Serge Tchakhotine : quand la biologie permettra de contrôler les foules

Ouvrage de référence : Le viol des foules par la propagande politique, Serge Tchakhotine, 1939, réédité en 1952, Tel/Gallimard, 605 p.

Le viol des foules par la propagande politique, traité de psychologie sociale, reste l’ouvrage le plus connu de Serge Tchakhotine (1883-1973). Ce texte dense et immensément documenté est remarquable à plus d’un titre. Par son contenu tout d’abord : tout à la fois précis de biologie, de psychologie et de sociologie, manuel de guérilla politique et récit d’historien, ces six cents pages demeurent une référence obligatoire dans de nombreux domaines. Par son auteur ensuite : né dans une ville qui s’appelait encore Constantinople, Serge Tchakhotine, allemand d’origine russe, est biologiste de formation. Mais Tchakhotine reste avant tout l’homme des combats politiques de son siècle. Sa première expérience de la propagande politique remonte à la guerre civile russe ; plus tard, une fois installé en Allemagne, il mettra ses compétences scientifiques, en psychologie et sociologie, au service de la lutte anti-nazie, et deviendra le responsable de la propagande du Front d’Airain, le mouvement de résistance socialiste à la montée d’Hitler.

Enfin, Le viol des foules est également remarquable par son histoire. Il paraît pour la première fois en France à l’été 1939, en pleine veillée d’armes : Tchakhotine aura la désagréable surprise de voir que les passages relatifs à Hitler et Mussolini, ainsi que la référence à la Révolution Française, sont censurés par le Ministère des Affaires Étrangères. Motif invoqué : le ministre Georges Bonnet souhaitait préserver l’amitié avec l’Italie et l’Allemagne, à deux mois du déclenchement de la guerre ; quant à la dédicace à la Révolution Française, elle a été jugée « démodée », et ce l’année de son cent cinquantième anniversaire. Pendant l’occupation, le texte fut systématiquement confisqué et détruit par les Allemands, comme beaucoup d’autres textes trop ouvertement défavorables à la politique du Troisième Reich. Une nouvelle édition paraît en 1952, cette fois à l’heure où le monde guette l’affrontement entre l’Est et l’Ouest. Cette édition est celle qui nous intéresse aujourd’hui.

Serge Tchakhotine

Serge Tchakhotine / source : babelio.com

Serge Tchakhotine s’adresse aux masses, qu’il définit comme étant des rassemblements d’individus n’ayant pas forcément de contacts directs entre eux, mais pouvant être liés par le même pouvoir politique. Il cherche à leur offrir les outils qui leur permettront de résister à l’influence de la propagande politique et de rendre impossible ce dont il a pu témoigner : la montée des fascismes en Europe, puis l’avènement d’une terreur atomique mondiale. Pour cela, l’auteur n’aura de cesse d’invoquer le « réalisme scientifique » (p. 16) : pour lui, une propagande efficace se base sur « une connaissance scientifique des bases biologiques des activités humaines » (p. 16), du système nerveux et des comportements. Cette lecture de la propagande et des comportements de foules à l’aune de sciences “dures” est largement documentée par des exemples historiques, par l’expérience de l’auteur et par des propositions concrètes pour le futur.

Les fondements biologiques de la sociologie

Mais, avant d’agir, il s’agit bien de comprendre. Il s’agit du but des quatre premiers chapitres du livre (jusqu’à la page 135) qui jettent les bases de la suite du raisonnement. L’auteur y explique sa vision de la psychologie, définit les principaux éléments de la « machinerie psychique » (qui embrasse aussi bien des notions de neurologie et d’anatomie que le vocabulaire de la psychanalyse) et décrit les principales idées et théories de la psychologie sociale et de la sociologie. Tchakhotine commence d’emblée par défendre le caractère scientifique de la psychologie, qui est alors encore considérée comme une science non mathématisable, au même titre que la philosophie. Pour lui, la psychologie a sa place dans le système des sciences en tant que sous-embranchement de la biologie. Sa conception en est résolument matérialiste (« l’activité humaine n’est autre chose qu’une conséquence de processus biologiques, voire nerveux », p. 19), et il rejette l’introspection pour s’appuyer davantage sur la physiologie. Sa science de l’esprit repose donc sur la physique et la chimie régissant le fonctionnement et le métabolisme des cellules du système nerveux. On ne pourrait pour autant faire de Tchakhotine un behavioriste, le béhaviorisme désignant un courant de pensée réduisant la psychologie à l’étude des comportements, des manifestations visibles d’un sujet. Ainsi, pour un behavioriste, nos pensées n’existent pas, ne sont qu’une illusion ou alors peuvent être assimilées à un comportement comme un autre. Il en va tout autrement chez Tchakhotine, pour qui l’inconscient et la vie psychique de l’individu jouent un rôle important.

A partir de cette conception biologique de la psychologie, le concept central, sorte de fil rouge du livre, est celui de réflexe, et en particulier les réflexes conditionnés étudiés par Pavlov (le physiologiste russe, prix Nobel de médecine en 1904, auquel Tchakhotine dédie son livre et qu’il considère comme son « grand maître »). Les principaux éléments de la théorie de Pavlov sont expliqués de manière très accessible, y compris pour le lecteur peu féru de psychologie cognitive. Rappelons ce qu’est un réflexe conditionné au sens pavlovien : supposons que, juste avant de nourrir un chien, on lui fasse entendre le son d’une cloche, et qu’on répète l’opération de nombreuses fois. A un certain moment, le simple bruit de la cloche, même non accompagné de nourriture, suffira à faire saliver le chien. Le son est devenu un stimulus conditionné, capable de déclencher un comportement avec lequel il n’a rien à voir dans l’état naturel du chien. Par extension, en appliquant un processus de conditionnement correctement choisi (dressage, éducation, matraquage publicitaire ou propagande), un comportement bien précis (réflexe) peut être déclenché chez un homme grâce à une stimulation apparemment anodine. Ces réflexes peuvent être innés, issus de l’évolution ou du contexte culturel, et mêmes des comportements aussi évolués que la parole ou la réflexion peuvent être concernés par un tel conditionnement.

A la toute fin de cette partie, et cela aura une importance toute particulière à la lumière de l’étude de la montée du nazisme en Allemagne, Tchakhotine décrit le réflexe d’imitation, le fait qu’un individu puisse développer un réflexe rien qu’en observant le conditionnement chez un autre sujet, et les phénomènes de suggestion et de somnolence des foules, montrant comment un réflexe, un certain comportement dicté peut être mis en place très rapidement dans une large population par le biais de la propagande politique.

Les chapitre cinq à dix de l’ouvrage (jusqu’à la page 443) consistent en une relecture des grands phénomènes de foule, des entraînements grégaires historiques et de l’utilisation de la propagande politique (en particulier par les nazis) au regard de la théorie des réflexes conditionnés et de ses fondements biologiques. Les événements que Serge Tchakhotine nous expose sont d’autant plus impressionnants qu’il les a vécus de l’intérieur et en a été un des acteurs.

Pour Tchakhotine, les comportements humains sont intégralement régis par quatre pulsions fondamentales : pulsions combative et alimentaire (qui sont des mécanismes de conservation individuels), pulsions sexuelle et parentale (qui sont des mécanismes de protection de l’espèce). Ces pulsions sont à la base de tout réflexe, et sont autant de leviers sur lesquels la propagande politique peut agir pour aboutir à ses fins. Elles se retrouvent dans toutes les grandes manifestations collectives qui ont pu être avérées : l’auteur remonte ainsi jusqu’à l’Asie Mineure, l’Antiquité grecque, les débuts du christianisme, ou la naissance des rites de l’Islam. Ses exemples concernent les folies collectives dans l’Allemagne du Moyen-Âge, les cérémonies religieuses des peuples primitifs, les derviches ou les entraînements grégaires associés à un état de suggestion chez les Protestants ou au cours des pèlerinages à Lourdes.

Mais la véritable richesse de cette partie provient du témoignage personnel que Serge Tchakhotine nous livre à propos de sa résistance au nazisme dans l’Allemagne des années 30 : « une analyse (…) d’une précision, d’une richesse et d’une justesse que l’on ne rencontre pas dans d’autres volumes sur la propagande », dixit le sociologue français Jacques Ellul (1912-1994) en 1952 dans La revue française de science politique (p. 417). En appliquant des méthodes inspirées de ses théories, Tchakhotine a mené la résistance du Front d’Airain contre les succès électoraux du NSDAP dans certaines villes allemandes : en utilisant un symbole (les fameuses trois flèches) plus efficace que la croix gammée, en organisant des défilés socialistes faisant appel aux quatre pulsions primaires des spectateurs, en menant des campagnes de propagande scientifiquement organisées et en luttant contre l’apathie et le conservatisme de la direction socialiste, il explique comment il a pu faire subir une défaite électorale aux nazis dans la Hesse.

Défilé de la Waffen SS / source : INA

Défilé de la Waffen SS / source : INA

La dernière partie de l’ouvrage (chapitres onze et douze), sans doute issue de l’expérience de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre Froide et teintée d’idéalisme, est une réflexion globale et exhaustive sur l’avenir de l’humanité. L’auteur y développe l’idée selon laquelle la plus grande fraction des masses serait faible et perméable à la manipulation. Pour 1 personne avisée et apte à lui résister, 10 peuvent aisément être soumises au « viol psychique » de la propagande, une proportion illustrée par de nombreux exemples historiques. On retrouve notamment ce chiffre en étudiant le nombre de personnes ayant décidé de participer à des réunions politiques à la sortie d’un meeting pendant les élections législatives allemandes de 1932, ou succombant aux glossolalies (chants incontrôlés) lors des processions religieuses au Moyen-Âge. Il explore également des pistes pour résister aux effets de la propagande. Parmi celles-ci, l’éducation et la culture, en rendant le développement de réflexes conditionnés plus difficile, permettent de résister aux automatismes internes que cherche à nous inculquer le « viol des foules ». L’éducation s’apparente en fait à une contre-propagande (« l’éducation […] et la propagande […] cherchent à agir sur les mêmes mécanismes essentiels de l’homme, et à former des réflexes conditionnés appropriés. La différence en est seulement que les buts auxquels aspire l’éducation sont de nature durable » , p. 124), utilisant les mêmes réflexes conditionnés pour apprendre à lutter contre eux : « Il s’agit d’implanter des réflexes conditionnés utiles, et surtout des réflexes inhibitifs, qui se trouvent à la base de la maîtrise de soi-même » (p. 526). Tchakhotine loue les efforts d’organisations mondiales prônant les méthodes de la pédagogie active, dans laquelle l’éducation est plus basée sur la prise d’initiative de l’enfant que sur l’apprentissage d’un savoir. L’éducation sportive, quant à elle, vise à sublimer la première pulsion (agressive, belliqueuse), considérée la plus puissante et la plus facilement utilisable par la propagande.

Un pont trop loin

Malgré sa densité et l’érudition manifeste de son auteur, Le viol des foules offre une lecture aisée, même au lecteur peu au fait des notions psychologiques et politiques qui y sont maniées. Aujourd’hui, on regretterait simplement la partialité de Tchakhotine, qui considère la démocratie à l’occidentale comme une aberration, et ne mentionne que très brièvement l’utilisation de la propagande en Union Soviétique. De même, la lecture peut souffrir d’un manque d’éclairage historique : lire un texte scientifique paru il y a soixante ans sans commentaires ou notes sur la validité des concepts employés peut être déroutant. Ces éléments ne viennent pas remettre en question les fondamentaux du raisonnement de Tchakhotine ni l’exceptionnelle importance de son œuvre. Cependant, le texte souffre d’un défaut bien plus grave – à moins que, comme semble le suggérer la littérature scientifique actuelle, il s’agisse moins d’un défaut que d’une constante inhérente aux travaux cherchant à établir un lien entre la biologie et ses applications pratiques.

Le principal problème que rencontre le raisonnement est celui de la réduction au biologique. Tchakhotine, dans sa volonté de tout expliquer par les fondements biologiques de l’individu, ne parvient pas clairement à expliquer comment le niveau microscopique, celui des cellules et des structures de la machinerie psychique, peut être relié à des phénomènes aussi complexes que la pensée, la parole ou les comportements grégaires. Un phénomène que le philosophe américain John T. Bruer, dans un article paru en 1997 dans l’Educational Researcher, désigne comme la volonté d’aller « un pont trop loin ». Il n’est pas question de remettre en cause un certain postulat matérialiste, ou d’évoquer un concept transcendantal et peu scientifique comme l’âme. Mais encore aujourd’hui, les neurosciences ne parviennent pas complètement à expliquer comment les neurones, simples cellules capables d’envoyer des décharges électriques, peuvent être à l’origine des sentiments, de l’intelligence, de toute la complexité du génie humain. Comme l’écrit Bruer, les tentatives des auteurs s’efforçant de légitimer leurs théories en sciences humaines en s’appuyant sur des fondements neurologiques s’avèrent laborieuses et peu convaincantes. C’est bien souvent le cas dans le raisonnement de Tchakhotine. Ainsi, il explique que l’opinion politique d’une foule se construit principalement dans l’immédiateté, et est dictée par l’enthousiasme ponctuel suscité par un défilé ou un discours. Il suffirait pour un parti d’organiser un événement utilisant correctement les quatre pulsions fondamentales de la foule pour remporter immédiatement son adhésion. C’est négliger le temps long de la sensibilité politique, les facteurs culturels et environnementaux, bien plus nombreux et complexes, qui orientent la décision de voter pour un parti ou pour un autre.

De facto, la dimension biologique du raisonnement disparaît complètement dans les derniers chapitres du livre. Les préconisations de Tchakhotine pour parvenir à lutter contre la propagande politique s’apparentent bien plus à du bon sens qu’à l’application raisonnée du savoir des biologistes. Il cherche ainsi à utiliser des symboles simples et puissants, à faire appel aux émotions plus qu’aux raisonnements pour enthousiasmer une foule, à promouvoir l’éducation et la culture pour se prémunir du viol psychique. Enfin, en l’état actuel des connaissances, il apparaît particulièrement difficile de vouloir faire une application plus globale des expériences de Pavlov. Leur valeur écologique était en effet fort limitée : parvenir à faire saliver un chien en lui faisant entendre une cloche est une chose, mais prendre le contrôle des foules en déclenchant chez elles des comportements aussi complexes que l’adhésion à une idée politique en est une autre.

Le neuromarketing, un nouveau viol des foules ?

Mais, comme dit précédemment, cette volonté d’aller « un pont trop loin » se retrouve encore actuellement dans de nombreux articles et discussions scientifiques. Cette faiblesse dans le raisonnement de Tchakhotine ne doit pas nous détourner de sa lecture, bien au contraire. Jacques Ellul écrivait que « toutes ces remarques qui atteignent les fondements philosophiques de ce livre n’enlèvent rien à son extrême valeur quant à son objet même : l’étude de la propagande. Nous sommes certainement là devant l’étude la plus importante qui ait paru en langue française sur ce sujet » (op. cit., p. 418). De plus, Le viol des foules peut à présent être lu avec un œil complètement nouveau. Non plus comme un précis de sociologie nous permettant de résister à la propagande des partis politiques, mais bien plus comme une mise en garde contre la nouvelle propagande provenant des médias, du monde des publicitaires et des spécialistes du marketing.

La résistance à la propagande politique s’inscrit dans le cadre plus large de la résistance aux conditionnements et aux tentatives de manipulation cherchant à briser la liberté de choix des foules. Une relecture économique de l’œuvre de Tchakhotine s’ouvre alors à nous. Le thème de la publicité et de la réclame fait d’ailleurs l’objet de plusieurs pages. Il y est dit que la publicité « cherche à influencer l’homme de la rue, la masse, et à déclencher chez les individus composant cette masse, des actions déterminées – effets de réflexes conditionnés – dans le sens projeté par celui qui monte cette publicité » (p. 127). Les publicitaires utilisent donc les mêmes techniques que les propagandistes politiques pour manipuler les foules : conditionnements déclenchant des comportements compulsifs. Tchakhotine cite d’ailleurs Goebbels, qui déclarait vouloir s’inspirer des méthodes des publicitaires américains pour accroître l’efficacité de la propagande du Troisième Reich. Plus loin, il est dit, concernant la publicité et la réclame : « on conçoit facilement que c’est là un domaine où les réflexes conditionnés jouent un rôle extrêmement important » (p. 129). Publicité et propagande « créent un état de fatigue mental, qui est propice à l’assujetissement » (p. 131).

source : IMDb

Lavage de cerveau d’Alex, personnage principal du cultissime Orange Mécanique (1971),
réalisé par Stanley Kubrick (1928-1999)

Serge Tchakhotine a donc prédit, avec un demi-siècle d’avance, l’utilisation du neuromarketing par les spécialistes de la publicité. Le neuromarketing désigne l’utilisation des savoirs de la psychologie cognitive et des neurosciences à des fins mercantiles et publicitaires. Il s’agira par exemple d’étudier les ondes émises par le cerveau d’un sujet pour déterminer quel format de publicité sera le plus susceptible de lui faire acheter tel ou tel produit. Les dérives éthiques apparaissent considérables : si les propagandistes ont pu participer à l’avènement du nazisme en Allemagne, les marketeurs des grandes multinationales peuvent annihiler le libre-arbitre des consommateurs pour augmenter leur chiffre d’affaire. La dictature ne serait plus politique, mais économique. Le principal problème éthique ne vient pas du fait que toute avancée scientifique sera susceptible de réorientation commerciale, mais à l’inverse du fait que la science sera directement orientée et organisée pour pouvoir se plier aux exigences des entreprises. Tchakhotine explique par exemple quels symboles, de la croix gammée au V de Churchill, sont les plus susceptibles de provoquer l’adhésion des foules. Le même raisonnement pourrait s’appliquer non plus aux symboles des partis politiques, mais aux logos des grandes marques.

Tout à la fois témoignage des effets terribles de la propagande politique, et avertissement face à certaines dérives mercantiles, Le viol des foules doit absolument être relu.

Serge Tchakhotine : quand la biologie permettra de contrôler les foules

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2013/07/17/serge-tchakhotine-quand-la-biologie-permettra-de-controler-les-foules/ © Bulles de Savoir

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