Le Prince de Machiavel : une oeuvre du passé pour le présent. Entretien avec Quentin Skinner

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Prof. Quentin Skinner

Prof. Quentin Skinner

Quentin Skinner est le titulaire de la chaire Barber Beaumont des sciences humaines à Queen Mary (University College London). Il est avec John G. A. Pocock le fondateur, à la fin des années 1970, de l’Ecole de Cambridge, l’un des principaux courants de l’histoire des concepts. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et d’articles portant sur les origines de la pensée politique moderne. A ce titre, il est l’un des plus grands spécialistes au monde du philosophe florentin Nicolas Machiavel (1469-1527). C’est de ce dernier dont il est ici question.

Bulles de Savoir remercie le professeur Quentin Skinner de lui avoir permis de publier en français l’entretien qu’il a donné à la Revista de História da Biblioteca Nacional do Brasil (numéro 94, année 8, julliet, 2013, pp 64-66), ainsi que Rodrigo Elias, coordinateur de recherche.

Depuis le XVIe siècle, les moralistes de tous bords ont dénoncé le machiavélisme. Comment expliquer cette condamnation universelle ?

Une des raisons, je pense, pour laquelle Machiavel a été si souvent condamné est qu’il a une vision fortement instrumentale du rôle des vertus dans la vie politique. Pour Machiavel, la principale préoccupation en politique – qu’il parle des buts d’un dirigeant, comme dans Le Prince, ou des objectifs des peuples souverains, comme dans les Discours sur la première décade de Tite-Live – est d’être toujours sûr que tout est fait pour maintenir la sécurité et la protection du tissu et des institutions de l’État. Machiavel pense que parfois, du fait de ces objectifs, il serait censé d’avoir une conduite vertueuse, et en particulier d’agir de manière juste. Mais il pense que, afin de maintenir l’État, il serait nécessaire, comme développé dans le chapitre 18 (NdT : « Comment les princes doivent tenir leur parole »), d’agir fréquemment à l’opposé de la justice et de la bonne foi. Dans ces circonstances, il conseille de ne jamais agir suivant ce que dictent les vertus mais toujours en fonction des besoins de l’État. Il ne déclare jamais explicitement que la fin justifie les moyens, mais il est certain que, si la fin est la préservation de l’État, alors tous les moyens employés sont excusables. Il souligne cela dans le Livre I des Discours, lorsqu’il évoque le meurtre de Rémus par son frère Romulus. Il dit qu’il peut y avoir des circonstances dangereuses au cours desquelles nos actes peuvent nous êtres reprochés, mais peuvent cependant nous être pardonnés eu égard aux résultats finaux. La proximité étymologique entre les verbes accusare (accuser) et scusare (excuser) est d’ailleurs frappante. Romulus est accusé pour son acte, le meurtre de son frère, mais il est excusé par l’importance des résultats : les origines de la grandeur de Rome.

Cette vision utilitariste des vertus politiques n’était pas seulement considérée comme immorale, y compris par Machiavel en personne, mais était aussi vue par plusieurs de ses adversaires comme un conseil absurde et stupide à donner. Une des objections maintenait que : conseiller un dirigeant à faire ce que le peuple considère comme mauvais, en pensant que le résultat final sera bénéfique, revient à négliger deux caractéristiques fondamentales de la vie publique. Premièrement, le dirigeant est toujours exposé de façon pleine et entière sur la scène publique, de façon à ce que sa vraie nature soit révélée au grand jour et qu’il soit derechef discrédité s’il venait à commettre un acte immoral. Machiavel réfute purement et simplement ces allégations. Les dirigeants, réplique t-il à la fin du chapitre 18 du Prince, sont toujours protégés de par la prestance que leur confère leur statut au sein de leurs communautés. Ils vivent éloignés de leurs sujets et, bien que ces derniers pensent les connaître, la réalité est tout autre. Ainsi, le raisonnement de Machiavel implique que l’affirmation biblique selon laquelle nos péchés nous pourchasseront toujours est totalement fausse.

L’autre raison pour laquelle le conseil de Machiavel a souvent été considéré à la fois comme stupide et immoral est qu’il semble oublier l’obsession des Chrétiens selon laquelle le comportement de chaque individu sera jugé non seulement au cours de sa vie terrestre mais aussi dans l’au-delà. Il y aura un Jour du Jugement dernier, rappellent les détracteurs de Machiavel, où tous les pêchés seront finalement dévoilés et punis. C’est alors une grande erreur d’encourager les dirigeants à suivre la voie du pêché : le moment venu, ils paieront le prix de leurs actes. A cette critique, Machiavel ne répond rien du tout. Ce silence est peut être l’un des traits les plus frappants du Prince.

Dans quelle mesure la carrière diplomatique de Machiavel et son engagement direct dans les affaires politiques ont-ils contribué à sa conception de l’histoire et de la politique ?

Machiavel a travaillé à la Chancellerie de la République de Florence de 1498 jusqu’à la chute de la République et le retour des princes de Médicis en 1512. Durant ces années, il a été affecté à plusieurs ambassades et a rencontré quelques uns des plus grands hommes d’État de son époque. Il tira des leçons de leur conduite et s’en inspira pour Le Prince, qu’il écrivit aussitôt qu’il fut déchu du pouvoir, terminant le premier jet avant la fin 1513.

Certaines des morales qu’il dresse sont spécifiques à l’histoire de son temps. En observant la conduite du roi français Louis XII en Italie, il conclut qu’il est impossible d’espérer conserver les territoires nouvellement conquis, à moins d’y aller et de vivre sur place. Depuis l’échec des villes-Etats italiennes à repousser les invasions françaises et allemandes, il comprit qu’il ne faut jamais compter sur les troupes de mercenaires mais toujours chercher à faire protéger l’État par des milices de citoyens.

Certaines des morales qu’il développe ont une explication bien plus générale. En observant l’attitude du pape d’Alexandre VI, il arriva à la conclusion que quiconque est suffisamment audacieux pour tricher et mentir aux gens finit par triompher. Il était étonné de découvrir comment Alexandre, qui ne tenait quasiment jamais sa parole, n’avait aucun mal à trouver des gens qui semblaient accepter d’être trompés. De la conduite du successeur d’Alexandre à la papauté, Julius II, il retient la morale suivante : la fortuna – qui renvoie tantôt à la chance, tantôt à la malchance – joue un rôle important dans l’orientation des issues politiques. On peut même aller jusqu’à avancer que Machiavel en est arrivé à penser que la politique ne peut pas être une science, dans la mesure où tant de résultats sont dus à la fortuna. Dans le chapitre 25 (NdT : « Combien, dans les choses humaines, la fortune a de pouvoir, et comment on peut y résister ») du Prince, il déclare que Julius II était très chanceux puisqu’il avait exactement le comportement agressif et belliqueux nécessaire à cette période. Mais si l’époque avait encouragé davantage les talents diplomatiques, sa personnalité l’aurait conduit à l’échec.

Vous déclarez que Machiavel critiquait les idéaux classiques et humanistes de la pensée morale et politique. Quels étaient au juste les principes auxquels il était opposé ?

Machiavel n’était en aucun cas un opposant acharné à la pensée politique classique et humaniste. Il s’accorde avec les humanistes de son temps sur le fait que le but premier de chaque dirigeant, hormis celui de conserver son État, devrait être celui de la continuité du pouvoir et de la gloire pour son État d’une part, et de son propre prestige d’autre part. Il est également d’accord sur le fait que les qualités demandées pour atteindre ces objectifs peuvent être résumées par la notion de vertu, dont il pense qu’elle regroupe tous les attributs qui permettent aux dirigeants de surmonter la mauvaise fortune, mais aussi d’atteindre gloria et grandezza. En revanche, il est en désaccord avec les humanistes concernant leur croyance centrale, d’après laquelle la qualité princière de la vertu pouvait égaler la possession des vertus politiques. Ses revendications les plus simples et les plus révolutionnaires pourraient être formulées ainsi : le terme générique de vertu doit regrouper les qualités, quelles qu’elles soient, dans un monde corrompu et fallacieux, qui nous permettent d’obtenir pouvoir et gloire tout en maintenant l’Etat. Ces qualités peuvent être des attributs vertueux par convention, mais d’après Machiavel le véritable leader vertueux, comme il l’expose de façon claire dans le chapitre 15 (NdT : « Des choses pour lesquelles tous les hommes, et surtout les princes, sont loués ou blâmés ») du Prince, est quelqu’un qui serait préparé à aller à l’encontre de ces même principes lorsqu’il en ressent la nécessité pour atteindre son but en tant que prince.

Y a-t-il des auteurs qui influencèrent Machiavel mais qui seraient ignorés de nos jours ?

Quand on pense en premier lieu au Prince, il apparaît évident qu’il s’inspire largement, et ce de façon certaine, d’un auteur demeuré pratiquement inconnu nos jours. Il s’agit de l’historien romain Hérode, lequel a écrit une histoire de l’Empire Romain depuis ses fondement, en 8 livres ; histoire que Machiavel suit scrupuleusement dans son long chapitre qui présente la façon dont les dirigeants doivent agir pour se protéger de la haine et du mépris.

Ce qui me frappe le plus, cependant, sont deux éléments particuliers concernant les sources de Machiavel. Premièrement, il ne cite pas beaucoup d’auteurs. Comme je l’ai déjà dit, il fait la part belle à sa propre expérience du politique et du diplomatique ; ce qui lui fournit un nombre considérable d’exemples. Deuxièmement, lorsque Machiavel mentionne d’autres écrivains, il ne s’agit pas de références obscures, mais de références célèbres à son époque, et qui le demeurent toujours.

Il est vrai que Machiavel semble faire référence à des livres de conseils pour princes, écrits dans l’Italie d’alors par des humanistes, jadis illustres mais à présent oubliés, à l’instar de Giovanni Pontano et Francesco Patrizi. Mais les écrivains dont la présence dans Le Prince est la plus visible font partie des philosophes et commentateurs politiques les plus encensés de l’Antiquité. Ainsi, fait-il allusion aux écrits de Sénèque quand il développe les vertus de la clémence et de la générosité dans les chapitres 16 (NdT : « De la libéralité et de la parcimonie »)  et 17 (NdT : « De la cruauté et de la clémence, et s’il vaut mieux être aimé que craint »)  ; en outre, il est un parfait connaisseur du plus célèbre traité de morale de Cicéron, De Officiis. C’est probablement de Cicéron qu’il a extrait les lignes les plus connues du Prince. Cicéron avait dénoncé ceux qui agissaient avec force et ruse, jugeant ce comportement convenable pour les animaux mais indigne de l’homme. Agir avec force, dit Cicéron, ne vaut pas mieux qu’être un lion ; agir avec ruse ne vaut pas mieux qu’être un renard. C’est un comportement animal, non humain. Machiavel inverse la dénonciation de Cicéron de manière satirique dans son chapitre 18 du Prince en affirmant qu’un vrai prince vertueux est quelqu’un qui sait comment imiter le lion et le renard : c’est là, ajoute-il, une route sûre vers le succès. La force et la ruse, nous dit-il, sont indissociables du succès politique. Les méthodes viriles ne sont pas suffisantes, et lorsque vient le moment approprié, on doit être préparé « à jouer la bête », comme il l’explique. Le symbole qui fait le plus sens concernant le leadership politique hérité de l’Antiquité est, d’après lui, le centaure, une créature mi-homme, mi-cheval

Le Centaure chevauché par l'Amour. Oeuvre romaine d'époque impériale (Ier - IIe siècle après J.-C.) © 2011 Musée du Louvre / Thierry Ollivier

Le Centaure chevauché par l’Amour.
Oeuvre romaine d’époque impériale (Ier – IIe siècle après J.-C.)
© 2011 Musée du Louvre / Thierry Ollivier

Quand on s’intéresse à l’autre ouvrage majeur de théorie politique de Machiavel, ses Discours, il me semble que les mêmes conclusions peuvent être tirées. L’oeuvre représente un travail plus littéraire et prend la forme – répandue à la Renaissance – d’un commentaire d’un texte classique. Le texte en question est l’Histoire de Rome de Tite-Live. Machiavel examine de près les premières pages, lesquelles décrivent comment Rome est passée de la monarchie à la république. Mais, de même qu’autrefois, le livre est très loin d’être méconnu : depuis l’Antiquité, il est resté l’une des plus importances sources de notre connaissance de l’Histoire de la Rome archaïque.

Les idées de Machiavel peuvent-elles encore être utilisées par les gouvernements actuels ?

Je dirais qu’un certain nombre de gouvernements actuels font en réalité usage de certaines idées clés exprimées dans Le Prince. Machiavel pense que la moralité des actions politiques dépend de leurs conséquences. Les leaders politiques, d’après lui, doivent garder à l’esprit que leur mission première est de maintenir leur propre statut, de la même manière qu’ils doivent préserver les institutions en place, et s’assurer que ce système de pouvoir politique est préservé. Cette idée, à savoir que la mission première du prince est de mantenere lo stato, revient de façon récurrente dans son ouvrage. Machiavel pense aussi que si jamais l’existence ou la sécurité de l’Etat venait à être menacée, le leader devrait alors faire tout ce qui est en son pouvoir pour la préserver. Comme il l’écrit dans le chapitre 18, il doit importer aux dirigeants de tenir leurs promesses et d’agir justement, mais si cela devait desservir les intérêts de l’Etat, alors ils doivent être prêts à ne pas « être bon » et agir de façon plus adéquate.

Cela peut nous paraître une bien piètre vision de la politique, puisque cette conception récuse l’existence d’un quelconque absolu moral (NdT : il ne saurait y avoir de « tu dois »), d’une quelconque ligne de conduite qui puisse être complètement interdite (NdT : il ne saurait y avoir de « tu ne dois pas » non plus). Mais il ne fait aucun doute que les gouvernements modernes préfèrent penser suivant une logique conséquentialiste plutôt qu’en termes strictement moraux. Il y a en effet actuellement une forte propension à soutenir, et cela même dans les cas d’abus des droits de l’homme les plus évidents, comme la torture, qu’une telle pratique pourrait se justifier s’il en va de la sécurité de l’Etat. Toutefois, nous, citoyens, sommes réticents à le déclarer ouvertement car la torture est un mal extrême en soi. Pour l’éviter, il nous faut donc être prêts à accepter une sécurité moindre. A contrario, nos gouvernements modernes reprennent très exactement l’argument de Machiavel selon lequel le but ultime de la politique doit toujours être de garder l’Etat hors de tout danger, et qu’à cette fin presque tous les moyens peuvent être justifiés, ou du moins excusés.

Traduction de l’anglais par Laure VERNEAU et Victor SERRE

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2013/08/07/le-prince-de-machiavel-une-oeuvre-du-passe-pour-le-present-entretien-avec-quentin-skinner/ © Bulles de Savoir

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Commentaires

  1. Thomas Veron

    Il est clair que l’analyse machiavélienne de la politique est toujours usitée aujourd’hui; regarder Hollande, qui sans être un mauvais gars, a failli à toutes les promesses qu’il avait faites afin de se faire élire, parce qu’il pense clairement qu’une politique socialiste nuirait à l’Etat (peut être-a-t-il tiré du tournant de la rigueur de 1983 une leçon qui lui apparaît historique), ce afin de consolider l’Etat français et sa propre position, puisque il est convaincu que sa politique finira par faire ces preuves et qu’alors il sera enfin honoré et reconnu!

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