Plongée dans l’univers des « hijabers »

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Ndlr : En assimilant le 30 mars dernier 2016, au cours d’une émission de radio, une partie des femmes voilées à « des nègres américains qui étaient pour l’esclavage », la ministre des Familles, de l’Enfance, et des droits des Femmes, Laurence Rossignol, lança ce qui, depuis lors, est devenue une polémique sur la mode islamique.

Il y a trois ans, nous nous étions justement intéressés à cette question. Profitant de son séjour d’études en Indonésie, Heloïse Pierre vous proposait une plongée dans le monde des « hijabers » : un monde de la mode jusque là ignoré en Occident, un monde où les femmes mélangent religion et fashion, vintage et haute couture. C’est ce monde, aujourd’hui décrié par une partie de la classe politique française, qu’on vous invite à (re)découvrir.

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Vous entrez dans votre premier cours d’économie en Indonésie, un peu stressé. Vous choisissez un siège au fond de la salle. Une jeune fille voilée mais rayonnante vient vous parler. Elle s’assoit à côté de vous. Pendant deux heures, vous discutez de tout et de rien. Il se trouve que c’est une grande admiratrice de la France, elle connaît tout de votre pays et rêve d’y aller. Shima deviendra une très bonne amie et à chaque rencontre, elle portera un nouveau voile, toujours assorti au reste de sa tenue, toujours resplendissante. Vous venez de faire votre premier pas dans le monde du Hijab style

Talons hauts, fleurs dans les cheveux, perles et paillettes, robes longues, jeans moulants, châles sur les épaules, voiles colorés… Bienvenue dans un autre monde, un monde de la mode encore ignoré en Occident, un monde où les femmes mélangent religion et fashion, vintage et haute couture. Un monde où une femme a le droit d’être belle, où une femme, peu importe sa religion, a le droit d’être sexy. Bienvenue dans le monde du Hijab Style.

Lorsque Shima parle de cette mode qu’elle suit et qui est omniprésente en Indonésie, elle explique : « C’est simple, porter le voile est un choix que j’ai fait pour Dieu, mais j’ai voulu garder ma liberté. Ainsi le matin quand je me lève, si je décide de porter un hijab marron avec des accessoires, je peux devenir Hannah Montana. Le lendemain, si j’en prends un blanc et rajoute une fleur, je deviens Marie-Antoinette… Je peux être qui je veux ! »

Shima avec son eventail achete apres avoir regarde le film Marie Antoinette. Shima trouve que cela correspond au style de la reine

Shima avec son éventail acheté après avoir regardé le film Marie Antoinette. Shima trouve que ça correspond au style de la reine / crédits : HPierre

Chaque femme a le droit d’être belle et sexy

Le Hijab Style est né en Indonésie il y a déjà quelques années et ne cesse de progresser. Il est maintenant présent en Turquie et en Malaisie et d’ici peu il aura touché la plupart des pays musulmans. Ce mouvement est né grâce à des femmes qui ont voulu s’affirmer en tant que musulmanes : se rapprocher de leur foi tout en restant femme. Elles se maquillent, se font belles, choisissent avec précaution leurs tenues, et avouent même prendre des heures chaque matin pour s’habiller mais ne sortent jamais sans leur voile. Pour elles, être une femme c’est être belle, chacune l’est à sa manière et rien ne devrait contrecarrer cela. Il est donc naturel qu’une femme cherche à s’embellir, suivre la mode, voire attirer l’attention… Mais il est aussi normal qu’elle ait envie de se rapprocher de Dieu, et donc, pour une musulmane, de porter le voile.

Syoraya, Hijaber Community a Jogja

Syoraya, Hijaber Community à Jogja / crédits : HPierre

Un choix obligatoire

A chaque rencontre avec des hijabers, l’accent fut mis sur le fait que le port du voile relevait de leur propre volonté. Partant de là, certaines ajoutent qu’elles laisseront à leurs filles cette même liberté. Sella résume : « Le port du voile doit être ma propre décision. Il doit venir d’une envie personnelle de se rapprocher de Dieu  et cela doit être quelque chose de réfléchi. Il faut se sentir prête pour porter le hijab. »

Les hijabers expliquent aisément les raisons qui les ont poussées à revêtir le voile. Unanimement, elles commencent toujours par indiquer que c’est écrit dans le Coran et que c’est un devoir pour la femme musulmane. « C’est un choix. J’ai voulu porter le voile à 19 ans car je me suis sentie prête ; mais c’est un devoir aussi, il faut que je le porte pour Dieu », complète Shima. N’y a-t-il pas là une contradiction ? Les hijabers ont simplement pris la décision de se conformer au Coran, de se rapprocher de Dieu et d’appliquer leur religion à leur vie de tous les jours. Personne n’est obligé, mais pour ces femmes, s’obliger est un choix.

Puspita, jeune designer de Hijab

Puspita, jeune designer de Hijab / crédits : HPierre

Soumission de la femme ou voie vers l’émancipation ?

Les raisons du port du voile sont variées. Celle qui ressortira à chaque entretien est que le tissu protège la femme de l’homme en évitant à ce dernier d’éprouver de l’attirance et ainsi de ne pas avoir de comportements déviants envers elle. Par conséquent, toutes répondent se sentir en sécurité sous le voile, à l’aise et plus confiantes. Une femme respectable devrait être voilée. C’est là que tout se complique. Porter le voile, c’est ne pas attirer l’homme, mais le Hijab Style par définition cherche à attirer l’attention. Pourquoi la femme devrait se protéger de l’homme et non l’homme apprendre à se contrôler ?

Pour comprendre, il est nécessaire de prendre en compte le contexte culturel de l’archipel. L’Indonésie est un pays très patriarcal dans lequel la femme a peu de droits et où sa place reste essentiellement cantonnée à la sphère domestique. Dans cet état d’esprit, il n’est absolument pas envisageable de remettre en question l’homme, ou pire encore de lui donner des leçons. Les femmes ont dû trouver un autre moyen de s’affirmer tout en suscitant le respect de la gente masculine. Le Hijab Style semble être une manière de montrer aux hommes qu’il est possible d’être séduisante tout en étant voilée, et qu’il est temps que ceux-ci apprennent à se contrôler.

Eva et Muna, membre de la Hijaber Community a Bandung

Eva et Muna, membres de la Hijaber Community à Bandung / crédits : HPierre

Certes, pour le moment le Hijab Style reste confus et parfois contradictoire. Néanmoins, il semble comme une fenêtre ouverte sur la modernité. L’Islam, qui a parfois du mal à s’adapter au XXIème siècle, évolue doucement ; ces femmes pratiquent leur religion tout en s’intégrant dans le monde d’aujourd’hui. Elles sont belles, parlent sans gêne, prennent les décisions et le clament haut et fort : elles se soumettent à Dieu, non aux hommes. Shima conclura l’interview sur ces mots : « Mon hijab c’est moi, c’est mon indépendance et ma liberté ». Pour elle, le voile n’est pas une soumission à l’homme, c’est un moyen d’émancipation…

Changer de regard sur le voile

J’ai éprouvé le besoin de parler de ce mouvement, et surtout de ces femmes, car il me semble qu’il importe que nous changions notre regard sur le voile en Occident. Ces jeunes femmes m’ont montré la beauté de la Lune alors que j’avais passé toutes ces années à m’indigner sur l’apparence du doigt. Je n’ai pas voulu faire l’éloge du voile, loin de là, mais aborder le sujet sous un autre angle. Je continue à me demander quels seront les effets à long terme de cette mode et où cela ira. Cependant, je ne peux m’empêcher d’être très optimiste car, à chaque fois que j’y pense, je revois Shima mettre une plume dans son hijab et me dire qu’elle ressemble ainsi à Marie-Antoinette.

Héloïse PIERRE

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2013/06/13/plongee-dans-lunivers-des-hijabers/ © Bulles de Savoir

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