Hong Kong, une autre idée (nationale) de la Chine ?

Des groupes de manifestants agitant le drapeau de la colonie britannique. credits : Kees Metselaar

Des groupes de manifestants agitant le drapeau de la colonie britannique. credits : Kees Metselaar

1er janvier 2013, dans les rues de Central, le quartier financier de Hong Kong. Tandis que le monde entier célèbre la nouvelle année, plus de 130 000 manifestants protestent contre la politique du Chef de l’exécutif Leung Chun-ying, réclamant sa démission et la refonte du système électoral. Au milieu des banderoles des activistes et des partis politiques pro-démocratie, les manifestants agitent un étendard pas inconnu : le drapeau colonial, orné de l’Union Jack et des armes de l’administration britannique. Fait certainement unique au monde, la pratique est pourtant courante dans la cité portuaire de sept millions d’habitants, possédée par la Couronne britannique de 1841 jusqu’à sa rétrocession à la République populaire de Chine (RPC) le 1er juillet 1997. Centre industriel, portuaire et financier, la ville cosmopolite est toutefois composée à 90% de Chinois. Le « retour à la mère-patrie » de 1997 ne pouvait donc que faire sens pour Hong Kong qui se situe au milieu de la province du Guangdong comptant plus de 100 millions d’habitants sur les rives du delta de la Rivière des Perles.

Qu’est-ce qui pousse donc des activistes chinois à agiter le drapeau de l’ancienne métropole, aussi lointaine géographiquement que culturellement des rivages de la mer de Chine du Sud ? Pour Pékin, la réponse est simple : les manifestants sont financés par des organisations américaines, britanniques et taïwanaises pour déstabiliser la société hongkongaise, et chinoise par la même occasion. L’élément de langage plus que récurrent ne leurre personne. Des officiels irrités du Parti communiste ont appelé « CY Leung » à ne pas tolérer ces excès des manifestations pourtant légales. L’impopularité du Chef de l’exécutif, personnalité politique élue par un collège électoral de Hong Kong et coordonnant la politique locale, atteint des records avec seulement 31% de satisfaits en mai 2013, dix mois seulement après son élection le 1er juillet 2012. Son gouvernement est critiqué pour sa faible action en matière de prix des logements et surtout pour son absence de volonté de réformer le système électoral pour aboutir à l’élection du Chief Executive au suffrage universel direct dès 2017. À cela s’ajoutent de nombreuses questions liées au voisin chinois – séparé par une frontière qu’il est interdit de traverser sans passer par les postes de contrôle. L’arrivée de milliers de migrants, les naissances illégales sur le territoire de la ville ou encore la pénurie de lait en poudre pour enfants sont autant de sujets résultant de l’attrait de Hong Kong pour les Chinois du continent. Le gouvernement de Leung Chun-ying étant fortement soutenu par Pékin, la Chine est donc la cible idéale – et certainement non sans justification – des invectives des manifestants hongkongais, parmi lesquels beaucoup refusent de se définir comme Chinois, par assimilation de la Chine avec son régime communiste. Au-delà de cette question politique, certains y voient toutefois une question identitaire. Et si les Hongkongais, citoyens d’une ville possédant ses institutions, sa langue (le cantonais) et donc ses particularités locales, avaient constitué un creuset culturel local, ayant atteint un degré de différence avec la Chine continentale tel qu’ils seraient insolubles avec l’idée nationale promue par le Parti communiste de Pékin ? Il s’agit donc de comprendre ce que pourraient être les germes d’une identité nationale hongkongaise.

Entre Londres et Canton

Comme toute culture, celle de Hong Kong ne peut être comprise sans regarder son histoire, laquelle, contrairement aux idées reçues, est plurimillénaire. Le territoire situé à l’entrée du delta de la Rivière des Perles a toujours possédé une dimension stratégique pour la défense de Canton (Guangzhou) contre les attaques des pirates japonais. Marqué par les turbulences de la Chine impériale, la région cantonaise (ou Guangdong) voit s’installer des clans familiaux pendant la dynastie Yuan (1271-1368), vivant principalement de l’agriculture et du commerce du sel. La famille impériale des Song du Sud viendra elle-même se réfugier à Lantau Island puis à Kowloon pour fuir les invasions mongoles. Au XVIIe siècle, avec l’arrivée des commerçants et flottes européennes, principalement portugais et britanniques, Canton la voisine s’ouvre partiellement au commerce. Un afflux massif de populations réfugiées des divers conflits locaux chinois crée de nombreux villages éparpillés. À la signature du Traité de Nankin en 1842, grâce auquel la Couronne britannique obtient l’île de Hong Kong, celle-ci compte déjà plus de 24 000 habitants.

La signature du traite de Nankin en 1842

La signature du traite de Nankin en 1842

Comptoir de commerce florissant, la ville n’a jamais été une colonie de peuplement pour la Grande-Bretagne. La communauté britannique « blanche » atteint son pic en 1996 avec 34 000 résidents, quand la population totale excédait déjà les six millions. Hong Kong la britannique se développe comme port et porte d’entrée pour l’immense marché chinois. Elle constitue l’un des postes d’implantation des sociétés occidentales en Asie de l’Est, dont la sécurité est garantie par les forces britanniques stationnées. La ville attire des milliers de migrants, en grande majorité venus du Guangdong voisin, faisant de la langue cantonaise l’idiome principal, aux côtés de l’anglais qui est langue officielle mais non vernaculaire. Les industries du textile et de l’électronique connaissent une rapide expansion dans les années 50 et 60, et la ville rejoint très vite le club des « quatre dragons asiatiques » aux côtés de la Corée du Sud, Taïwan et Singapour. Les années 1970 marquent l’apogée économique de Hong Kong, symbolisant la ville dynamique asiatique faite de béton, d’unités d’habitation surpeuplées, d’embouteillages et d’avancées sur la mer ; incarnant selon Milton Friedman la « meilleure expérimentation au monde du laissez-faire ». Entre 1961 et 1997, le produit intérieur brut (PIB) de la ville croît de plus de 180 fois. Atteinte par la crise financière de 1997 et l’« année noire » de 2003 marquée par l’épidémie de pneumonie atypique (SRAS), Hong Kong demeure l’une des villes les plus riches au monde – et de loin la métropole la plus avancée de Chine.

Malgré de fortes inégalités, les Hongkongais bénéficient d’un niveau de vie élevé avec un indice de développement humain (IDH) à 0.906 en 2011. Les natifs ont pour ainsi dire toujours connu un niveau de vie identique à celui des pays avancés, avec des infrastructures, des écoles et des hôpitaux publics parmi les mieux classés au monde. Premier contraste donc avec la population chinoise qui, bien qu’expérimentant le miracle économique depuis une trentaine d’années, demeure marquée par le souvenir des années maoïstes, et au sein de laquelle existent d’immenses disparités entre régions urbaines et campagnes. Nul besoin de rappeler la densité de Hong Kong, faite de gratte-ciels ultra-modernes et de blocs de béton bariolés de climatiseurs. Urbanité, concentration à l’extrême et étroitesse, les particularités de Hong Kong donnent à la ville un autre élément de distinction face à une Chine immense avec un étalement urbain sans limites.

Une culture cantonaise 

Performance de rue

Performance de rue. crédits : Raphael Cardet

Tandis que le régime colonial garantissait une liberté d’expression relative, la Chine continentale, marquée par la guerre civile jusqu’en 1949 puis embrigadée à des degrés d’intensité variables, est restée longtemps perméable aux influences culturelles étrangères et à l’exportation de sa culture. C’est ainsi qu’Hong Kong devint l’un des principaux centres culturels du monde chinois avec Taïwan. Cette position permit la création d’une industrie cinématographique locale, caractérisée par l’emploi de la langue cantonaise qui finit par l’emporter sur les films en mandarin dans les années 1970. Ce seront ces films en cantonais qui seront massivement exportés, avec des célébrités internationales telles que Bruce Lee ou plus tard Jackie Chan. La ville est aussi à l’origine de la « Cantopop », l’un des principaux genres de musique populaire du monde chinois qui se définit encore une fois par l’emploi de la langue locale.

Un activiste défendant le cantonais. La pancarte est en caractères simplifiés, il s’agit d’une campagne de Hongkongais à destination des citoyens de RPC

Un activiste défendant le cantonais. La pancarte est en caractères simplifiés, il s’agit d’une campagne de Hongkongais à destination des citoyens de RPC. crédits : AFP

Parlé par moins de 60 millions de personnes, le cantonais est numériquement inférieur aux 900 millions de Chinois ayant le mandarin standard comme langue maternelle. Toutefois, son poids culturel excède très largement les frontières du sud de la Chine. N’ayant aucun statut officiel dans la province du Guangdong, le cantonais est la langue employée par les institutions de Hong Kong et Macao, bien que nommé « chinois » dans les textes. La langue fait la fierté des locaux de par sa difficulté : contrairement au mandarin qui ne possède que quatre tons, le cantonais en possède au moins sept. Plus mélodieuse que le mandarin, le parler du Guangdong est plus proche de la langue chinoise ancienne – les deux idiomes étant aujourd’hui mutuellement inintelligibles. La langue de Hong Kong oblige ses locuteurs natifs à prendre des cours de chinois standard pour satisfaire la clientèle et les investisseurs de Chine continentale. De plus, Hong Kong, Macao et Taiwan ont échappé à la simplification radicale des caractères opérée par Mao entre 1956 et 1964. Ainsi, le mot « cantonais » s’écrit en traditionnel 廣東話 et en simplifié 广东话 – l’œil non-initié n’aura pas de mal à voir la différence. L’emploi des nouveaux caractères horripile la population hongkongaise, qui y voit une simplification avilissante du patrimoine culturel chinois par le régime de Pékin. C’est ainsi qu’en opposition à la Chine continentale, Hong Kong affirme fièrement sa langue propre et ses caractères, qu’elle juge plus proches de la civilisation chinoise authentique et préservée des « dégradations » du Parti communiste.

Bien que partageant des valeurs plus que modernes telles que la priorité aux libertés individuelles et à l’épanouissement personnel, la population de Hong Kong garde un substrat de valeurs et de coutumes quasiment identiques à celles de la Chine. 57% de Hongkongais se définissent comme athées, 21% sont bouddhistes, 14% taoïstes et environ 12% chrétiens. Les religions-philosophies que sont le taoïsme et le confucianisme impriment considérablement les modes de vie et les valeurs dominantes de Hong Kong, notamment dans l’éducation ou l’entreprise. C’est ainsi que le système d’enseignement local inclut des cours de philosophie confucianiste. Même si les Hongkongais ont des jours fériés pour Noël et le 1er janvier, ils ne considèrent pas ces fêtes comme les principales de l’année. La différence d’atmosphère se ressent à l’approche du Nouvel an chinois, entre fin janvier et février, où les préparatifs sont colossaux et les animations nombreuses. S’ajoutent aux religions organisées le culte de divinités locales comme Tin Hau, déesse de la mer particulièrement vénérée dans le sud de la Chine. Hong Kong garde donc de très forts éléments de la culture chinoise traditionnelle.

Une identité nationale hongkongaise ?

L’une des banderoles contre le projet d’éducation morale et nationale. credits : AFP

L’une des banderoles contre le projet d’éducation morale et nationale. credits : AFP

En 2012, Hong Kong fut tiraillée par un autre débat touchant à son identité vis-à-vis de la Chine. Le Bureau de l’éducation tenta de faire passer en force un projet vieux d’une décennie déjà, celui d’instaurer des cours d’ « éducation morale et nationale » pour remplacer les cours d’éducation civique en vigueur. Le manuel scolaire publié en juin 2012 inclut la célébration du « modèle chinois », du Parti communiste « désintéressé et uni » contre le modèle politique américain « faisant souffrir son peuple ». La population hongkongaise allait-elle comme prévu accepter sans réagir ? Des groupes de lycéens et d’étudiants se sont immédiatement rassemblés pour combattre le projet, organisant meetings, manifestations et même grèves de la faim au pied du siège du gouvernement. Les jeunes ont très vite été rejoints et soutenus par une multitude d’acteurs de la société civile hongkongaise, parmi lesquels les partis d’opposition, les organisations de défense des droits de l’homme, des figures religieuses, des universitaires… Les critiques contre le projet se concentraient sur un possible « lavage de cerveau » par Pékin et son « pantin » Leung Chun-ying. Plus de 120 000 personnes marchèrent le 7 septembre 2012 à Admiralty, devant le siège du gouvernement. Celui-ci annonce alors in extremis le retrait du projet et un moratoire de trois ans, pour éviter une débâcle aux élections législatives tenues le 9 septembre. Tombé pour l’instant dans l’oubli, le programme devrait être réintroduit en 2015 dans le débat public.

La conscience politique des Hongkongais s’est fortement développée ces dernières années avec les scandales politiques de dirigeants proches du camp pro-Pékin. La ville jouit du statut de Région administrative spéciale (RAS), possédant ainsi ses institutions politiques, sa loi constitutionnelle, sa monnaie, sa propre politique économique, sociale et migratoire et, surtout, des élections multipartites – la polis sans la capacité militaire. La ville possède un système de valeurs propres telles que communément listées par l’ensemble des camps politiques, parmi lesquelles l’État de droit, la démocratie ou les libertés personnelles, interprétées dans leur sens « occidental » et non déformé par le Parti, diraient certains. En ajoutant ces éléments d’une véritable conscience politique avec les particularités culturelles du territoire et les nombreuses différences avec la Chine continentale, on obtiendrait les ingrédients de mouvements régionalistes voire indépendantistes. Toutefois, si les réseaux sociaux contiennent des pages en faveur de l’indépendance, la majorité de l’opinion ne partage pas cette vue. D’après l’étude HKPOP menée par l’Université de Hong Kong en 2007, seuls 25% souhaitent l’indépendance plutôt que la domination de la RPC sur les affaires courantes, tandis que 64,7% s’y opposent. Sans parler de régionalisme pur, les débats locaux quant aux institutions politiques vont dans le sens d’une plus grande autonomie de la RAS, toujours au sein de la RPC.

Est-ce donc réellement la Chine que les Hongkongais détestent ? L’amalgame entre un pays et son gouvernement est commun, mais ici plus qu’ailleurs. Les Chinois de RPC apprennent très jeunes à identifier la Chine à ses leaders, et le Parti communiste chinois au moteur de la renaissance nationale. Avec la libéralisation économique, le parti unique n’a plus été en mesure de faire davantage reposer sa légitimité sur le corpus idéologique marxiste-léniniste. Il s’est donc replié sur un nationalisme irritant les Chinois de l’extérieur, qui promeuvent une autre vision non-biaisée de leur pays. Les Hongkongais se sentent malgré tout Chinois sans identifier la Chine à son régime. Dans la dispute territoriale des îles Diaoyu opposant la Chine au Japon, les activistes hongkongais qui ont relancé le conflit transportaient non seulement le drapeau de la RPC, mais aussi celui de Hong Kong, de Macao… et de Taïwan, c’est-à-dire celui de la République de Chine. Sans prendre parti dans la dispute entre la RPC et Taïwan, les activistes hongkongais affirmaient l’idée d’une « Grande Chine » plurielle, celle d’une nation dépassant les idéologies politiques qui s’affrontent pour s’en emparer. Les Hongkongais se définissant comme antichinois ne le font donc pas forcément contre la Chine elle-même mais contre l’idée d’une Chine monopolisée par le Parti.

Les manifestations annuelles du 4 juin (ici 2010) pour commémorer le massacre de Tian’anmen

Les manifestations annuelles du 4 juin (ici 2010) pour commémorer le massacre de Tian’anmen

Y a-t-il donc des germes d’une identité nationale hongkongaise ? La ville portuaire possède certainement une forte identité culturelle, mélange de civilisation chinoise, de particularités cantonaises et d’emprunts occidentaux. Toutefois, l’indépendance de Hong Kong semble irréaliste, car outre les considérations géopolitiques (difficile d’imaginer Pékin abandonner la ville), l’idée d’une nation hongkongaise distincte de la nation chinoise est loin de faire l’unanimité. Le mot d’ordre « un pays, deux systèmes » arrange à la fois Pékin et Hong Kong, évitant de donner suite à des revendications de modification du système politique de part et d’autre de la frontière. Le nœud gordien du débat parmi les intellectuels de Hong Kong est que, tant que la Chine sera celle du Parti communiste, il sera difficile de se définir comme Chinois. Les yeux des Hongkongais sont donc tournés vers la « mère-patrie », dont la libéralisation, l’ouverture sur le monde et surtout la politisation des réseaux sociaux engendre(raie)nt peut-être des germes de démocratie.

Hong Kong, une autre idée (nationale) de la Chine ?

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2013/06/24/hong-kong-une-autre-idee-nationale-de-la-chine/ © Bulles de Savoir

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