souvent avec l’homophobie.

Nous comprenons alors mieux l’importance d’un vocable propre. L’invisibilité historique qui entoure la sexualité et le désir lesbien entraîne les femmes dans un mutisme, forme d’auto-censure, qui ne permet pas encore d’appréhender toutes les facettes de la lesbophobie. L’enjeu est alors de rendre visibles les discriminations qui touchent spécifiquement les femmes et les lesbiennes. Dans le but d’apporter des précisions sur la lesbophobie, par conséquent d’en transformer les résultats en « savoir-pouvoir », objet de résistance et de lutte, SOS Homophobie a lancé l’enquête « Lesbiennes, à vous la parole ! ».

C’est finalement par la recherche que la « lesbophobie » permettra de circonscrire un fait social dont l’existence est encore perçue comme illégitime. Pourtant, si ce « néologisme » se veut indépendant de la définition plus courante de l’homophobie et plus particulièrement de la gayphobie, n’est-il pas également sensé de penser cette différence, non pas sur le sexe des individus, mais sur leur genre ? Certains homosexuels ne vivent-ils pas, en vertu de leur genre, l’expérience du sexisme, se voyant reprocher leur identité « féminine » ? C’est pourquoi il est essentiel d’interroger la notion de sexisme : s’agit-il d’un rejet des femmes ou du genre féminin ? Marie-Jo Bonnet répond en évoquant la « misogynie au masculin », permettant d’envisager une discrimination en vertu des expériences vécues et non des identités supposées.

L’invisibilisation de la question de l’homosexualité féminine : la lesbophobie

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2013/05/23/linvisibilisation-de-la-question-de-lhomosexualite-feminine-la-lesbophobie/ © Bulles de Savoir

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