Le rôle social de l’historien

Ouvrage de référence : Le rôle social de l’historien. De la chaire au prétoire, Olivier DUMOULIN, 2003, Paris, Albin Michel, 343 p.

« Une interprétation du passé a été soumise au vote et a acquis force de loi ; quiconque s’y oppose peut être condamné (…) Ce qu’il y a de particulièrement perturbant (…), c’est bien sûr le fait même que le Parlement engage un vote sur l’interprétation de l’histoire, comme s’il suffisait d’une majorité politique pour proclamer vraie une proposition (…) Ce ne sont pas les représentants du peuple qui sont les mieux armés pour chercher la vérité : celle-ci n’est pas une affaire de volonté. En quoi l’élection d’un député le rend-elle compétent pour juger de l’histoire ? »  (TODOROV Tzvetan, « Vérité », L’esprit des Lumières, Paris, Robert Laffont, 2006, pp 76-77.)

De l’aveu même de l’essayiste, philosophe et historien Tzvetan Todorov, l’idée de Vérité telle qu’elle fut défendue par les Lumières est bien trop exigeante pour n’être que l’expression, toujours provisoire et incertaine, d’un vote politique, en l’espèce la loi votée au Parlement le 25 février 2005 concernant le « rôle positif » de la colonisation. C’est pourquoi, d’après lui, un seul homme serait habilité pour juger de la validité, ou pas, d’une telle proposition historique : l’historien. Certes contestables, les propos de Todorov ont néanmoins le mérite de rappeler que l’historien, à l’instar d’autres acteurs publics, a bien un rôle social à jouer. Reste encore à le définir.

C’est précisément l’objectif poursuivi, avec le présent ouvrage, par Olivier Dumoulin, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Caen, spécialiste de Marc Bloch mais dont les travaux portent plus généralement sur les pratiques historiographiques et leurs évolutions institutionnelles, sociales et intellectuelles, principalement dans la France des XIXe et XXe siècles.

Conscient de ne pas produire une pensée totalement neuve sur un sujet déjà traité, mais s’inscrivant dans le prolongement d’illustres auteurs (Lyautey, Florian Znaniecki, Joseph Ben-David) ayant « soumis à la critique l’interaction du savant et de son entourage social en invoquant le rôle du savant » (pp 18-19), Olivier Dumoulin, suivant le sens conféré par Paul Ricoeur à l’activité historique, celui d’un « acte de sépulture », entend saisir la responsabilité sociale de l’historien telle qu’elle se déploie aujourd’hui, à partir d’un examen des profonds bouleversements survenus au sein d’une profession qui, en raison de la demande croissante d’histoire par la société, liée à son tour à une judiciarisation accrue des rapports sociaux, voit toujours plus de ses représentants « avant-hier conseillers du prince, écrivains ou érudits, hier professeurs ou savants, hésiter maintenant entre les chemins de la mémoire et ceux de l’expertise » (quatrième de couverture).

Tout l’enjeu du livre est alors de savoir s’il faut craindre, ou pas, avec ce glissement dans les charges assignées à l’historien par le monde social, politique et judiciaire, un émiettement des principes fondamentaux de la méthode historienne et des impératifs de toute science.

Olivier Dumoulin procède par régression, c’est-à-dire qu’il cherche dans l’histoire longue (parties II et III, correspondant aux périodes 1860-1920 et 1920-1970) des réponses à une situation du présent (partie I : « Aujourd’hui la commande et l’expertise, au nom de l’intérêt général, au nom des intérêts particuliers »). En cela, on peut y voir un clin d’œil aux Caractères originaux de l’Histoire rurale française de Bloch, instigateur de la démarche régressive, véritable marque de fabrique de l’Ecole des Annales (pp. 258-268).

Une figure nouvelle : « l’historien expert » (depuis 1970)

La première partie de l’ouvrage (pp. 25-146) est consacrée à l’avènement récent d’une figure nouvelle, celle de « l’historien expert ». Evoquant plusieurs procès retentissants (Klaus Barbie, Touvier, Maurice Papon) ou affaires ayant connu un écho similaire (le fameux fichier Tulard de la préfecture de police de Paris ou les conduites négationnistes fréquentes de la part de certains enseignants et étudiants de l’Université Lyon-III), Olivier Dumoulin note qu’une véritable révolution, au sens khunien du terme, s’est produite dans le regard porté par le corps social à l’égard de l’historien : d’« érudit moqué celui-ci s’est imposé comme l’autorité détentrice de la vérité » (p. 29). S’ensuit une « banalisation de commandes d’expertise historienne » (p. 28), pour témoigner à la barre des cours d’assises comme pour présider des commissions ad hoc. Ce qui est, selon Olivier Dumoulin, relativement paradoxal. Comment en effet René Rémond, François Bédarida ou Richard Paxton, appelés à déposer au plus fort du procès Touvier, peuvent-ils « témoigner de ce dont ils n’ont pas été les témoins » (p. 12), « combler le déficit d’expérience, le défaut d’intelligence du jury, de celui qui n’a pas vécu » (p. 13) alors qu’ils « ne connaissent de l’expérience que des traces indirectes », qu’ils n’ont « aucune mémoire visuelle, aucune mémoire auditive » (p. 12) des faits et des actes incriminés ? Olivier Dumoulin est également sceptique vis-à-vis de la commission mandatée en 2001 par le ministre de l’Education de l’époque, Jack Lang, pour « faire la lumière sur le racisme et le négationnisme qui ont pu trouver leur expression au sein de l’Université Lyon-III » (Le Monde, 12 février 2002, p. 13), où quatre des six membres de l’équipe, présidée par le directeur de l’Institut d’histoire du temps présent Henry Rousso, étaient des historiens : « En ce cas, écrit-il, les historiens ne sont pas mieux placés que d’autres pour avoir à en juger » (p. 31).

Cela dit, leur empire n’en finit pas de s’étendre au détriment d’autres figures du monde académique (juristes, archivistes, etc), obligées de s’effacer (p. 30), eu égard notamment à la « capacité à expertiser » (p. 33) reconnue aux historiens -les noms de Serge Berstein, Robert Frank, Sabine Jansen sont ici cités. Mais cette légitimité, insiste Dumoulin, tient à un amalgame : « l’organisation du champ scientifique détermine celle de l’expertise ; la figure de l’expert en histoire se confond alors avec celle du spécialiste, de l’auteur d’une thèse ou de travaux » (p. 33). Comprenons : tout historien qui ferait montre de qualités de par ses recherches et suivrait les règles de la méthode historique, telles qu’elles furent définies par Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos dans leur Introduction aux études historiques (1898), peut caresser le rêve de se voir reconnaître par ses pairs comme « expert ». Inversement, cette situation coïncide avec la possibilité pour l’historien de se voir mettre au ban du champ universitaire, entraînant du même coup sa déchéance aux yeux du public qui « accrédite son expertise » (p. 36). Et l’auteur d’émettre alors l’hypothèse suivante : l’appel croissant aux historiens, en induisant l’apparition d’un certain type de controverses historiographiques (affaires Bartosek/London ou Aubrac/Chauvy, pp. 37-54) dans l’ordre « mondain » ou médiatique, éloignerait ceux-ci de la quête de la vérité pour, à la place, les conduire à établir « des cours d’assises sur la place publique » (p. 37).

Si le phénomène s’étend à la Suède ou au Portugal, le cas de la Suisse (pp. 55-62) attire plus particulièrement l’attention d’Olivier Dumoulin. Dès le début des années 1960, l’image d’une Confédération « au-dessus de tout soupçon » est écornée par une série de « révélations issues des archives des anciens belligérants » (p. 55) de la Seconde Guerre mondiale qui mettent en lumière un certain nombre de pratiques antisémites auxquelles se livrèrent les autorités de l’époque. A l’automne 1996, nouvelle découverte portant sur un accord conclu en 1946 entre Varsovie et Berne qui « reversait à l’Etat polonais les biens en déshérence de sujets polonais, juifs pour la plupart, dormant dans les coffres des banques » (p. 57). Dans les deux cas, le soin de sauver l’honneur de la patrie, de lui racheter une virginité fut confié à des historiens, respectivement Edgar Bonjour et Jean-François Bergier, dont « la science de la vérité et la méthode » (p. 59) était gage de « bonne foi pour le gouvernement et pour le personnel politique helvétique » (p. 58). Si les moyens et les pouvoirs mis à leur disposition sont sans commune mesure avec ceux de leurs collègues universitaires (p. 60), faisant ainsi naître des tensions entre eux, cette entreprise de réhabilitation de la Suisse éternelle contraste toutefois pour Francis Python avec leur rôle (p. 61). On retrouve là l’argument avancé par Henri Rousso pour justifier au président du tribunal son refus de témoigner lors du procès Touvier, à savoir que « suppléer au fait que les jurés n’ont pas connu cette époque en restituant un contexte est selon lui une responsabilité écrasante » (p. 13).

Olivier Dumoulin fera par la suite un détour par l’Amérique du Nord (pp. 63-106) où, aux Etats-Unis par exemple, « l’intervention des historiens dans les cours de justice n’a pas la nouveauté qu’on lui prête en Europe » (p. 63). C’est que les motifs même de leur sollicitation ont trait à des enjeux sociaux et politiques (discrimination raciale comme de genre, droits des minorités, religion, environnement) qui, depuis les années 1950, donnent lieu à une série d’affaires (pp 63-72) au cours desquelles le rôle de ceux que l’on nomme ici des expert witnesses ne se limite pas à la simple détermination de la vérité : on attend qu’ils prescrivent. Au Canada également (pp. 72-81), en entrant dans les prétoires au début des années 1980, les historiens ont « cessé d’être un maillon accessoire du débat pour en devenir la cheville ouvrière, le pivot » (p. 80). En atteste leur rôle décisif dans le processus de revendication de droits ancestraux par les peuples autochtones (Amérindiens et Inuits), puisqu’ils se virent confier le soin de « déterminer la portée exacte de ces droits » (p. 72).

L’auteur essaie alors de savoir comment les historiens nord-américains perçoivent leur nouvelle activité (pp. 81-91) : « comme légitime et identique à la recherche, comme différente et légitime, comme différente et illégitime ? » (p. 82) Olivier Dumoulin remarque que les positions divergent sur la question de la rémunération de ces commandes, susceptible de porter atteinte à l’objectivité d’un historien qui, un demi-siècle plus tôt, ambitionnait encore de produire une histoire sur le modèle allemand du XIXe siècle, « avec pour seul garant le regard de ses pairs et pour seul lieu d’exercice les cours et l’écriture d’ouvrages » (p. 82). Le canadien Donald J. Bourgeois ou l’américain Morgan J. Kouser sont de ces expert witnesses qui pensent que la rémunération est sans réelle incidence sur le travail et la déontologie de l’historien, le premier ne voyant aucune différence entre la rémunération perçue en qualité d’enseignant de celle perçue en qualité de témoin (p. 83), le second soutenant que l’exercice auquel se livre l’historien devant les instances judiciaires est aussi exigeant que la rédaction d’une thèse ou d’articles (p. 84). Les accusations d’historien à gages, de prostitution intellectuelle ou de mercenariat sont donc à leurs yeux infondées. L’expert witness est néanmoins désorienté par certains éléments dans le déroulement de la procédure (pp. 86-88), comme « l’impossibilité pour lui de présenter ses conclusions, souvent aussi ésotériques que le langage juridique de l’avocat » (p. 86), le fait que la priorité soit donnée par le tribunal non à l’établissement de la vérité mais au règlement des différends entre les parties au moyen de solutions pacifiques (pp. 86-87), l’obligation de passer sous silence, à la demande de l’avocat, certains de ses doutes ou de ses incertitudes (p. 87), en somme censurer tout ce qui peut porter préjudice à la partie qui l’a sollicité dans la mesure où il est, contrairement à son homologue français, son témoin (p. 89), mais aussi « la confidentialité qui est attendue au cours des débats, laquelle n’est pas forcément compatible avec les règles du monde universitaire » (p. 88), contradiction conduisant Olivier Dumoulin à se demander logiquement si l’historien doit se surveiller en cours ou transgresser le devoir de réserve que lui impose le procès (p. 88), enfin l’obligation d’organiser son agenda en fonction du calendrier judiciaire, « une contrainte qui rend caducs les vieux impératifs positivistes de l’exhaustivité documentaire » (p. 88).

Après avoir dit cela, Olivier Dumoulin tâche d’analyser les autres figures qui sont associées à l’historien témoin expert sous la catégorie de public history (pp. 91-106). Ce terme  »fourre-tout » regroupe des professions ayant en commun de requérir la maîtrise de connaissances historiques ainsi que « la pratique du récit et de l’explication de l’histoire en dehors de l’arène universitaire traditionnelle » (p. 93). Bien que résultant de la baisse des crédits et de la réduction drastique des postes universitaires survenues du début des années 1970 au milieu des années 1980 (p. 92), Olivier Dumoulin, paraphrasant Joël Tarr, se veut optimiste, voyant cette histoire appliquée non comme un « rejeton de la crise de l’emploi » mais comme « une manière d’appréhender l’utilité de l’histoire au regard de la société contemporaine » (p. 91). A juste titre, puisque le public historian est au service aussi bien du public que d’un client déterminé (pp. 93-96). Dans les deux cas, il doit se tenir prêt à « orienter ses découvertes selon les souhaits et les projets que le client a en tête » (p. 97). D’où « le mépris de la corporation universitaire vis-à-vis de sa personne et l’ignorance de la littérature grise qu’il est susceptible de produire » (p. 96). Les public historians répliquent : « la profession qui génère des manuels chauvins est bien mal placée pour attaquer l’histoire appliquée » (p. 97). Pour l’auteur, « les public historians défendent avant tout leur gagne pain » (pp. 97-98). La naissance et l’essor de cabinets de consultants en histoire obéissent à cette logique (pp. 98-106). Composés de « travailleurs indépendants, free lance, de véritables entreprises et d’universitaires enseignant la public history » (p. 98), le phénomène, incommensurable par rapport à l’emploi des historiens universitaires, « égale ou excède le total des historiens français issus des facultés de lettres en 1965, ou l’ensemble des médiévistes français à ce jour -date de la rédaction de l’ouvrage- ! » (p. 98) Si le mode opératoire, les domaines d’exercice et les justifications de ces firmes varient considérablement, toutes oeuvrent à la constitution d’ « un outil de diagnostic destiné aux chefs d’entreprises, aux managers et aux décideurs » (p. 102), de sorte à leur « permettre d’éviter de répéter les erreurs et de faire des choix adaptés » (p. 106).

Olivier Dumoulin revient de ce côté-ci de l’Atlantique (pp. 107-146) où la public history ne trouve d’échos qu’après la parution en avril 1983 d’un article de Henry Rousso et Félix Torres dans la revue Histoire, titré « Quand le  »business » s’intéresse à l’histoire », suivie de la création en été de la première entreprise d’histoire appliquée, fondée par Félix Torres et Guillaume Malaurie (p. 108). Alors que les clients potentiels sont nombreux -organismes publics, cabinets d’avocats, entreprises individuelles (p. 109)-, que la commande n’est pas, dixit Henri Rousso, déontologiquement plus suspecte qu’une histoire militante –« l’écriture, par exemple, d’une histoire du PCF par un historien communiste » (p. 110)-, accusation que Guy Thuillier s’attèle à démonter en conceptualisant au début des années 1990 « l’ingénierie historique », une unique appellation pour désigner « les activités de conseils des historiens auprès des entreprises aussi bien qu’auprès de l’administration » (p. 111), près de vingt ans après l’article des Donald J. Bourgeois et Morgan J. Kouser français, « le consulting historique à l’américaine n’a pas vraiment réussi à se créer une niche économique suffisante pour susciter une floraison d’entreprises » (p. 111). Les pronostiques de Thuillier –« Ces nouvelles formes d’histoire devraient se développer dans les années 1995-2015. » (p. 112)- ne se sont donc pas vérifiées. D’après l’enquête du Monde du 26 avril 1996, seules trois entreprises font figure de consultants en histoire : Public Histoire, Clio Média et Nemesia (pp. 113-114). Leurs millions de francs de chiffres d’affaires ne sont possibles selon leurs détracteurs qu’au prix d’un fourvoiement total vis-à-vis des exigences de la discipline (objectivité, recherche de la vérité, connaissance et transmission de tous les faits). A ce reproche, l’historien de l’économie Jacques Marseille répond laconiquement : « Un travail qui n’est pas rémunéré est trop souvent considéré comme sans valeur » (p. 117). L’auteur est, en revanche, davantage marqué par Maurice Hamon, archiviste de Saint-Gobain, présenté comme le « pape de l’histoire d’entreprise ». Dans une entrevue accordée au Monde, Hamon, en proclamant que l’histoire appliquée telle que lui et ses compères la pratiquent « ne se situe pas d’un point de vue académique » (pp. 121-122) défend, aux yeux de Dumoulin, « l’idée d’une légitimité qui ne reposerait plus au premier chef sur l’objectivité et l’amour de la vérité » (p. 122), autrement dit « prescrire un remède social avec succès deviendrait plus pertinent que décrire ou interpréter avec exactitude » (p. 122). Aussi, à mesure que ces historiens devenaient les nouveaux médecins de nos sociétés malades (p. 109), que notre foi en les autres sciences humaines s’effritait, que ce doute envahissait les hérauts des disciplines  »modernes », telle que la sociologie et l’économie politique et que « l’histoire gagnait socialement en force d’attraction et se présentait comme le symbole d’un refuge ou d’un recours » (p. 127), les historiens devaient, en contrepartie, inéluctablement répondre devant la justice de leur utilité sociale (pp. 123-146). Rien d’anormal pour René Rémond, qui décelait au contraire dans cet impératif le signe d’une haute estime de la société pour cette figure, parangon de vertu, de rigueur et de sagesse : « Nous ne pouvons pas nous comporter comme le font trop souvent les intellectuels, sans nous soucier des conséquences de nos actes. Nous devons êtres responsables dans la recherche de la vérité objective sur le temps présent » (p. 124). Ainsi, les deux dernières décennies se sont traduites par un accroissement de poursuites d’historiens devant les tribunaux, au civil ou au pénal (pp. 129-130). Evolution qui surprend Olivier Dumoulin, sachant que « le droit ne dit rien de l’historien, de ses devoirs et de ses responsabilités » (p. 129). Les atteintes à la vie privée et la diffamation constituent les deux chefs ordinaires d’inculpation des historiens devant la justice (pp. 130-131). L’auteur privilégie l’analyse du second, à l’aune de célèbres affaires tranchées par la justice en matière historique (Cotta/Loustreau, Jouvenel/Sternhell, Paul/Wetzel, Aubrac/Chauvy, pp. 130-138). Aux termes de celles-ci, l’historien, s’« il ne pouvait faire la preuve de sa sincérité, de sa bonne foi et de son absence d’intention de nuire » (p. 131), se voyait dicter les règles de bonne conduite non plus par ses pairs mais par les juges (p. 134 ; 138). Jean-Denis Bredin « en tire une conclusion plutôt sombre sur la chute des droits de l’historien devant la protection de l’honneur de chacun, sur la protection de la quiétude de chacun plutôt que sur la clarté des débats » (p. 133). Outre-Rhin également (pp. 138-141), de nombreux historiens ne cachent pas leur inquiétude à l’issue d’une affaire analogue (Schafranek/Carlebach) : « c’est la possibilité de faire de l’histoire qui est ainsi menacée » (p. 140). Crainte partagée dans l’Hexagone par Madeleine Rebérioux, pour qui « rôde le danger d’une histoire écrite dans les prétoires sous la férule des juges en lieu et place du libre débat scientifique » (p. 143). Mais après tout, n’incombe-t-il pas au juge de ne pas reculer au profit du savant (ou de celui qui se réclame tel) et de faire respecter la loi, participant à sa façon à la régulation des rapports sociaux ? Ironisant sur les tenants de la clôture académique qui « rêvent de la responsabilité dans l’impunité, sans comptes à rendre, si ce n’est qu’aux pairs » (p. 144), l’auteur répond : « la justice acquiert le droit de dire la norme de la communauté des historiens lorsque celle-ci est attaquée par des acteurs sociaux » (p. 142). Et de conclure : « la comparution devant les tribunaux dessinant en creux les mutations du rôle de l’historien » (p. 143), il s’avère indispensable de « reprendre l’itinéraire parcouru depuis le fin du XIXe siècle » (p. 146).

L’évolution du métier d’historien (1860-1970)

Lors de la première étape de ce voyage dans le temps, correspondant à la seconde partie de l’ouvrage (« L’érudit et le professeur », pp. 147-216), Olivier Dumoulin explique que l’idée selon laquelle l’historien a un rôle social à jouer traverse la discipline depuis sa professionnalisation dans la seconde moitié du XIXe siècle. En se bornant sur la période 1860-1920, il s’efforce de remonter aux origines de l’évolution décrite dans la première partie.

Pour commencer, l’auteur tente de reconstruire, à travers les quarante-sept nécrologies signées par Gabriel Monod dans la Revue historique de 1886 à 1911, le « portrait de l’historien idéal » esquissé par le père de l’Ecole méthodique (pp. 149-162), « d’élaborer les valeurs de la science, d’inventer les modalités de la communauté des historiens » (pp. 150-151). Regardé comme le Maître des études médiévales en Allemagne, Georges Waitz, dont Monod a suivi les séminaires lors de ses séjours à Göttingen puis à Berlin, symboliserait cette figure supérieure. C’est pourquoi la série nécrologique débute avec lui. « Incarnant tout à la fois les vertus morales, les qualités scientifiques et la sociabilité scientifique rêvée » (p. 153 ; 154), Waitz, dans lequel se retrouve Monod, serait « le mètre étalon auquel se mesureront tous les morts à venir » (p. 153). Le portrait individuel s’accompagne d’une vision de ce que doit être le rôle de l’historien : celui-ci consiste, selon Monod, « à réveiller dans l’âme de la nation la conscience d’elle-même par la connaissance approfondie de son histoire ». C’est ainsi, « en restituant la vérité du passé qui doit établir la nécessaire solidarité qui unit aux générations antérieures » (p. 155), que l’historien travaille « à la grandeur de la Patrie en même temps qu’au progrès du genre humain » (p. 153 ; 155). Un Camille Jullian, relate Olivier Dumoulin, va alors jusqu’à attribuer aux historiens Augustin Thierry, Hippolyte Taine et Fustel de Coulanges, un mérite semblable à celui des hommes tombés au combat : les uns comme les autres, juge Jullian, « ont rendu service à la patrie, ont usé leurs forces et leur vie ; ont fait leur devoir » (pp. 161-162). Monod rappelle toutefois que l’historien doit procéder au sein de la « cité du savoir » (p. 158) et non, comme Fustel de Coulanges, « se [plaire] dans une sorte d’isolement aristocratique » (p. 160).

L’affaire Dreyfus (pp. 163-176) est justement l’occasion pour ces « guides moraux et hommes de sciences » (p. 163), majoritairement des chartistes, de s’illustrer (p. 163 ; 168). Ainsi, lors du procès de Zola, « poursuivi pour diffamation après la parution de « J’accuse » » (p. 164), Arthur Giry et Auguste Molinier, convoqués en qualité de témoins, réfutèrent, en appliquant les règles de la critique historique (pp. 165-171), la recevabilité des charges pesant sur le capitaine Dreyfus (p. 165). Entendons : « le bordereau n’avait pu être écrit que par Esterhazy » (p. 174). Dès cette époque donc, l’historien accepte de « produire sa science dans un lieu étranger » (p. 169). La question est alors de savoir ce qui l’a fait sortir de sa réserve habituelle. D’après Olivier Dumoulin, prendre partie pour la justice, c’est-à-dire faire acte civil, est nécessaire aux yeux de l’historien pour aider au sacre de la vérité (p. 169). C’est l’intuition de Gabriel Monod : « le devoir de juste parole au sein de la cité entretiendrait donc un rapport direct avec l’obligation professionnelle de vérité, l’un conditionnant l’autre et réciproquement. Sans la justice, pas de vérité, sans vérité pas de science donc pas d’histoire » (p. 174). Mais les contradictions apparaissent dès lors que l’on sait que certains historiens, Rambaud ou Longnon, par exemple, étaient anti-dreyfusards, puisque très tôt membres de la Ligue de la patrie française, proche de l’Action française : « la méthode a [finalement] pu justifier deux convictions radicalement opposées (…), deux interprétations diamétralement opposées [du fameux bordereau] » (p. 175). Voilà de quoi ébranler la crédibilité du discours de l’historien, lequel joue, en cette fin du dix-neuvième siècle, un triple rôle social -savant, citoyen et homme – qui, en réalité, n’en fait qu’un (pp. 172-176).

Durant la même période, celui qui s’impose comme « l’instituteur national », Ernest Lavisse (pp. 176-187), « va donner plus nettement [que Monod] un objectif commun au savant et au professeur ; former des citoyens pour la nation » (p. 177). L’utilité de l’histoire, dit Lavisse aux enfants Picards du Nouvion, c’est d’être à la fois un enseignement moral et patriotique : « La connaissance de l’histoire éclaire l’amour de la patrie (…) c’est l’histoire qui, nous apprenant l’œuvre fait par nos devanciers, nous enseigne l’œuvre à faire » (« L’histoire à l’école », Discours à des enfants, Paris, A. Colin, 1907, p. 59). Conviction partagée par Olivier Dumoulin : « Ciment du passé, moyen de croire en l’avenir, l’histoire est tout cela ; forgeant tout à la fois une identité et un horizon d’espérance dans l’action des hommes, elle devient le bien le plus précieux à enseigner » (p. 181). A l’inverse, à l’élévation patriotique, Charles Seignobos, d’abord, March Bloch, ensuite, reconnaissent plutôt à l’éducation historique une vertu civique et pédagogique (pp. 182-185) : en aidant les élèves « à tirer le bon grain de l’ivraie, à discerner la légende de l’histoire, la vérité du mensonge » (p. 184), l’histoire les prépare à l’action dans la cité. Cependant, estimant que la critique fait défaut aux élèves (p. 185), Ernest Lavisse et Gabriel Monod « doutent de la possibilité d’une science de l’éducation civique » (p. 185).

La Grande Guerre consacre pleinement le pouvoir idéologique et la place politique de la communauté : les historiens deviennent des acteurs du combat national (pp. 189-216). Tous œuvrent à la légitimation de leur camp respectif (pp. 190-191), les savants français en diabolisant des Allemands responsables de l’incendie de la célèbre bibliothèque de Louvain (25-28 août 1914) et du bombardement de la cathédrale de Reims (13 septembre 1914), leurs homologues d’outre-Rhin (Karl Lamprecht, Ulrich von Willamovitz-Moellendorf, Willhem von Bode, ainsi que le prix Nobel de littérature Gerhard Hauptmann et le physicien Max Planck) répliquant par « le manifeste des 93 », ou « l’appel des artistes et des scientifiques allemands au monde de la culture », publié le 4 octobre et dans lequel « ils justifient l’invasion de la Belgique et démentent les crimes et les horreurs attribués à leurs troupes » (p. 190). La Première Guerre mondiale est donc aussi un affrontement entre intellectuels qui, pour défendre la nation, n’hésitent pas à instrumentaliser leurs productions : « ceux que l’âge et la charge de famille soustrayaient aux obligations du combat ont servi la patrie par d’autres moyens. Ils ont cru devoir transformer leurs œuvres en tribune à la gloire de la patrie, dénoncer l’ennemi sans relâche » (p. 190). Dénonciation ou « « nationalisation de la vérité » aux dépens de l’universalité de la science et de la recherche » (PROCHASSON Christophe et RASMUSSEN Anne, Au nom de la patrie : les intellectuels et la Première Guerre mondiale, Paris, La Découverte, 1996, p. 10) pour laquelle plaide le chartiste Antoine Thomas dans un vibrant hommage rendu en octobre 1915 aux élèves de l’École des chartes tombés au champ d’honneur : « Souhaitons que ceux qui ont survécu comme ceux qui ont été atteints puissent nous revenir bientôt et mettre au service de leurs études et de la science cette nouvelle virilité que le service de la patrie a provoquée et développée si admirablement en eux » (p. 195). Pour défaire l’ennemi, les historiens ne se privent pas en outre de faire un usage éhonté de l’anachronisme pour confondre la cause passée et celle du présent. Christian Pfister, grand médiéviste professeur à la Sorbonne, comparait ainsi les statues de Vercingétorix à Alésia et d’Arminius au Teutoburger Wald : « Les deux ne se ressemblent guère, le premier est un héros, le second un bandit » (p. 194). Le combat érudit en histoire de l’art illustre ce déplacement vers les polémiques savantes. Destructeurs mais aussi inférieurs car de vulgaires imitateurs de l’art français (p. 195 ; 197 ; 198) : la réputation dont souffrent les Allemands dans l’Hexagone est aux antipodes de l’image dont ils jouissent chez eux ou aux États-Unis, celle de « héros de la « protection des œuvres d’art » » (p. 196) . En publiant, en 1915, Les Allemands destructeurs des cathédrales et de trésors du passé, le « collectif français d’hommes politiques, d’intellectuels et d’historiens de l’art » (p. 197) veut, par ce texte pamphlétaire, en finir avec le « mirage d’une hégémonie scientifique de l’Allemagne » (p. 199). Ce qui revient à affirmer la suprématie française en la matière (p. 198). À la réponse individuelle d’un Otto Grautoff (1876-1937), historien de l’art chargé depuis 1915 de la propagande culturelle au sein de la Zentalstelle für Auslandienst, avec le Kunstverwaltung in Deutschland und Frankreich (p. 197), succède « un tir de barrage de la science allemande qui va s’élever contre ces prétentions [françaises] qui retireraient à l’Allemagne son « style national » » (p. 199 ; 200). Saisissons bien la transformation survenue : « Il ne s’agit plus, écrit Olivier Dumoulin, de servir secrètement la gloire de la patrie en célébrant les vertus universelles de la vérité, mais, par le service de la patrie, de préparer le triomphe de la vérité universelle » (p. 193). Penser séparément les rôles savants et politiques de l’historien devient impossible : « La science fonde la nation, la nation donne corps à l’objet scientifique » (p. 200). Portant son attention sur le cas français, Olivier Dumoulin aborde une autre facette du rôle social de l’historien en temps de guerre, celui de porte-parole de revendications de droits historiques sur un territoire (pp. 201-206). C’est la tâche du Comité d’études créé le 17 février 1917 par l’historien et diplomate Charles Benoist, sous l’impulsion d’Aristide Briand (p. 201). Cette structure de recherche devait en effet « réfléchir, avec la caution de la science, au dessin de l’Europe au sortir de la guerre » (p. 202), plus exactement aux frontières Nord et Nord-Est de la France (p. 202 ; 204) ainsi qu’aux « nouvelles limites étatiques de l’Europe centrale et orientale, de la Belgique et de l’Allemagne » (p. 203 ; 205). La prééminence des historiens au sein du Comité, dix sur les seize membres initiaux, pour seulement trois géographes, est symptomatique du nouveau regard qu’on leur porte, par conséquent d’une responsabilité nouvelle et supplémentaire qui leur est dévolue (pp. 202-203). Cela va plus loin : « leur effort pour servir la nation fut payé de retour dès que les combats cessèrent » (p. 206). A l’occasion de la conférence de la paix de Paris de 1919 (pp. 206-216), un nouvel habit est confectionné pour l’historien, celui d’expert (pp. 206-207 ; 211-212). Il faut toutefois se garder de croire que l’historien éclipse les autres savants : « les géographes, les économistes ou les juristes pèsent pour le moins d’un poids égal » (p. 210). Tous les historiens ne s’accommodent pas de ce basculement. Le statut d’expert induit de ne plus rendre publics les travaux, dans la mesure où ceux-ci obéissent à une logique commanditaire. Or, pour les historiens déçus, avec « ce bouleversement des conditions de la diffusion de la recherche » (p. 209), c’est le sens même de son utilité qui disparaît : la publicité était pour eux la preuve de la qualité de travaux soumis au préalable à toutes les rigueurs de leur discipline (p. 207). Cette même logique leur fait par ailleurs craindre un non-respect de la déontologie scientifique, une transgression de la distance qui fait le prix du spécialiste (p. 209). A contrario, Ernest Denis, professeur à la Sorbonne et membre du Comité d’études, déclare sans ambages que l’expert « se doit d’inventer des solutions conformes aux intérêts de la France et de ses alliés » (p. 208). Toutefois, les hécatombes de la Première Guerre mondiale eurent pour effet de tempérer toute prise de position patriotique : « on fait appel à un expert qui doit s’illustrer par sa « conscience, l’objectivité, l’impartialité » » (p. 214) ou, comme l’aurait dit Romain Rolland, un savant qui reste « au-dessus de la mêlée » (p. 213).

« Mais les contradictions du service de la nation et les tensions nées de la volonté d’agir pour cette nation au nom de la vérité travaillent de l’intérieur la statue de l’historien » (p. 216). On entre alors dans une ère (1920-1970) marquée par le « triomphe du savant impuissant » (pp. 217-312).

Après quatre années d’un conflit inouï par son ampleur et sa violence, les sociétés européennes sortent affaiblies et « brutalisées » (Georges Mosse). L’aura des l’historiens, en apparence intacte, s’avère en réalité, de l’aveu même de ses hérauts, touchée (p. 223). Nous assistons à un « discrédit de leurs missions antérieures » (pp. 219-238). C’est pourquoi, selon Henri Hauser, chargé de cours à la Sorbonne, certains de ses collègues ne pourront se replonger dans leurs anciens écrits sans éprouver de la honte (p. 223) : « Maintenant que la guerre est finie, les Français ne reliront pas sans quelques embarras certaines oeuvres écrites pendant la guerre » (Revue historique, t. 101, 1919, p. 198). Bien qu’Olivier Dumoulin ne fasse pas allusion à l’Histoire intellectuelle de l’entre-deux-guerre : Culture et politique de François Chaubet, l’ouvrage mérite pourtant notre attention, plus spécifiquement le paragraphe intitulé « La situation difficile de l’Université dans l’entre-deux guerre ». Les difficultés sont de plusieurs natures, notamment « morales si l’on considère les critiques prononcées par de jeunes intellectuels à l’endroit de l’engagement ultra-patriotique des universitaires durant les années de guerre » (op.cit., Paris, Nouveau monde éditions, 2006, p. 133). Ainsi ces mêmes universitaires pâtissent pendant l’entre-deux-guerre d’une image floue : « Le statut de l’universitaire français oscillait donc entre des représentations de soi contradictoires. Il n’était ni un parfait scholar dépolitisé, à la façon anglo-saxonne ou allemande, ni un quasi homme politique à la façon de certains universitaires espagnols qui se retrouvèrent en première ligne politique en 1931, lors de l’instauration de la Seconde République » (op.cit., p. 134). Olivier Dumoulin nomme d’illustres historiens français qui, même si la patrie n’est plus en danger, conservent néanmoins leur position d’antan : Ernest Lavisse, Alphone Aulard, Louis Halpen, Albert Grenier. Pour une fraction de la tribu des historiens l’instrumentalisation de la « science du passé » (p. 222) doit se poursuivre. D’autres historiens sont plutôt enclins à faire revivre ce que Dumoulin appelle les « rôles dépassés » (pp. 219-234) ayant pour credo déontologique le désengagement, le désintéressement, en définitif l’apolitisme (pp. 223-231). Lucien Febvre est de ceux-là. Inaugurant en 1919 sa chaire d’histoire moderne à l’Université de Strasbourg (p. 223), le futur co-fondateur des Annales d’histoire économique et sociale entame son allocution de la sorte : « Une histoire qui sert est une histoire serve » ( « L’histoire dans le monde en ruine », Revue de synthèse historique, t. 30, janvier 1920, pp. 1-16). « L’unanimisme des manifestations de solidarité corporatiste » (p. 226), à l’instar de la pétition signée par la quasi totalité de la communauté en soutien aux historiens soviétiques Tarlé et Platonov [faits prisonniers par Staline], mais aussi « la thèse des responsabilités partagées dans le déclenchement dans la guerre [privilégiée par Camille Bloch et Pierre Renouvin], même si les puissances en portent davantage le poids » (pp. 227-228), confirment cet apolitisme déontologique. L’historien doit en permanence rechercher la neutralité (pp. 230-234). Partant de là, l’université devient hostile à tout ce qui pourrait faire entrer la politique dans le monde protégé des études (p. 226) : au refus essuyé par Maurice Barrès pour tenir à la faculté des lettres de Strasbourg une conférence sur le Rhin en 1920, les thésards, pour leur part, sont invités à reformuler le titre de leur travail lorsque celui-ci recouvre une dimension politique qui, aux yeux des examinateurs, peut potentiellement masquer des prises de positions partisanes (pp. 225-226). Néanmoins, après le 6 février 1934, « lorsque fascisme et nazisme provoquent l’engagement, les universitaires, les historiens ne fuient pas leurs responsabilités » (p. 229). En janvier 1935, ils forment le Comité de vigilance des intellectuels antifascites. Est-ce à dire que les historiens sont rentrés dans la mêlée ? Olivier Dumoulin répond par la négative : leur credo reste plus que jamais l’apolitisme (p. 230). Insuffisant hélas, note Henri-Irénée Marrou, pour éviter la crise de l’histoire (pp. 234-238) : « Les historiens font tourner leur petit moulin, trient les faits, publient les documents alors que le monde autour d’eux se moque éperdument de ce qu’ils peuvent raconter » (p. 231). En d’autres termes, si la période 1860-1920 se caractérisait par un « dépassement des contradictions et des tensions » (p. 216) dans la trifonctionnalité de l’historien, « Servir la République, enseigner l’historie et l’écrire (…) devient une mission impossible » dans l’entre-deux-guerre (p. 238).

De nouvelles perspectives se dessinent (pp. 239-276). Progressivement, et selon des conditions institutionnelles précisément décrites par Olivier Dumoulin, le chercheur se substitue au savant professeur (pp. 239-251). « Beaucoup plus manifeste pour les sciences exactes » (p. 239), le processus de professionnalisation des métiers de la recherche, en gestation depuis la création de la Caisse des recherches scientifiques en 1901 et de ses IIIe et IVe sections au terme de la Première Guerre mondiale, prend son essor au cours des années trente : en 1930 naissent simultanément la Caisse nationale des sciences et la Caisse nationale des lettres, en 1933 le Conseil supérieur de la recherche, en 1935 la Caisse nationale de la recherche scientifique (pp. 240-241). La posture de l’érudit s’efface. Il doit maintenant marcher dans les pas de son homologue des sciences dures, de sorte à épouser son ombre (p. 242) : « Un véritable mimétisme s’empare du monde savant pour conformer l’activité historique aux canons de la recherche scientifique » (p. 241). C’est à ce prix qu’il pourra « survivre dans la lutte pour les crédits » (pp. 241-242) et « prétendre à une reconnaissance du même ordre que celle des sciences fondamentales pour la recherche » (p. 247). Les possibilités d’intervention professionnelle pour les historiens hors des frontières de la discipline ne manquent pas également. Avant de les examiner, Olivier Dumoulin emprunte un détour par la géographie (pp. 248-251), au motif que celle-ci offrait durant l’entre-deux-guerre une tension constante entre « l’isolement de la chaire et le désir de l’action » (p. 248). Malgré cela, les géographes ont été plus en vue que les historiens pendant et autour de la Conférence de la paix de 1919 (p. 248). La même année, les géographes mettent leur expertise au service du projet Clémentel de régionalisation, initié en 1917 avec la création de vingt groupements économiques régionaux (p. 250). Mais ce rapprochement de la science géographique et de ses applications s’étiole à la fin des années vingt (p. 250). Cette période coïncide avec le lancement des Annales d’histoire économique et sociale. Avec cette revue, les co-fondateurs, Lucien Febvre et Marc Bloch, ambitionnent à leur tour de gommer l’écart qui sépare les « hommes d’action » des historiens (251-268). Sollicitant la participation de Paul de Rousiers aux futures Annales, Marc Bloch explique la portée de cette rencontre entre la recherche historique et le monde de l’entreprise : « Notre plus vif désir est de réaliser une liaison trop rare et pourtant indispensable entre deux groupes de travailleurs qui ont tout intérêt à cesser de s’ignorer (…) » (p. 252). Aux yeux de Febvre et de Bloch, il va de soi que le rôle social des historiens est de subvenir aux besoin des hommes d’action en « leur faisant mieux connaître leur temps ». Mission parfaitement remplie par Albert Mathiez et Albert Thomas (pp. 255- 256), qui s’attirent les faveurs d’un Febvre louant, au fil de ses rares articles nécrologiques, ces deux « vies qui entremêlent l’action et la science sans jamais les confondre toutefois » (p. 255). Une des rubriques des Annales est d’ailleurs titrée « Historiens, hommes d’action » : il s’agit d’« une manière de définir les voies possibles de l’action de l’historien sur le monde dont il est partie prenante » (MULLER Bertrand, « Une correspondance entre Lucien Febvre et Albert Thomas (1928-1930) », Vingtième siècle, juillet-septembre 1992, pp. 78-91). Bloch se démarque cependant de la vision de Lucien Febvre (pp. 258-268) : il trouve la nécessité de l’histoire dans la formation de l’esprit critique qu’elle implique. « Cet esprit critique, ajoute Dumoulin, garantit la justice ; le rappel du plaidoyer de Richard Simon en faveur des juifs de Metz allait dans ce sens » (p. 268). La justice comme la véritable assignation sociale de l’histoire, c’est ce que l’on a longtemps cru nous dit Bloch : « Longtemps l’historien a passé pour une manière de juge des Enfers, chargé de distribuer aux héros morts l’éloge ou le blâme » (p. 271). L’auteur de l’Apologie pour l’histoire, pour sa part, considère que les jugements de valeur n’ont pas de place en histoire (p. 273). Bloch est persuadé que l’historien a l’obligation de poursuivre des objectifs qui « dépassent sa seule satisfaction égoïste » (p. 275), et pour y parvenir il doit accepter les contraintes d’une déontologie professionnelle. En clair, entre 1925 et 1934, Bloch défend une « politique de l’apolitisme ». La suite des événements le pousse à prendre ses distances avec le système de valeurs universitaire : « Il s’évade du champ de force dessiné par les trois rôles que Febvre protéiforme s’échine à concilier » (p. 276).

Lorsque éclate la Seconde Guerre mondiale, de nombreux historiens vont en bien des occasions traverser à leur tour la clôture de Clio pour servir une cause (pp. 277-306). Ce qui pousse Lucien Febvre à réitérer en 1941 devant les élèves de l’Ecole normale supérieure de jeunes filles de Sèvres sa question du désengagement du savant en tant de guerre, déjà posée en 1919 à Strasbourg : « « Ai-je le droit » de faire de l’histoire dans un  »monde déchiré, rompu, sanglant »? » (« Vivre l’histoire. Propos d’initiation », art.cité, p. 32) En fondant l’action dans la pensée (p.280), Febvre prétend résoudre le dilemme : « Si je pouvais vous [normaliennes] donner le sentiment qu’on peut vivre sa vie en étant historien, j’aurai payé un peu de la dette que j’ai contracté envers notre maison » (Ibid). Quatre revues (la Bibliothèque de l’Ecole des chartes, la Revue historique, la Revue d’histoire de l’Eglise de France et les Annales) poursuivent, imperturbables, leur tâche (p. 281-283 ; 316). Mais au fil des mois, les prises de position, souvent dissimulées, se multiplient : une tactique est de proposer le compte rendu d’un ouvrage derrière lequel il est possible de s’abriter pour mener son combat (p. 284-286), une autre est de « célébrer de façon appuyée les mérites de collègues juifs, frappés par l’exil, la destitution ou la mort » (pp. 286-288). Tout l’art est de prendre position sur un mode savant et professionnel (p. 289). Les allusions critiques au régime de Vichy se multiplient également (pp. 292-298) : « dès 1941, la Revue historique (RH) et la Revue d’histoire de l’Eglise de France (RHEF) expriment un refus de principe, de la vision de l’histoire et des actes du gouvernement de Vichy » (p. 294 ; 296). Edouard Jordan dénonce sans ambages la fragilité d’un régime qui se glorifie de rétablir l’ordre (p. 298). De l’aveu d’Olivier Dumoulin, ces piques « illustrent la défaite d’une science dont les objectifs propres s’estompent au profit du combat partisan » (p. 298). Ainsi se penche-il pour finir sur l’émergence d’une « historiographie militante après 1945 » (pp. 306-312). L’auteur explique que les partis de gauche ont pu s’appuyer sur des revues ou institutions historiques ayant toutes les apparences de la scientificité : le parti communiste sur l’Institut de recherche marxistes et la SFIO sur la Revue socialiste (p. 306). Si la démission de la revue des historiens Ernest Labrousse, Charles André Julien et Edouard Perroy, ainsi que de l’ancien directeurs des Archives Nationales Georges Bourgin, atteste de sa subordination au parti, « les attendus de la rupture [l’adhésion de la SFIO au projet de la CED] témoignent, d’après Olivier Dumoulin, de la dimension avant tout politique du rôle joué ici par les historiens » (p. 307). Finalement, au cours des années 1970, certains historiens cherchent un statut qui permettrait de concilier engagement et respect des exigences de la démarche savante. C’est ce à quoi aspire le Centre d’histoire du socialisme, fondé en 1975 par Philippe Machefer. Cette structure, à laquelle adhèrent des historiens professionnels et universitaires de renoms « entend devenir un véritable acteur de réflexion historique » (p. 309). En vain. Mouvement social, revue savante d’histoire sociale, « éclaire ce glissement progressif de la cause militante au statut savant » (p. 311). Composé initialement d’un comité d’honneur dans lequel figure des représentants du monde syndical, celui-ci disparaît lorsque le CNRS reconnaît en 1971 la qualité scientifique de la revue en la subventionnant. Pour autant, la conclusion générale reste pour Dumoulin qu’un « revirement soudain et définitif » a conduit au sacre de l’historiographie militante au coeur même de l’université.

Les qualités des défauts de l’ouvrage

Le rôle social de l’historien d’Olivier Dumoulin convainc pour plusieurs raisons.

D’abord par la richesse et la diversité des sources à partir desquelles Dumoulin élabore son discours. Loin de procéder à une simple énumération d’affaires judiciaires françaises et étrangères ayant impliqué le témoignage d’historiens, l’auteur, pour appuyer la thèse selon laquelle l’expertise des historiens jouerait un rôle de plus en plus important dans le processus judiciaire, les analyse au contraire de façon extrêmement poussée. Olivier Dumoulin aborde également de manière très rigoureuse une quantité considérable d’articles de revues : dans le sous-chapitre consacré au « maquis des revues » (pp. 280-288), l’auteur affirme avoir dépouillé pas moins de cinq mille pages de revues pour étayer son propos (p. 281). L’originalité de l’angle d’attaque opté par l’auteur peut dans certains cas être salué : établir un portrait-type de « l’historien idéal » selon Gabriel Monod à partir des notices nécrologiques écrites par ce dernier est une idée pertinente (pp. 149-162), l’auteur de la nécrologie étant inévitablement conduit, dans un tel travail, à mettre en valeur les traits qu’il juge comme dignes d’éloge, et à minimiser ceux qu’il juge plus contestables, ce qui permet effectivement, en comparant plusieurs notices, d’en déduire un portrait assez exact de « l’historien idéal ». Toujours en termes d’approche, la comparaison implicite de la production historiographique à un « marché » économique, régi par une offre et une demande, est stimulante et facilite la compréhension de la thèse de l’auteur. Toutefois, elle préjuge déjà des conclusions et du « pessimisme » d’Olivier Dumoulin, pour qui l’analyse de l’historien deviendrait de plus en plus une « marchandise ». De même, la compréhension est facilitée par une autre image filée dans l’ouvrage, celle qui assimile l’évolution du rôle de l’historien à celle du rôle du médecin, lequel ne se contente plus de soigner (comme l’historien ne se contente plus d’enseigner ou de chercher), mais décide du droit de vivre ou non (comme l’historien a un impact sur la décision par le juge de punir ou non), et est convoqué de manière croissante devant les tribunaux.

L’ouvrage convainc ensuite par l’analyse relativement nuancée de l’auteur. La perspective critique que le livre apporte par rapport au rôle d’expertise de l’historien dans le prétoire ne doit pas nous inciter à coire qu’Olivier Dumoulin se fait le gardien d’une pratique de l’histoire telle qu’elle serait dépourvue de toute responsabilité sociale. Quoi qu’il sache montrer systématiquement en quoi l’intervention de l’historien dans la société est toujours dangereuse car susceptible de glisser sur un terrain extra-scientifique, l’auteur reconnaît que le rôle de l’historien est de « détruire les idées fausses, démonter les sens imposteurs » (p. 335). Pareil point de vue trouve un écho de nos jours : le 17 février 2011, le célèbre hebdomadaire britannique The Economist s’alarmait avec l’article « Don’t know much about history » de la situation actuelle catastrophique d’un enseignement capitale : l’histoire. L’article s’ouvrait sur ces termes : « American history is in vogue, if not well understood », autrement dit « L’histoire américaine est à la mode, faute d’être bien comprise ». Les exemples pris, comme la récupération idéologique par le Tea Party de la Constitution américaine, montraient que l’histoire des États-Unis était de plus en plus sujette à instrumentalisation, alors que ceux-là même qui la récupère témoignent quelques fois de lacunes pour le moins importantes quant à leurs connaissances historiques. L’historien a bien à intervenir ici. L’idée se rapproche de celle d’Arlette Farge pour qui « (..) l’histoire est à chaque époque le récit raisonné des évènements, celui qui en évite la falsification et la honte des dérapages flagrants ou des dénégations mortifères » (p. 336). Pourtant, l’historien se déroberait toujours plus à cette tâche, empruntant une autre alternative, celle de l’expertise pour le compte de personnes privées, d’entreprises, de tribunaux, risquant d’instrumentaliser l’idée de vérité. Au fond, l’on peut dire que, de façon heureuse, l’ouvrage porte mal son titre : l’auteur analyse plutôt les rôles sociaux de l’historien au cours du temps, et tous ne sont pas équivalents ni également suspects.

Le propos d’Olivier Dumoulin a enfin l’avantage de nettement mettre en évidence que le discours historien n’est pas un discours provenant du « point de vue de nulle part », mais qu’il est dépend fortement du contexte social dans lequel il est émis. L’auteur lui-même rédige ce livre à un moment où la société se « judiciarise » de plus en plus et où l’expertise historienne prend une place croissante. L’ouvrage montre (parfois de façon un petit peu elliptique) que la production d’histoire est déterminée par les crédits et financements, les relais institutionnels. C’est justement parce que son livre s’inscrit dans ce contexte particulier qu’il doit une partie de sa force à son efficacité : le propos de Dumoulin résonne comme un cri d’alerte poussé à l’égard de la communauté historienne, visant à attirer l’attention sur la perversion actuelle de la fonction historienne, sur la violation de plus en plus courante et de plus en plus admise des fondamentaux de la méthode et de la déontologie en histoire. L’ouvrage (ce qui porte aussi en germe certains de ses vices), est donc également un essai, directement pertinent dans le contexte de sa production. Toutefois, il ne s’agit pas d’un travail journalistique, puisque le propos de l’auteur est historicisé (grâce au plan régressif), abondamment documenté et sourcé, comme nous l’avons vu.

Mais le travail d’Olivier Dumoulin n’échappe pas à un certain nombre d’écueils, de maladresses ou d’insuffisances.

Bien qu’elle puisse sembler naïve, la première critique qui nous paraît devoir être faite a trait à la thèse générale de l’ouvrage : les historiens occuperaient aujourd’hui une fonction sociale de premier rang. Si l’auteur accrédite cette idée en soulignant entre autres la fonction d’expertise des historiens dans le processus judiciaire, la question de savoir dans quelle mesure ce rôle social de l’historien est perçu comme tel par la société est totalement occultée. L’attention est trop souvent exclusivement portée sur le processus judiciaire. La « demande d’histoire » est donc bien envisagée du côté des tribunaux, mais existe-t-il une demande similaire, via les médias par exemple, de la société dans son ensemble ? L’historien est-il convoqué dans les grands débats politiques, sociaux, économiques du moment ? Car si l’on demandait autour de nous à des personnes non spécialistes en histoire de citer le nom ne serait-ce que d’un seul historien contemporain actif aujourd’hui, il est fort à parier qu’elles y éprouveraient les plus grandes difficultés. Alors que des noms d’économistes, de politistes, voire de philosophes viennent, eux, avec une certaine évidence. Olivier Dumoulin mentionne certes (brièvement) les contributions de certains historiens à des grands journaux, comme Gérard Noiriel au Monde, mais l’on regrette qu’il n’y ait pas d’analyse plus détaillée de la place réelle des historiens en tant qu’intellectuels sur l’agora et dans les débats publics, en somme que l’auteur nous explique pourquoi il croit pouvoir dire, quelque peu désabusé, que l’historien est aujourd’hui soumis à l’irrésistible attrait du public.

Notre seconde critique porte sur la démarche et le plan privilégiés par l’auteur. Les deux dernières parties sont supposées donner des éléments explicatifs sur la première, mais l’on peut remarquer que l’ouvrage s’achève de manière particulièrement abrupte, au niveau des années 1970, laissant au lecteur le soin d’établir lui-même les connexions explicatives, les liens entre la fin du livre et le début (qui présentait la situation actuelle). L’auteur ne prend pas la peine de montrer précisément en quoi l’évolution du rôle social de l’historien telle qu’il la décrit dans les chapitres II et III explique et éclaire le rôle d’expertise que tiendrait aujourd’hui l’historien. Car il faut prendre garde à ne pas se borner à constater que l’historien a, depuis le XIXe siècle, joué un rôle social, pour comprendre le rôle d’expert qu’il joue aujourd’hui. On aurait aimé que l’auteur définisse parfois avec plus de précision et de tranchant les concepts qu’il utilise, pour bien montrer en quoi ils se différencient : l’engagement des historiens pendant la Première Guerre mondiale a peu de choses en commun avec l’expertise actuelle qu’ils fournissent devant les tribunaux. Certes, il s’agit là de deux déclinaisons du « rôle social » de l’historien, mais le livre ne met pas assez en évidence la manière dont la première a pu constituer une préfiguration de la seconde. On a le sentiment que les différents rôles sont parfois simplement juxtaposés au fil des pages, sans que le processus dynamique qui a permis le passage de l’un à l’autre soit clairement décrit. D’ailleurs, si les parties II et III avaient voulu éclairer de façon plus convaincante la première partie, il aurait été judicieux de s’intéresser au même espace géographique. Ainsi, les développements sur l’Amérique du Nord visant à mettre en lumière l’ampleur que peut aujourd’hui prendre l’expertise historienne sont intéressants mais ne trouvent pas leur pendant « explicatif » dans la suite de l’ouvrage, qui traite uniquement des changements de la pratique historienne en France (à l’exception d’un bref passage sur la Suisse). La situation actuelle en Amérique du Nord est donc présentée comme un fait, et est fort peu historicisée et expliquée. Il aurait sinon fallu montrer dans quelle mesure les mutations dans le champ historiographique français ont pu influer sur l’apparition d’une telle situation outre-Atlantique, ou si celle-ci s’est établie de façon autonome, selon des logiques propres. De façon plus générale, le plan régressif choisit par Olivier Dumoulin conduit à certaines redites qui freinent la progression du propos. Un plan moins risqué, certes plus académique, aurait sans doute permis de suivre mieux le cheminement de la réflexion de l’auteur. Celui-ci a également tendance à se focaliser sur le monde historien comme sur un monde totalement indépendant et isolé. Or, le phénomène général qui touche l’histoire ne concerne-t-il pas aussi les autres sciences humaines et sociales ? On aurait aimé que les faits soient réintroduits dans le contexte général de l’évolution des contenus disciplinaires. D’autres disciplines académiques ont connu des mutations semblables. C’est à la condition de cette précision que l’on aurait pu mieux saisir pourquoi Marc Bloch avait tant à cœur de montrer l’utilité sociale de l’histoire : il fallait convaincre les décideurs politiques de débloquer des fonds pour permettre la création de structures dans lesquelles s’achèverait la professionnalisation du métier d’historien, dans un contexte où d’autres sciences humaines avaient les mêmes prétentions et concurrençaient l’histoire. C’est pourquoi Marc Bloch pouvait parler de « rendement » (p. 260), notion qui renvoie au coût de la recherche par rapport à ses finalités, et qui n’est en fait pas clairement conceptualisée dans l’ouvrage.

Un manque de précision est également frappant quand l’auteur convoque un nombre important d’affaires judiciaires en supposant que l’arrière plan évènementiel est totalement connu par le lecteur. Or, le lecteur non confirmé aimerait trouver une description, en quelques lignes, de la substance et des enjeux des affaires Bartosek/London ou Aubrac/Chauvy avant d’être plongé dans des considérations plus techniques. Il est regrettable aussi que l’ouvrage ne comporte aucune bibliographie récapitulative des travaux cités (la récurrence des « op. cit., » au niveau des notes de bas de page oblige parfois à des retours en arrière infinis), ni d’index des noms propres. Olivier Dumoulin recourt parfois de façon abusive à la citation, et souvent à des citations particulièrement longues qui ne servent pas la clarté du propos. Les coquilles sont également nombreuses (certains historiens changent de prénom au fil des pages, les fautes d’orthographe ou de frappe sont récurrentes). Parfois, on ne comprend pas forcément le choix des exemples par l’auteur. Certaines affaires judiciaires minimes et complexes sont citées, mais certains grands débats qui épousaient bien le thème du livre ne sont pas mentionnés. Par exemple, et cela renvoie à la manière dont Olivier Dumoulin considère la pratique de l’histoire, comme isolée, sans en montrer les liens avec les autres disciplines, il aurait été intéressant d’analyser la façon dont les « Nouveaux philosophes », au seuil des années 1980, se sont emparés de l’histoire pour jouer un certain rôle social. Un ouvrage comme L’idéologie française (1981) aurait pu être cité, dans lequel un philosophe, Bernard-Henri Lévy, s’improvise historien pour faire de façon rétrospective de la France le laboratoire du fascisme européen. Or, Raymond Aron disait de ce livre qu’il « viole toutes les règles de l’interprétation honnête et de la méthode historique ». Il aurait été pertinent de revenir sur une telle polémique pour enrichir et nuancer le propos, en montrant à la fois comment l’histoire pouvait être de façon croissante utilisée sur la place publique, y compris par d’autres disciplines, et comment les historiens, eux, pouvaient s’opposer à ce mouvement justement en revenant aux fondamentaux de la discipline historienne. En effet, il semble que l’auteur soit crispé dans une interprétation unique des évolutions du rôle social de l’historien. Cela confère une posture très surplombante à son propos, et l’on peut émettre quelques réserves à la lecture d’attaques ad hominem comme celle-ci : « Cette confusion (des rôles), à laquelle Gérard Noiriel participe tout en la dénonçant, puisqu’il choisit parfois Le Monde pour refonder l’histoire savante ». Utiliser la tribune d’un grand journal pour donner un nouveau souffle à l’histoire savante, y a-t-il réellement là une contradiction dans les termes ? L’historien doit-il s’interdire de s’exprimer sur la place publique pour tenir un discours scientifique réflexif ? De tels discours doivent-ils nécessairement être cantonnés au monde fermé de l’université ? On peut sentir le malaise d’Olivier Dumoulin face aux évolutions actuelles de l’histoire. Mais en partant des mêmes faits, une autre lecture, plus optimiste, semble possible. Pourquoi ne pas voir en effet dans les évolutions, les adaptations, les débats et les remises en question émanant des historiens le signe de la vitalité de la discipline, que l’auteur a tendance à vouloir figer ? Nous ne pensons pas qu’Olivier Dumoulin a raison d’affirmer implicitement que le métier d’historien devrait se résumer à celui de chercheur, et n’inclure en aucun cas l’aspect de praticien. Les chercheurs les plus illustres ont aussi besoin des praticiens. L’auteur ne semble pas vouloir prendre acte du fait que, depuis 1945, la démocratisation de l’enseignement supérieur, mais aussi le développement de la vulgarisation des sciences, ont modifié les contours de la communauté historienne. Quand il dénonce « l’expertise et la commande » auxquelles se soumettent les historiens, on ne sait trop si c’est l’idée-même de commande qui pose problème et influe sur le rôle social de l’historien, ou si c’est l’origine des financements qui apparaît comme problématique. Il n’est pas mécanique que les contrats passés entre recherches publique et privée mettent en danger les principes de l’histoire. Nul n’est contraint, et chacun peut dénoncer le contrat.

Enfin, l’évolution des pratiques historiographiques ne se faisant pas à sens unique, il serait bon également qu’Olivier Dumoulin montre qu’aujourd’hui, le « rôle social » de l’historien ne se résume pas à un « rôle d’expertise », qui avale tout dans son propos, mais que des pratiques plus anciennes subsistent. Et même dans le cas contraire, le débat en serait-il pour autant figé ? Le lecteur apprécierait que l’auteur, faute d’y répondre, explicite au moins les nouvelles questions que cela poserait, car ces questions existent et il s’agit de ne pas les négliger : ainsi, le fait que des historiens n’hésitent plus à mettre leurs compétences au service de causes privées et parfois contradictoires doit-il être assimilé à une pratique cynique ou faut-il au contraire l’interpréter comme la preuve d’une certaine forme de réalisme de leur part quant à l’impossibilité d’une vérité historique absolue ?

Le rôle social de l’historien

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2013/07/24/le-role-social-de-lhistorien/ © Bulles de Savoir

Commentaires

  1. Léopold

    Deux références pour la question des relations entre droit et histoire (même si tu as déjà cité Bredin) :
    Bredin, Jean-Denis. “Le droit, le juge et l’historien.” Le Débat n° 32, no. 5 (1984): 93–111.
    Ginzburg, Carlo. Le juge et l’historien: considérations en marge du procès Sofri. Verdier poche, 2007, 186 p.

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