Le rêve français en Amérique : rencontre avec Alice Kaplan

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En 1986, Philippe Labro faisait paraître aux Éditions Gallimard L’étudiant étranger, texte où l’Amérique des années 50 était décrite à travers le regard d’un jeune français venu étudier à Washington and Lee, un college de Virginie. Dans Trois Américaines à Paris : Jacqueline Bouvier Kennedy, Susan Sontag, Angela Davis (Gallimard, 2012), Alice Kaplan raconte le voyage en sens contraire de Jacqueline Bouvier Kennedy, Susan Sontag et Angela Davis. Ces trois femmes ont longtemps rêvé de la France avant d’étudier à Paris en 1949, 1957 et 1963. À quels égards ce séjour les a-t-elles transformées ? Comment ont-elles marqué l’histoire de leur pays d’origine en revenant de leur pays d’adoption ? Biographie intellectuelle, portrait de femmes, histoire de l’après-guerre, Trois Américaines à Paris répond à ces questions et apporte un nouvel éclairage sur les mythes croisés de la France et des États-Unis. Historienne et professeur de littérature française à l’Université de Yale, auteure, parmi d’autres ouvrages, d’Intelligence avec l’ennemi : le procès Brasillach (Gallimard, 2001) et de L’Interprète : dans les traces d’une cour martiale américaine (Gallimard, 2007), Alice Kaplan a bien voulu répondre aux questions de Bulles de Savoir.

Vous avez publié de nombreux ouvrages sur la littérature et l’histoire française du XXe siècle. Chacun d’eux est-il une nouvelle aventure ou distinguez-vous dans les thèmes ou les approches de vos livres des récurrences qui constituent un fil rouge à votre travail ?

Le fil conducteur de mes travaux précédents, c’est la Seconde Guerre mondiale. Le fascisme littéraire était mon sujet de thèse. Après, je suis passée par ce livre autobiographique, French Lessons, qui avait de nombreux rapports avec ma découverte de la langue française à la suite de la mort de mon père, procureur au procès de Nuremberg. Puis j’ai rédigé un livre sur le procès Brasillach. J’ai eu beaucoup de mal à sortir de la guerre ! Et donc, quand je suis arrivée à Louis Guilloux, qui était interprète pour une cour martiale durant la Libération, je me suis dit : « Enfin ! je suis arrivée à la Libération ! ». Ensuite, j’ai poursuivi avec l’histoire de l’après-guerre dans cet ouvrage, Trois Américaines à Paris. J’ai récemment pris conscience qu’il s’agit de mon premier livre depuis longtemps où il n’y pas d’exécution. Certes, j’y parle d’un procès, celui d’Angela Davis, mais heureusement il s’est terminé par un acquittement. Je ne sais pas comment les choses se passent pour d’autres écrivains, mais j’ai envie à chaque fois de partir dans une nouvelle direction. Avec ce livre, j’ai voulu voir si le soi-disant « rêve français » était varié ou uni. Et je le trouve très varié et variable.

Vous montrez dans votre livre l’invention d’une nouvelle identité à travers la culture française, une nouvelle identité qui, dans le cas de Jacqueline Bouvier, consistait dans la concrétisation d’un passé familial mythique – son grand père avait écrit un ouvrage où il inventait une généalogie française fantaisiste à leur famille – mais aussi dans un refuge au sein du clan irlandais des Kennedy.

Oui, Jacqueline Bouvier a eu besoin de ce refuge, tout au long de sa vie. Pour elle, la culture française était un moyen d’être présente à ses rêves. Son grand-père lui tendait cet ouvrage que vous venez d’évoquer, intitulé Nos aïeux, en lui disant qu’elle descendait des reines et des rois de France… Mais comme je l’écris dans mon livre, la réalité était beaucoup plus intéressante que cette fiction : elle descendait d’un soldat de Napoléon, qui avait dû s’enfuir après la Terreur blanche et qui a travaillé au service de Joseph Bonaparte à Philadelphie. À terme, pourtant, elle a fini par devenir elle-même une sorte d’aristocrate… Le cas de Susan Sontag est également très surprenant. Quand elle se rend en France, elle n’a aucun ami français, elle ne parle pas très bien Français, elle vit dans un milieu complètement américain et très bohème. Mais c’est là qu’elle suit les pas de Djuna Barnes, la surréaliste, auteure de L’arbre de la nuit (Ndlr : Nightwood, dans sa version anglaise), un livre culte, à l’écriture très excessive et très envoûtante. Comme le présuppose le titre original de mon livre (Ndlr : Trois Américaines à Paris est d’abord paru aux presses de l’Université de Chicago sous le titre Dreaming in French : the Paris Years of Jacqueline Bouvier Kennedy, Susan Sontag, and Angela Davis), le rêve de la France commence bien avant le voyage. Pour chacune de ces femmes, un rapport de désir vis-à-vis de la France est déjà déterminé par leurs familles, y compris par les rêves de leurs parents. La mère d’Angela Davis lui a donné un deuxième prénom français – Yvonne – et elle-même avait adopté « Marguerite » comme deuxième prénom: de Sally Mae elle est devenue Sallye Marguerite. Il y avait déjà des signifiants français dans les destins de ces trois femmes. Susan Sontag disait à Joseph Brodsky : « I saw myself as a self-created european ».

Quels critères avez-vous retenu afin de choisir les trois objets d’étude de votre ouvrage ?

Mon premier critère a consisté à rechercher la variété. J’ai voulu m’intéresser à trois femmes, très différentes entre elles et très différentes de moi, qui incarnent trois facettes de l’identité américaine. J’ai donc écrit sur une catholique venue de la côte Est, sur une juive de la côte Ouest et sur une Afro-américaine qui a grandi dans le Sud. Un autre critère consistait à trouver des femmes qui ont pris quelque chose en France et qui ont ensuite transmis quelque chose aux États-Unis grâce à la France. Dans le cas de Bouvier, je pense à tout ce qu’elle a fait à la Maison Blanche, notamment à la diffusion de la mode et de l’esthétique, d’une certaine beauté, d’une élégance française. Sontag était une vraie intermédiaire entre la culture française et la culture américaine. Elle a pu transmettre le Nouveau Roman et la Nouvelle Vague, juste au moment où les États-Unis avaient envie et besoin de ces mouvements. Quant à Angela Davis, c’est tout un mouvement de pensée qu’elle a contribué à initier : les African American Studies avaient besoin de sortir des limites du seul mouvement pour les Civil Rights aux États-Unis. Elle était là pour transmettre une compréhension du racisme à l’échelle mondiale.

Aviez-vous envisagé d’écrire au sujet d’autres destins ? Y a-t-il eu des prétendantes déçues au rôle d’Américaine à Paris ?

Oui, bien sûr ! Mais j’avais des critères, des contraintes : je voulais suivre le parcours de femmes venues à Paris pour étudier. Par exemple, j’aurais voulu écrire sur Jean Seberg, une figure qui me fascine, mais je ne l’ai pas fait car elle n’était pas étudiante lors de son séjour à Paris. Elle y est venue pour tourner un film sur Jeanne d’Arc avec Otto Preminger. Et elle y est restée, elle est devenue la chouchou de la Nouvelle Vague. Dans À bout de souffle, elle joue le rôle de Patricia, une étudiante américaine qui vient étudier à Paris et tombe enceinte de Belmondo avant de le trahir. À la fin du film, Belmondo chancèle dans la rue, il va bientôt mourir et déclare à Patricia : « T’es dégueulasse ! ». Je ne sais pas si vous vous souvenez de la scène, elle touche ses lèvres et dit : « Qu’est-ce que c’est, dégueulasse ? ». J’adore cette idée que, pour l’étudiante en France – et Godard a dû avoir cette intuition –, il est crucial d’apprendre le français avec l’aide de son boyfriend et ce, jusqu’à la mort ! « Une dernière leçon de Français, s’il te plaît, avant que tu ne meures! ». L’autre prétendante, c’était Julia Child, grand-maître de la cuisine française aux États-Unis, qui a mieux transmis l’idée de la France aux États-Unis que personne, à part De Gaulle, peut-être. Mais Julia Child n’était plus étudiante à l’époque de son séjour à Paris, elle avait trente-cinq ans. Alors je n’ai pas pu m’intéresser à son cas dans mon livre. Ceci dit, même s’il y a eu des « prétendantes déçues  », pour reprendre votre expression, je n’ai aucun regret quant aux choix que j’ai faits : Jacqueline Bouvier, Susan Sontag et Angela Davis étaient les sujets d’études les plus riches que je pouvais trouver. Souvent, on me demande pourquoi il n’y a pas d’hommes dans mon livre. Mais je trouvais intéressant de me pencher sur des femmes parties en France dans les années 1970, avant la deuxième vague du féminisme. C’était l’époque où, dans un college en Amérique, si on n’était pas fiancée avant la fin de sa troisième année d’études, les gens considéraient cela comme un échec. Alors, le fait d’aller en France a suspendu le temps pour ces femmes ; ce voyage leur a permis d’avoir une liberté bien plus considérable, de s’affranchir des contraintes de leur milieu. Elles avaient besoin de la France et ne pouvaient compter sur le féminisme pour encourager leur découverte de soi. Leur junior year abroad a compensé ce manque, en quelque sorte.

Quelles sont les difficultés inhérentes à l’écriture de biographies croisées et par quels moyens avez-vous rapproché et tissé ensemble ces trois existences ? Certains des liens qui les unissent sont à imputer au hasard, n’est-ce pas ?

Oui, c’est d’ailleurs l’un des plaisirs de l’écriture : mettre en évidence les accidents, les rencontres qui se font par hasard entre les destins. En réalité, ce livre n’est pas une biographie tissée typique. La biographie tissée typique est celle qui étudie des personnes qui vivent ensemble, qui se connaissent, qui sont en correspondance, qui sont dans le même mouvement, celle de personnes qui étaient ensemble dans la Résistance ou qui ont fait la guerre d’Espagne côte à côte. À ce propos, j’ai fait une expérience assez drôle. Un jour, un producteur m’a écrit pour me demander : « Est-ce que vous voulez bien écrire une pièce de théâtre où ces trois Américaines habiteraient le même appartement à Paris ? ». Peut-être n’avait-il pas pensé qu’elles sont séparées par quinze ans et par trois Paris très différents. J’ai commencé à rêver un peu à ce qu’une pièce comme cela donnerait : Angela et Jackie se comprendraient mieux parce qu’elles appartiennent à des familles d’élite, Susan serait un peu en dehors… Mais Susan est une ambitieuse, alors elle aimerait côtoyer Jackie… Tout cela m’amusait assez mais ce n’était pas très sérieux. Alors je n’ai pas donné suite.

Ces trois femmes ont visité Paris au cours d’une période correspondant à ce que vous décrivez comme « l’âge d’or du Study abroad ». Pourriez-vous nous en décrire les caractéristiques et nous dire les raisons pour lesquelles, selon vous, cette période est aujourd’hui révolue ?

À notre époque, les gens ne passent plus cinq jours en paquebot pour arriver en France. Ils arrivent en quelques heures et ce n’est qu’en affrontant les indignités du périple en avion que le voyageur prouve son courage. De plus, on a désormais la possibilité de téléphoner chez soi tout le temps, d’être en contact avec sa famille en permanence, tandis que, à l’époque où les trois Américaines de mon livre sont venues à Paris, il fallait vraiment un certain courage pour se rendre en France. Les étudiants n’avaient plus aucun contact avec leurs parents. Elles ne pouvaient compter que sur les lettres pour communiquer avec la famille, et encore, leurs missives mettaient au moins deux semaines à traverser l’Atlantique. Les gens ne téléphonaient quasiment pas, ils n’avaient peut-être qu’une conversation par an avec leur famille. Je dirais quand même qu’il ne faut pas être trop nostalgique car il y a des choses qui se sont améliorées depuis cette époque. Maintenant, on peut rester en contact avec les amis qu’on s’est faits à l’étranger, par Facebook, par textos. Toutes ces technologies peuvent servir d’encouragements à l’étude du français : on peut écrire en français sur un blog, ou bien écouter France culture tous les jours sur son portable, on peut jouir d’une immersion linguistique à distance, ce qui était impossible auparavant.

Au sujet des trois héroïnes de votre livre, vous écrivez dans la conclusion : « La France sut éveiller en chacune d’elles une assurance profonde et durable, confirmer leur esprit d’aventure et alléger leurs contraintes ». Est-ce toujours le rôle que joue cette année d’études pour les étudiantes américaines d’aujourd’hui ?

Oui, et cela fait d’ailleurs partie de notre travail : c’est à nous de susciter le désir des étudiants pour ce voyage, puis d’en souligner les effets une fois qu’il est accompli. Depuis trente ans, c’est une expérience que je fais chaque année. J’avais donc vraiment envie de m’y intéresser en profondeur. Au début, j’avais juste l’idée d’écrire sur Jackie Kennedy. Quand j’ai commencé à étudier le français, j’avais dix ans, le professeur nous a demandé de choisir un nouveau prénom que nous utiliserions désormais en classe. C’est une particularité de l’étude du français aux États-Unis : les élèves choisissent le nom qu’ils portent durant les cours, comme s’ils inventaient pour eux-mêmes une nouvelle identité. J’ai choisi de m’appeler « Jacqueline ». Et je ne sais pas combien de petites filles ont dû faire le même choix à cette époque. Parce qu’elle était une icône, elle incarnait un symbole d’une importance considérable pour les femmes de ma génération. Donc elle était toujours là, un peu, à l’arrière plan de ma pensée. Je me disais : « Mais c’était quoi son rapport au français, en réalité ? Est-ce qu’elle était vraiment française, comme on a voulu nous le faire croire ? ».

Elle a eu un rapport plus complexe qu’on ne le croit d’ordinaire à la culture française : le lecteur apprend dans votre livre qu’elle n’a pas incité ses enfants à apprendre le français mais plutôt l’espagnol…

Oui, mais, ça, c’était un geste politique. En 1964, elle a accordé des entretiens à l’historien Arthur M. Schlesinger, l’auteur des Mille jours de Kennedy. C’était juste après la mort de JFK : elle était en grand deuil, les relations franco-américaines étaient au plus bas, c’était l’époque où la France avait une très mauvaise réputation aux États-Unis. Un an plus tôt, le général de Gaulle avait refusé la création d’une force nucléaire multilatérale proposée par les États-Unis et s’était opposé à la candidature du Royaume-Uni au Marché commun. Dans ce contexte, je pense que Jackie Kennedy s’efforçait de ne pas afficher trop de sympathie pour la France, parce qu’elle avait été accusée à de nombreuses reprises de paraître trop française. Mais cet épisode ne représente pas du tout son rapport à la France sur le long terme. Elle a continué à avoir de nombreuses relations très affectueuses avec ses amis français. Son dernier compagnon était d’origine belge et ils parlaient français à la maison. Elle était vraiment très, très liée à la France.

C’est une question bien sûr très générale et qui nous éloigne de votre livre, mais pourriez-vous nous parler de la place du Français aujourd’hui aux États-Unis ? Il y a quelques années, il a beaucoup été question de la mésentente entre la France et les États-Unis et de ses répercussions sur les études de Français en Amérique du Nord : cette période est-elle révolue ?

Il est vrai qu’à l’époque de la guerre en Irak, les relations entre la France et les États-Unis se sont dégradées… Mais il y a quelque chose de bizarre qui arrive en ce moment, c’est que nos effectifs sont en train d’augmenter. Parmi les étudiants de licence, nous avons doublé le nombre de spécialistes de Français à Yale en deux ans ! Je pense que c’est lié au fait que les étudiants ont une grande envie de connaître les chefs-d’œuvre. En étudiant l’histoire littéraire de la France, ils découvrent des ouvrages majeurs : Le rouge et le noir, Le père Goriot, Madame Bovary, sans parler de La Recherche et de L’Étranger, appréciés depuis toujours aux États-Unis. Ces undergraduates students se disent qu’ils sont à Yale pour quatre ans et durant ces quatre années, ils ont envie de lire de beaux textes. Et après, qui sait, ils vont peut-être travailler à Wall Street, ou bien ils vont entreprendre des doctorats en droit. Mais durant ces quatre premières années de leur formation universitaire, ils auront eu ce luxe et cette liberté, celle d’étudier des textes qui les accompagneront pour le reste de leur vie. Par exemple, il y a cet événement à Yale qui est organisé par nos étudiants : le marathon Proust, qui aura lieu à la rentrée. Nous allons faire une lecture à haute voix de Du côté de chez Swann pendant vingt quatre heures, dans une chambre tapissée de liège.

Que pensez-vous de ce retour à une conception patrimoniale de la littérature – celle qui valorise les grandes œuvres, les grands écrivains, « l’œuvre-qu’il-est-important-d’avoir-lu-au-moins-une-fois-dans-sa-vie » ?

On ne peut pas revenir au monde du chef-d’œuvre magistral non questionné ! Parce que nous disposons désormais de méthodes critiques. Ce n’est pas comme si nous allions oublier le structuralisme et la déconstruction. La notion même de chef-d’œuvre est mise en question. Par exemple, en lisant les œuvres de Proust, les étudiants de mon cours et moi-même, nous nous sommes constamment posé la question : « Comment la lecture de Proust a-t-elle changé au cours du temps ? ». Par conséquent, ce type d’étude ne marque pas un retour en arrière, mais représente plutôt un enrichissement : c’est ce que nous appelons la nouvelle histoire littéraire, avec tout ce que cette notion comporte… Le rapport récent de l’Université Harvard sur l’avenir des Humanités le dit assez bien : la critique de l’après-guerre était marquée par une « hermeneutic of suspicion », caractérisée par un jugement sur l’œuvre, une recherche de ses failles, aux dépens de l’appréciation ou de l’identification du lecteur avec l’œuvre littéraire, qui font aussi partie de l’expérience de la littérature.

Comment définiriez-vous cette nouvelle histoire littéraire que vous venez d’évoquer ? Il me semble que les études d’aujourd’hui adoptent une conception plus historisante de la littérature que dans le passé récent…

Nous formons à Yale une nouvelle école d’histoire littéraire. Pensez aux travaux des professeurs dans notre département… Quelles sont les caractéristiques de cette école ? Je pense au travail de Christopher Miller sur l’histoire intellectuelle qui sous-tend la traite négrière, à la « lecture» par R. Howard Bloch de la tapisserie de Bayeux à travers les siècles, au livre en cours de Maurice Samuels sur les significations du philo-sémitisme en France. Mes propres recherches commencent souvent par l’histoire de la réception d’un livre et s’appuient sur l’idée qu’elle change à travers le temps et l’espace. C’est fascinant : ce type d’étude permet de créer une sorte de kaléidoscope de la lecture… Je ne suis pas relativiste pour autant. Mais je pense qu’il y a une forte historicité de l’œuvre littéraire. En outre, il me semble que, dans le domaine des études en littérature française, nous assistons aux États-Unis depuis une vingtaine années à un mouvement en direction des area studies. Comme le mouvement post-colonial, par exemple. Nous avons, depuis les années 1980, élargi la notion même d’études françaises en changeant la liste des auteurs au programme. Maintenant nous sommes nombreux à penser qu’il faut étudier, non pas un pays isolé, mais un pays tel qu’il est perçu de l’étranger. Les archives sont par exemple censées être des archives nationales. Mais lorsqu’on travaille sur plusieurs archives, sur la compréhension d’un même texte, d’un même événement, de deux points de vue nationaux, ce que l’on découvre devient beaucoup plus intéressant. Cette nouvelle école d’histoire littéraire a forcément partie liée avec ce qu’on appelle en France « l’histoire croisée ».

La démarche que vous décrivez est proche de celle de l’historien Timothy Snyder, qui a entrepris de repenser l’étude de la Seconde Guerre mondiale en critiquant les histoires nationales écrites dans une ignorance réciproque et de manière insulaires afin de les mettre en commun. Pensez-vous que l’on pourrait définir le paradigme unifiant des études littéraires aujourd’hui aux États-Unis par l’idée de décloisonnement ?

Je ne peux pas parler au nom de toutes les études françaises, bien sûr. Mais par exemple, dans mon précédent livre, L’interprète, j’ai étudié des crimes commis à la Libération, vus par un traducteur, Louis Guilloux, et j’ai pu me rendre dans les archives de l’armée américaine, dans celles de la gendarmerie française et de la préfecture, afin de voir comment le même crime avait été raconté, à la fois par les soldats américains qui étaient sur place et par la gendarmerie française. Et c’est comme cela que l’on voit se dessiner les différences culturelles, c’est fascinant.

Pour en revenir plus spécifiquement à votre livre, avez-vous développé une affinité particulière avec l’une de ces trois Américaines ?

Je pense que, lorsqu’on écrit une biographie, il faut avoir une relation très intense avec son sujet. Le premier chapitre de Trois Américaines à Paris se penche sur Jacqueline Bouvier. Très vite, ça a été un vrai coup de foudre ! Plus on travaille, plus l’attachement que vous éprouvez pour votre objet d’étude se développe et se fortifie. Pourtant, avant de commencer mes recherches à son sujet, je n’étais pas du tout certaine que j’allais l’apprécier. Allais-je découvrir une femme superficielle, quelqu’un qui, en définitive, ne s’avèrerait pas très intéressant ? Mais j’ai été bouleversée par ce que j’ai appris au sujet de Jacqueline Bouvier : une femme d’une grande culture, douée d’un véritable humour, d’une drôlerie complètement inattendue…

Un humour d’ailleurs inspiré par la littérature française. Vous parlez de la manière dont elle brossait des portraits féroces de son entourage, à la manière du Duc de Saint-Simon…

C’est pour cela que, si jamais on retrouve ses lettres, il y aura des découvertes sensationnelles à faire. Sontag aussi, que j’ai rencontrée, pouvait être très féroce. L’étudier à cet âge où elle est tellement jeune, où elle est amoureuse d’une femme, où elle est malheureuse, où elle est tout le temps en larmes, cela aussi m’a beaucoup touché. J’ai pu me plonger dans la jeunesse vulnérable de cette grande intellectuelle souveraine, qui était tellement difficile… Et puis Angela Davis, quel courage ! Jamais de compromis. Elle est accusée d’être communiste et elle répond « Oui, je suis communiste et vous n’avez pas le droit de me renvoyer ». Et elle avait raison, ils n’avaient pas le droit de la renvoyer. C’est quelqu’un de tellement entier, tellement attachée à ses principes, qui a conservé les mêmes engagements tout au long de sa vie. Mais elle a érigé beaucoup de murs, elle ne se livre pas beaucoup… Cela m’a étonnée que certaines personnes préfèrent le chapitre qui lui est consacré parce que je le trouve moins intime. Il s’agit plutôt d’une histoire culturelle, d’une histoire intellectuelle, et moins d’une analyse personnelle.

Dans votre peinture du procès d’Angela Davis, vous parlez de Proust comme d’un témoin à décharge. J’imagine que cela a dû être une grande joie pour vous lorsque vous avez trouvé cette référence à Proust dans les archives de son procès…

J’étais à la bibliothèque, je lisais sur microfilm le procès-verbal, et quand j’ai vu la citation de Proust, je me suis écriée intérieurement : « Et alors ! Elle pensait à Proust à ce moment-là ! ». Elle a recommandé à ses avocats un certain nombre de stratégies à employer devant la cour. Mais Angela Davis est tout de même, intrinsèquement, très différente des deux autres femmes dont je parle dans mon livre. Les Français se sont toujours beaucoup intéressés à elle. Cela a été le cas de Foucault. Surveiller et punir est très inspiré du procès d’Angela Davis. Son désir de travailler sur la prison est né à l’occasion de cette affaire. En outre, Foucault a publié des pamphlets en faveur d’Angela Davis avec Jean Genet. Pierre Nora m’a communiqué le dossier éditorial des lettres de George Jackson. Il comprend notamment une lettre écrite par l’avocate de George Jackson, Fay Stender. Elle s’adresse à Jean Genet afin de lui demander de préfacer le livre de George Jackson, Les frères de Soledad. La préface de Jean Genet est devenue un texte célèbre parce qu’il avait auparavant renoncé à l’écriture. Nous avons parlé tout à l’heure de communication transnationale : en lisant la lettre de Fay Stender à Jean Genet, j’avais l’impression de toucher à l’idée même de transmission littéraire. On y trouve cette phrase, qui me touche énormément : « J’envoie “The Blacks” aux trois accusés, pour que la communication se branche. J’espère qu’un jour nous pourrons tous nous rencontrer dans la liberté que nous aurons créée ». Je trouve que c’est une très belle lettre, où Fay Stender annonce que c’est elle qui va établir un lien littéraire entre George Jackson et Jean Genet.

ce document est reproduit ici, avec l’aimable autorisation de Madame Oriane Stender et de Monsieur Pierre Nora / crédits : Stender

Lettre de Fay Stender à Jean Genet.
Ce document est reproduit ici avec l’aimable autorisation
de Madame Oriane Stender et de Monsieur Pierre Nora
Crédits : Stender

Concluons avec une question un petit peu plus personnelle. Vous avez passé une année à l’université de Bordeaux, dans le cadre de vos études à l’Université de Berkeley. Cette expérience a-t-elle été aussi marquante pour vous qu’elle l’a été pour les trois Américaines dont vous parlez dans votre livre ?

Il est souvent difficile de comprendre l’influence que les événements ont sur nous à l’époque où nous les vivons. Ce n’était pas quelque chose que j’aurais pu comprendre en 1973, 1974, mais je me suis rendu compte longtemps après que je faisais partie de la révolution paxtonienne. Quand j’étais en France, en 1973-1974, j’ai lu pour la première fois Céline. J’ai découvert alors que l’on pouvait faire beaucoup de choses avec la langue française, qu’elle pouvait être orale, qu’elle pouvait être populaire, que le vocabulaire était immense, qu’elle ne se limitait pas à ce que j’avais lu chez Gide ou même Camus. J’étais éblouie. Mais en même temps, il y avait cette contradiction chez Céline : l’antisémitisme. Un jour, je suis allée au Musée de la Résistance à Bordeaux et j’ai expliqué à la conservatrice que je voulais étudier la collaboration. Et elle a répondu : « Ce n’est pas possible, c’est très malsain, nous avons plein de bons écrivains résistants, pourquoi vous ne voulez pas travailler sur eux ? ». J’ai quitté ce musée en me disant : « La France a un petit problème, je pense que je vais continuer dans cette direction, c’est intéressant à creuser ». Ce que je ne savais pas, c’est que Henry Rousso, qui a exactement mon âge, allait étudier le « syndrome de Vichy », que Phillippe Burin, qui lui aussi est né en 1954, allait écrire La France à l’heure allemande. Tous ces gens voulaient déconstruire le mythe du résistantialisme universel : c’était l’époque de la publication de La France de Vichy de Paxton. C’est un livre que j’ai lu longtemps après sa publication, en 1973. J’ai eu Paxton comme collègue à Columbia ; il était l’un des tout premiers lecteurs de mon livre sur le procès Brasillach… Dans Le Syndrome de Vichy, Henry Rousso parle de ce moment survenu vers 1973-1974, celui où l’obsession pour la collaboration a commencé. Sans m’en rendre compte sur le coup, j’ai été influencée par les questions qui occupaient les gens de ma génération. Et c’est cette expérience, celle d’avoir lu Céline, d’avoir pris conscience d’un problème épineux, qui a beaucoup déterminé mes études et ma carrière de chercheuse. Le fait de devenir une intermédiaire entre la culture française et les États-Unis n’était pas mon intention à l’origine, c’est un projet qui se construit peu à peu. D’abord, vous prenez plaisir à entendre une langue étrangère, puis vous commencez à lire, puis à publier, et puis un jour, quelqu’un vous écrit pour vous demander « Est-ce que ça serait une bonne idée de publier ceci ou cela » et puis vous vous retrouvez à jouer ce rôle d’intermédiaire, de trait d’union : de passeur. À présent, je crois que l’on a moins besoin de passeurs qu’auparavant. Nous vivons à une époque où nous sommes moins cloisonnés que par le passé. Et peut-être y aura-t-il un marché littéraire global à l’avenir…

Le présent texte est le produit, rédigé par Benjamin HOFFMANN et approuvé par Alice KAPLAN, d’un échange. 

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2013/07/05/etudiantes-etrangeres-rencontre-avec-alice-kaplan-autour-de-trois-americaines-a-paris-jacqueline-bouvier-kennedy-susan-sontag-angela-davis/ © Bulles de Savoir

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