La postérité des écrivains à l’ère du numérique

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Au XIXe siècle, Chateaubriand considérait la postérité des écrivains comme une période de sursis avant l’oubli définitif : chaque langue étant appelée à disparaître, un jour les œuvres littéraires devaient cesser d’être intelligibles pour les générations futures. Aujourd’hui, de nouvelles technologies de sauvegarde de l’écrit sont apparues et présentent des solutions inédites pour la conservation et la diffusion des textes. Le développement d’Internet et des bibliothèques numériques n’invite-t-il pas à reconsidérer la question de la postérité et à nourrir de nouvelles espérances dans le pouvoir d’immortalisation de la littérature ?

« Ô Natchez, Ô nations de la Louisiane, dont il ne reste plus que des souvenirs ! » (Les Natchez, première partie)

Anne-Louis Girodet de Trioson (1767-1824), Atala au tombeau, dit aussi Les funerailles d Atala, 1808 © Musée du Louvre

Atala au tombeau, par Girodet, 1808
© Musée du Louvre

« Les peuplades de l’Orénoque n’existent plus ; il n’est resté de leur dialecte qu’une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par des perroquets redevenus libres, comme la grive d’Agrippine qui gazouillait des mots grecs sur les balustrades des palais de Rome. Tel sera tôt ou tard le sort de nos jargons modernes, débris du grec et du latin. Quelque corbeau envolé de la cage du dernier curé franco-gaulois, dira, du haut d’un clocher en ruine, à des peuples étrangers nos successeurs : « Agréez les accents d’une voix qui vous fut connue : vous mettrez fin à tous ces discours ». Soyez donc Bossuet, pour qu’en dernier résultat votre chef-d’œuvre survive, dans la mémoire d’un oiseau, à votre langage et à votre souvenir chez les hommes. » (Mémoires d’outre-tombe, VII, 10)

Dans ce passage des Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand articule trois questions : celle du déclin des peuples, celle de la disparition des langues et celle de la postérité des écrivains.

Les Mémoires d’outre-tombe décrivent le crépuscule des « peuples de la terre de Colomb ». L’influence néfaste des Européens venus s’installer en Amérique en est la cause principale : après avoir dénaturé les Native Americans en leur donnant le goût de « l’eau de feu », ils se sont emparés de leurs terres et les ont chassés toujours plus loin vers l’Ouest. Dans les livres VI à VIII des Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand raconte le voyage qu’il fit aux États-Unis entre juillet et décembre 1791. Deux ans avant sa mort, en 1846, lorsqu’il reprend cette partie des Mémoires, son jugement est sans appel : bientôt, seuls des souvenirs resteront des indigènes d’Amérique. Certes, les missionnaires catholiques ont bien tenté de traduire et sauvegarder certaines langues indiennes, notamment le Natick. Mais confier la mémoire d’une langue à un ouvrage, c’est lier la pérennité d’un système de signes à un support matériel périssable. Que la destruction d’un livre entraîne la disparition d’une langue n’a rien d’impossible à l’époque de Chateaubriand dont le Voyage en Amérique (1827) évoque le sort malheureux d’un dictionnaire de langue indienne : « On a aussi le manuscrit d’un dictionnaire iroquois et anglais ; malheureusement le premier volume, depuis la lettre A jusqu’à la lettre L, a été perdu » (Voyage en Amérique, « Langues indiennes »).

Pourtant, l’auteur d’Atala ne redoute pas seulement l’extinction des langues parlées par les peuples d’Amérique. Qu’un jour le Français ait un sort comparable lui semble tout à fait envisageable. Les livres VI à VIII des Mémoires d’outre-tombe mettent en place une analogie généralisée entre la civilisation indienne et la civilisation française. De même qu’une civilisation indienne oubliée a bâti des monuments dans les Florides avant de s’éteindre, de même la civilisation française, aussi brillante soit-elle, pourrait un jour ne laisser à la surface de la terre que de surprenants vestiges. Un jour, nos descendants découvriront-ils au milieu d’une forêt vierge un Louvre hanté par des animaux sauvages, les ruines de Notre-Dame où nicheront des perroquets aux discours sibyllins et seront-ils ébahis par les prodiges dont s’était rendu capable un peuple dont ils auront oublié jusqu’au nom ? L’avenir de sa patrie apparaît d’autant plus fragile à Chateaubriand que la Monarchie est menacée à l’époque de son voyage outre-Atlantique, elle qui avait déjà perdu son empire en Amérique du Nord à la suite du traité de Paris de 1763. Déclin, dégénération, oubli : tel est le sort qui attend la civilisation française au même titre que toutes les civilisations. Il en résulte que l’œuvre d’un écrivain, rédigée dans une langue dont le souvenir même s’évanouira, risque un jour de n’être rien de mieux que le verbiage d’un oiseau. Le moment viendra où tout ce qui aura été écrit de plus beau dans une langue, y compris les périodes somptueuses de Bossuet, ne sera que bruit dépourvu de sens proféré dans l’indifférence d’un champ de ruines.

Quand bien même le titre « Mémoires d’outre-tombe » implique l’idée d’une survie de l’énoncé à celui qui le produit et donc la promesse d’une forme d’immortalité, à terme ce discours cessera d’être intelligible pour quiconque – vanité des écrivains qui pensent bâtir pour les siècles quand ils construisent des cathédrales avec du sable. La littérature n’offre aux hommes de lettres aucune assurance de postérité, c’est-à-dire d’une persistance de leur nom dans la mémoire des hommes qui durera autant que l’éternité. Tôt ou tard, leur souvenir en viendra à disparaître lorsque la langue dans laquelle leur talent se sera illustré ne sera plus comprise de personne. Aux hommes qui cherchent à accepter la mort en espérant que leurs descendants retiendront leurs chefs-d’œuvre ou leurs actions, Chateaubriand répond en désignant la béance du Temps où les renommées s’ensevelissent. Écrasante vanité littéraire, les Mémoires démontrent que l’homme ne peut espérer qu’en Dieu et que la postérité n’est pas un marbre où graver son nom pour les siècles des siècles, mais une période de sursis provisoire avant la nuit définitive où tous nous plongerons tôt ou tard, humbles et puissants, anonymes et artistes. Son dernier espoir, Chateaubriand ne le confie pas à la littérature, mais au Christ : « Il ne me reste qu’à m’asseoir au bord de ma fosse ; après quoi je descendrai hardiment, le crucifix à la main, dans l’éternité. » (Mémoires d’outre-tombe, XLIII, 9).

Technologies et postérité

Si la postérité des écrivains revêt ce caractère paradoxalement transitoire dans la pensée de Chateaubriand, c’est parce que l’avancement technologique de son époque ne lui permettait pas de nourrir davantage d’espérance à son sujet. Au début du XIXe siècle, seule l’imprimerie était susceptible de garder la trace d’une langue agonisante. Mais les livres se désagrègent, ils se détériorent à force d’être consultés, les rats et les termites s’y attaquent, les exemplaires s’égarent et les bibliothèques brûlent : perdez le dernier exemplaire de la grammaire d’une langue morte et celle-ci s’évanouira pour toujours. Quant aux langues orales, leur avenir était d’autant plus précaire que nulle technologie d’enregistrement sonore n’était encore apparue. À la mort de Chateaubriand en 1848, il fallut attendre neuf années pour qu’Édouard-Léon Scott de Martinville ait l’idée de son « phonautographe », dont le dispositif, composé d’un pavillon, d’un diaphragme, d’un stylet et d’un cylindre rotatif, permettait de graver les vibrations acoustiques sur une feuille de papier. S’il ne donnait pas les moyens de rejouer l’enregistrement, le phonautographe en produisait néanmoins une traduction visuelle – jusqu’à ce qu’une équipe de chercheurs californiens parvienne, en 2008, à reconvertir l’image en son et révèle l’enregistrement le plus ancien connu à ce jour, la voix de Scott de Martinville interprétant « Au clair de la lune ». C’est en 1877 seulement qu’Edison trouva le moyen de sauvegarder les sons et de les reproduire à volonté : le « phonographe » était né. Chateaubriand ne pouvait concevoir les conséquences de l’apparition d’une technologie postérieure à son temps, celle-là même qui devait fasciner Villiers de l’Isle-Adam dans son Éve future (1886) car elle permettait de préserver la voix humaine pour la première fois dans l’histoire. Ces moyens techniques qui nous semblent rudimentaires ont été largement dépassés par de nouvelles technologies de sauvegarde et de reproduction de la parole et de l’écrit, celles-là mêmes qui nous invitent à reprendre le problème posé par Chateaubriand.

Le phonautographe fut mis au point en 1857 par le français Edouard-Léon Scott de Martinville (1817-1879)

Phonautographe d’Édouard-Léon Scott de Martinville, 1859,
Franz Josef Pisko, “Die neuere Apparate der Akustik” (Vienne, 1865)

Certes, le risque de voir péricliter certaines langues est loin d’avoir entièrement disparu à notre époque. Dans son Atlas des langues en danger dans le monde, l’UNESCO n’en recense pas moins de 3000 sur le point de s’évanouir. Partant de ce constat, elle s’est donné pour objectif de créer les conditions favorables à la survie des langues menacées, encourageant les politiques nationales destinées à protéger les langues minoritaires et soutenant les systèmes éducatifs consacrés à leur enseignement. Mais quelles mesures peuvent être prises lorsque une langue a déjà si peu de locuteurs qu’elle est condamnée à s’éteindre ? De nos jours encore, est-elle destinée à disparaître aussi définitivement que les langues des peuples de l’Orénoque dont Chateaubriand prononçait l’éloge funèbre ? Les linguistes disposent aujourd’hui de technologies susceptibles d’archiver le contenu d’une langue moribonde afin qu’elle ne s’évanouisse pas sans avoir laissé de traces. Parmi ces technologies, la copie numérique garantit une nouvelle forme de postérité pour les écrivains.

Qui va numériser la bibliothèque universelle ? 

Les chercheurs en littérature sont de nos jours familiers d’un projet d’une importance considérable : la numérisation des livres à grande échelle mise en œuvre par de nombreuses institutions, parmi lesquelles la Bibliothèque nationale de France dont le site Gallica.fr met à la disposition des visiteurs plus d’un million de livres. Avec le lancement de Google Books en 2004, Google a entrepris la numérisation du catalogue de nombreuses bibliothèques et s’est rapidement imposé comme le détenteur du plus grand corpus textuel au monde : quatre ans après sa création, sept millions de livres étaient rassemblés dans ses rayonnages virtuels. L’évolution connue par Google Books a fait l’objet d’une analyse détaillée par Robert Darnton dans « Google and the Future of Books » (The New York Review of Books, 12 février 2009). Directeur de la bibliothèque d’Harvard (17 millions d’ouvrages) et historien renommé de la France du XVIIIe siècle, Robert Darnton s’inquiète des conséquences du « Google Settlement » signé en 2008 par Google, l’Authors Guild – association professionnelle ayant pour but la défense des intérêts des auteurs américains – et l’Association des Éditeurs Américains, qui crée en faveur de l’entreprise fondée par Larry Page et Sergueï Brin une situation privilégiée pour la collecte des ressources documentaires, leur diffusion et leur commercialisation. Jean-Claude Guédon, professeur de littérature comparée à l’Université de Montréal et spécialiste reconnu des rapports entre la littérature et la technologie, a soulevé d’autres motifs d’inquiétude dans « Who Will Digitize the World’s Book ? » (The New York Review of Books, 14 août 2008). Il s’alarme des implications de la mainmise de Google sur la mémoire collective et dénonce les limites qu’elle impose à la consultation des ouvrages. Quoique les mises en garde contre les dangers d’un monopole de Google soient parfaitement légitimes, elles ne remettent pas en cause la capacité de la numérisation à préserver des échantillons linguistiques du déclin inévitable que prévoyait Chateaubriand. Laissant de côté les nombreux débats suscités par l’apparition des livres numériques -et notamment la question de la sourde concurrence qu’ils font aux livres de poche– considérons exclusivement la dimension technique de la numérisation et son potentiel de conservation pérenne des textes.

La numérisation des textes confrontée à des défis techniques 

Bien sûr, il est encore impossible de numériser l’ensemble des textes écrits par les hommes. La numérisation impose des choix qui font de l’exhaustivité un objectif inatteignable dont cherchent toutefois à s’approcher de nombreux acteurs à travers le monde. Si l’avantage immédiat de la numérisation ne consiste pas à sauvegarder la totalité des œuvres littéraires, elle permet néanmoins de conserver des spécimens linguistiques de toutes les langues jamais parlées. En dépit du fait que les textes en Anglais soient numérisés en majorité, notamment par Google Books, la conservation de textes rédigés dans d’autres langues – dans toutes les langues – est d’ores et déjà possible. Les données du problème posé par Chateaubriand ont donc changé puisqu’il est désormais possible de prémunir les « jargons modernes » contre une disparition sans retour.

Pourtant, la diffusion de textes numérisés par des sites comme Gallica.fr ou celui du Projet Gutenberg n’a-t-elle pas déplacé les risques de destruction des livres plutôt qu’elle ne les a écartés ? Car la mise à disposition de copies en ligne est garantie par des infrastructures qui peuvent connaître des défaillances techniques ou être victimes de désastres naturels. Qu’importe que l’on ait dématérialisé les livres si les serveurs qui les mettent à la disposition des lecteurs à travers le monde sont également soumis aux aléas du temps et des intempéries ? Ce risque a été pris en compte par HathiTrust. Bibliothèque numérique mettant en commun le contenu de nombreuses collections en Europe et aux États-Unis, HathiTrust a installé des sites miroirs afin de protéger ses données. Elle détient deux sites de stockage synchronisés, situés dans des villes largement éloignées l’une de l’autre : Ann Arbor dans le Michigan et Indianapolis dans l’Indiana. En guise de précaution supplémentaire, une copie de sauvegarde de l’ensemble de ses fichiers cryptés est régulièrement mise à jour. Par ailleurs, la capacité des utilisateurs à télécharger les textes sur les disques durs de leurs ordinateurs permet la multiplication des copies de sauvegarde et représente une précaution supplémentaire contre la disparition définitive d’une œuvre une fois qu’elle a été mise en ligne.

Tableau de comparaison, formats e-books

Tableau de comparaison, formats e-books

Toutefois, la préservation des données suppose davantage que leur protection contre d’éventuelles catastrophes : elle consiste également dans la garantie de leur accessibilité sur le long terme. À cet égard, la question de l’obsolescence digitale est préoccupante. L’obsolescence digitale est une situation au cours de laquelle une ressource numérique cesse d’être lisible en raison de la détérioration du médium de stockage (disquette, CD…) ou de l’incapacité d’un logiciel récent à l’utiliser. À terme, certains formats ne sont plus reconnus par des générations nouvelles d’ordinateurs et de logiciels et deviennent aussi inintelligibles que les phrases de Bossuet dans la bouche du corbeau évoqué par Chateaubriand. La compétition entre les entreprises commercialisant des e-books induit en outre la multiplication des formats -Plain text, PDF, ePub, HTML, Mobi-Pocket…– qui ne sont pas tous lisibles par les produits concurrents. Le problème de l’obsolescence digitale et celui de la prolifération des formats ont également été pris en compte par HathiTrust. La solution qu’elle propose consiste à adopter des formats standards, comme le JPEG, susceptibles d’être convertis dans les formats plus récents qui apparaîtront au cours du temps. Aussi sérieux que puisse être le problème de l’obsolescence digitale, il est donc possible d’en contrer les effets par un travail de mise à jour des formats de sauvegarde. Il eût été beau qu’une fois numérisé, un texte puisse demeurer accessible et figé pour les siècles des siècles, accédant d’emblée à une forme de pérennité au moyen de sa dématérialisation. Si elle n’est pas une potion magique d’immortalité, la numérisation n’en permet pas moins de fixer des contenus capables de défier le temps à condition d’être régénérés chaque fois qu’il est nécessaire. Elle est au savoir ce qu’une médecine capable de repousser indéfiniment la mort d’un individu par le rajeunissement de ses organes sera, un jour peut-être, au corps humain.

Immortalité numérique

Certes, la numérisation de la bibliothèque universelle est confrontée aux défis techniques que nous venons d’évoquer. Aussi préoccupants que ces problèmes puissent être, ils n’ont pas découragé de nombreux acteurs à investir des sommes et des efforts considérables dans un projet de sauvegarde et de partage des connaissances d’une ambition sans précédent. Réjouissons-nous : nous vivons à une époque où la collecte et la préservation du savoir fait l’objet d’un travail soutenu. Internet Archive, Gallica, Europeana, HathiTrust, le Projet Gutenberg et bien sûr, Google Books, étendent jour après jour leurs collections. La numérisation des textes a donc invalidé la thèse de Chateaubriand au sujet de l’éphémère postérité des écrivains. S’il est désormais envisageable de conserver de manière pérenne les copies de livres écrits dans toutes les langues du monde -comme il est possible de conserver des enregistrements audio des langues orales-, le risque de la disparition définitive d’une langue peut à présent être écarté. Il en va par conséquent de même pour cet évanouissement du souvenir d’un auteur que redoutait Chateaubriand puisque le temps ne viendra jamais plus où le sens de ses mots sera devenu inaccessible pour les lecteurs à venir. La numérisation des textes est donc la condition de possibilité du passage à la postérité des écrivains. Combien d’auteurs sont morts en redoutant que leurs œuvres ne leur survivent pas alors que ces dernières ont été redécouvertes il y a peu, à la suite d’une recherche dans les catalogues d’une bibliothèque numérique qui les a exhumées par hasard ? Nous sommes entrés dans une ère où les écrivains peuvent confier leurs textes à la mémoire numérique du monde et faire confiance aux générations futures de lecteurs pour (re)découvrir leurs œuvres, les comprendre, les aimer, quel que soit leur sort au moment de leur publication originale et quelles que soient les désastres qui pourraient les menacer.

Dans un film catastrophe à grand succès, 2012, Roland Emmerich évoquait le problème de la préservation des chefs-d’œuvre. En prévision d’une succession d’événements cataclysmiques s’apprêtant à ravager notre planète, les œuvres d’art les plus fameuses étaient embarquées à bord d’arches immenses évoquant celle de Noé. Celles-ci permettaient la survie de représentants de notre espèce et la sauvegarde des créations artistiques qui lui font le plus honneur. Dans l’une des scènes finales, l’ouvrage d’un auteur inconnu est également retrouvé à bord de l’un de ces vaisseaux, et si des millions d’autres livres ont péri dans le récent ravage, celui-ci au moins a pu être préservé. La numérisation des textes permet aujourd’hui de conserver non seulement des livres, mais, un jour peut-être, tous les livres. Dans l’éventualité d’une catastrophe planétaire comparable à celle narrée par 2012, celle-là même qui préoccupe sourdement nos contemporains, le savoir humain pourrait être sauvegardé sur de multiples disques durs de sorte qu’un seul d’entre eux conserverait l’équivalent du savoir préservé dans les plus grandes bibliothèques du monde. Ce ne serait donc pas un seul livre qui pourrait être retrouvé à bord d’une arche bravant le déluge, mais tous les livres jamais écrits. Poursuivons ces rêveries futuristes : aussi fantaisistes qu’elles puissent paraître, elles sont d’utiles expériences de pensée. Si l’humanité travaillait un jour à quitter le séjour de sa naissance -les travaux du milliardaire sud-africain, Elon Musk, donnent déjà une certaine vraisemblance à ce vieux rêve-, nous pouvons imaginer qu’elle emporte avec elle l’ensemble de ce qui a été pensé et que la somme écrasante du savoir ne pèse pas plus lourd qu’une clé USB.

Toutefois, si le risque de l’anéantissement de la connaissance est en passe d’être écarté, un autre se présente aujourd’hui : celui de l’écrasement. La bibliothèque universelle accueille sans cesse de nouveaux volumes. Non seulement un travail titanesque reste à accomplir pour numériser l’ensemble des œuvres de jadis, mais les étagères virtuelles se garnissent chaque jour de nouveaux livres, diffusés par les éditeurs en parallèle à la sortie des ouvrages imprimés. Le sort des textes littéraires sera comparable à celui de nos descendants : il y aura explosion démographique sur la Terre comme dans l’espace virtuel. Néanmoins, les moteurs de recherches sont déjà des alliés utiles pour découvrir une œuvre, une phrase même, dans l’amas colossal du savoir humain : ce sera un espace immense, certes, mais dans lequel il sera possible de se retrouver.

Pour Chateaubriand, la postérité consistait dans la perspective désespérante d’une voix résonnant parmi des ruines, réduite à sa qualité sonore et dépourvue de sens. À l’ère du numérique, elle est devenue la promesse d’une dématérialisation de la voix des écrivains rendant à la fois possible son ubiquité virtuelle et sa réincarnation sous une forme imprimée. « Une odeur fine et suave d’héliotrope s’exhalait d’un petit carré de fèves en fleurs ; elle ne nous était point apportée par une brise de la patrie, mais par un vent sauvage de Terre-Neuve, sans relation avec la plante exilée, sans sympathie de réminiscence et de volupté. Dans ce parfum non respiré de la beauté, non épuré dans son sein, non répandu sur ses traces, dans ce parfum chargé d’aurore, de culture et de monde, il y avait toutes les mélancolies des regrets, de l’absence et de la jeunesse » (Mémoires d’outre-tombe, VI, 5). Ces phrases sublimes, dont Proust disait qu’elles comptaient au nombre des plus belles des Mémoires, ne formeront jamais une pure mélopée envoûtante à la signification évanouie. Ce ne seront pas des corbeaux qui la proféreront face au vide, mais des esprits qui pourront les savourer jour et nuit, où qu’ils se trouvent, jusqu’à la fin des temps.

Hantant l’espace numérique, les auteurs sont pareils à des fantômes attendant le jour de leur invocation et de leur resurgissement. Alors que le temps était leur adversaire pendant des siècles, qu’il leur promettait d’effacer leur nom tôt ou tard, à notre époque, une trêve a été signée entre eux et lui. Dans les rayonnages sans fin d’une bibliothèque universelle et désincarnée, les écrivains attendent, confiants, le jour de leur résurrection.

Benjamin HOFFMANN

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2013/08/24/la-posterite-des-ecrivains-a-lere-du-numerique/ © Bulles de Savoir

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